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historiques
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The
world after 9/11: Naomi Klein prevails again - gerald
caplan
Le
11-Septembre et l'humour - Un contre-discours à
prendre au sérieux
La
décennie du 11-Septembre - La fin de l'insouciance
Le
11 septembre 2011 - Après Bush et Ben Laden
Dix
ans après le 11-Septembre - La politique
étrangère façons Bush et Obama: match
nul
Les
moments-clés de la décennie
Le
catalyseur de nos peurs
Et comment l'avenir s'annonce-t-il donc ?...
Premiers pas dans la nouvelle décennie
D’UN ÉCHAFAUD À L’AUTRE - Yves
Boisvert
L’AVENIR DE 1759 - Jocelyn
Létourneau
La bataille des plaines d’Abraham -
Stéphane Laporte
A
holiday that all Quebecers can celebrate
The hidden history of Bob Rae’s government in Ontario
The
West
needs
to
face
its
own
intrigue
and
deceit
Le
jour du grand virage
Jacques Godbout: «On savait que l'hiver était
fini»
La
décennie des désillusions - Agnès
Gruda
Le
11 septembre: l'événement de la
décennie
L'espoir
après les cendres - Yves Boisvert
Le déclin de l'empire - Lysiane Gagnon
Années
70 - Un rêve envolé?
1969
: UN SOMMET POUR L’HUMANITÉ ? - Karim
Benassaieh
LE
CHARME
DE
1969
Un
temps
nouveau... ou la fin d’une époque ? -
Judith LaChapelle
Le
chef spirituel qui attire les foules -
Laura-Julie Perrault
Voir aussi La
crise redéfinit les valeurs, dit le
dalaï-lama
Afrique
du Sud - Desmond Tutu se retire
Afrique du Sud - Il y a 20 ans, Mandela était
libéré
The
legend and truth of Valentine's Day
La pilule fête ses 50 ans
Berlin
fête les 20 ans de la chute du Mur
L’homme
qui ouvrit le Mur
MUR
DE BERLIN, 20 ANS APRÈS La pichenette qui a fait
tomber le mur -
PIERRE FOGLIA
Un
cinéaste québécois se souvient
La
nuit du 9 novembre - Mario Roy
La «ouestalgie» - Mario Roy
Voir aussi Le
monde désabusé par le capitalisme
«Trop
de murs restent debout»
Voir aussi Dossier MURS
150
ans
de stations spatiales
La Pologne célèbre le 20e anniversaire de la
première brèche dans le rideau de fer
Grève
de 1972 : 100$ par semaine
La
Banque Nationale a 150 ans
La soeur de Fidel Castro travaillait pour la CIA
Corazon
Aquino emportée par le cancer
Faut-il
renommer la rue Amherst?
Le
Chili de Pinochet : un voilier controversé
s’amène à Québec
Il y a vingt ans, la
liberté
Le « trésor » de Mandela est en
vente - Judith LaChapelle
Confronting
our
dark
past
In the age of Wikileaks, archives releases Pentagon Papers
in full
Washington
accusé
de
crimes
contre
l’humanité
The importance of
national shame
Elena
Bonner,
figure
de
proue
de
la dissidence soviétique, n'est plus
Shine a light on the Rape of Nanking
Russia
admits Stalin ordered Katyn massacre of Poles
En
bref - Le pape affirme que Pie XII aurait sauvé
plus de juifs que quiconque
Espagne: le retour des fantômes de la guerre civile
Le
Parlement présente ses excuses aux Italo-Canadiens
Ottawa pourrait s'excuser auprès des
Italo-Canadiens
Holocauste: «N'oublie pas tes chaussettes.
Adieu.»
L'ange
exterminateur
Le
légendaire
« homme-cheval »
Découverte
de l'épave d'un navire disparu dans l'Arctique il y
a 157 ans
Un
Québécois pionnier de l’Arctique
- Mathieu Perrault
CÔTE-NORD Découverte de
l’épave d’un avion de la 2e Guerre mondiale
Révélations sur Toutankhamon
Tout
sur Toutankhamon
Six
Victorian
inheritances
we
should
cherish
Pas si puritaines, les victoriennes...
L’avenir
annoncé
- Mario Roy
Grippe
espagnole
- LA
GRANDE TUEUSE
CANADA
How Canada made the G20 happen
This campaign’s about
plodders, not prophets
Un honneur qui rejaillit sur tout le
Canada - Eddie Goldenberg
UN
GRAND HONNEUR POUR JEAN CHRÉTIEN -
Joël-Denis Bellavance
UNE CATÉGORIE À PART - Mali
Ilse Paquin
Follow the Mulroney model to alleviate Africa’s famine
Stratégie navale controversée à
Ottawa
Mulroney
rend
hommage
à
Reagan
et
félicite
Harper
Mulroney’s advice to Harper: Do something big
GST at 20: Mulroney has no regrets about Canada's most
hated tax
Brian Mulroney L’ex-premier ministre se dit fier
mais admet aussi ses erreurs
Charest coprésidera le 25e anniversaire
de l’élection des conservateurs
L'homme
politique
Parisella sera nommé
délégué du Québec à New
York - Denis Lessard
A shout-out to celebrating NDP conventioneers
La GRC soupçonnait René Lévesque
d'être communiste
Standing on guard against Tommy Douglas
Le SCRS tente d'empêcher la divulgation du dossier
secret sur Tommy Douglas
A burden to Britain, ‘trash' in Canada, a stain on
colonial ties
Au-delà de l’impatience - LUCIA
FERRETTI
What the War of 1812 means to Britain’s man in Canada
Lettres
- 1812 et notre histoire
Lettres
- Commémorer la guerre de 1812, une bonne
idée!
War of 1812 battles a nation’s collective amnesia
Let’s not exalt the folly of 1812 - JEFFREY SIMPSON
Ottawa
to
tread
carefully
in War of 1812 commemorations
The
War
of
1812:
our
anniversary,
too
-
Globe
editorial
So much more than a nose on our currency - JEFFREY SIMPSON
The
weirdo PM who showed the way
QUÉBEC
Colloque
- René Lévesque «fuyait» les
mots identitaires
René
Lévesque - Homme de la parole et de l'écrit
Le
double rôle du Devoir lors de l'élection du
Parti québécois en 1976
Claude
Ryan
Libre
opinion - Le NPD et la question québécoise
Montréal, une brève capitale
fédérale
DURS À ASSIMILER, CES CANADIENS
UNE CAPITALE DANS UNE ÉPOQUE TOURMENTÉE
Lettres
- Quelques précisions
Au
pied
de l’escalier des géants
Que reste-t-il de «la Patente»?
Dans le temps de l'Union
nationale
Il
y a 50 ans, la commission Salvas - Une enquête sur
le gouvernement de Duplessis
Blanc
pour droit civil - Le Québec,
«bâtard» juridique
Adrien
Arcand, führer canadien : retour sur
l'extrême droite québécoise
Vient
de paraître du 10 mai 2010
How the mighty has fallen: The King James Bible turns 400
105
ans et toujours active
La fin d’une époque
La
fin de la machine à écrire
L'odeur
de l'encre - Mario Roy
Adieu AM - Stéphane
Laporte
Un
monde de différence - Claude Picher
Souvenirs
en papier - YVES BOISVERT
Inquiet
-
Pierre Foglia
Voir aussi Livre
à puce - Mario Roy
LA PETITE HISTOIRE DU MAQUILLAGE
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Amour
haine et propagande : Épisode 1 : Les années
1930 : Les hommes forts
Che Guevara
Thomas Sankara
Origines du mot
'Québec
Hydro-Québec
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1969 : UN SOMMET POUR L’HUMANITÉ ? -
Karim Benassaieh
Si pour Serge
Gainsbourg l’année 1969 a été
érotique, pour d’autres elle a été rien
de moins qu’historique. L’humanité a-t-elle atteint un
sommet cette annéelà? Des bombes du FLQaux
manifestations contre la guerre du Vietnam, des hallucinations
de Woodstock au massacre commis par les disciples de Charles
Manson, du départ de Charles de Gaulle aux courbes
dévoilées de Valérie, l’année
1969marque la fin d’une ère. Et le début d’un
temps nouveau.
Physiquement, pasdedoute, l’homme n’est jamais allé
plus loin que les « petits pas » de Neil Armstrong
et de ses 11 successeurs sur la Lune. L’image est puissante.
Assez pour avoir donné naissance à la
théorie que c’est là, dans le sable lunaire de
la mer de la Tranquillité, en 1969, que la civilisation
occidentale a atteint son sommet.
Fruit de la nostalgie de vieux babyboomers
désabusés? Ridicule? Pas tant que ça.
« C’est
sûr que ça fait partie des discours qui circulent
actuellement, constate la sociologue Diane Pacom. Si on
compare aujourd’hui 2009 à 1969, il y a quelque chose
qui a complètement disparu, qui ne fait plus partie de
la donne: cette espèce d’effervescence, d’euphorie,
d’espérance. Les gens étaient dans une
époque euphorisante.
« Évidemment, la drogue a aidé! »
ajoute la sociologue en riant.
Personne n’oserait prétendre que la technologie, la
science, la connaissance n’ont fait que décliner depuis
1969. Les humains, en général, vivent bien mieux
en 2009 qu’il y a quatre décennies. Mais sociologues et
historiens s’entendent pour constater que la fin des
années 60 semble marquer, d’une certaine façon,
la fin d’une ère.

Comme si elle était une petite tribu africaine, la
civilisation occidentale a besoin de se raconter sa propre
histoire, de se bâtir ses légendes, croit
André Turmel, professeur de sociologie à
l’Université Laval. Le sommet de la civilisation en
1969 fait partie de ce genre de contes.
« Les
sociétés ont toujours des choses à se
raconter. Ça fait partie du récit qu’une
société se raconte à elle-même.
On aime bien se raconter qu’on a eu un âge d’or, et
que les années 60 ont été cet âge
d’or-là. Ça devient un mythe au sens banal du
terme. C’est un processus très important des
sociétés, ce discours qu’elles se tiennent sur
elles-mêmes, sur leur passé, sur leur
ère de gloire. »
L’art de fuir la guerre
Pour Diane Pacom, l’année 1969 ne peut
évidemment être comprise en dehors de son
époque mais « elle est vraiment comme une
capsule qui a catalysé toutes les énergies de
cette époque de transition ».
Les énergies, c’était la proximité
encore effrayante de la Deuxième Guerre mondiale, un
baby-boom jamais vu, le lancement des médias de
masse, les mouvements des droits de la personne,
l’apparition de personnages charismatiques, de symboles
unificateurs.
« On sentait réellement qu’on tournait une page
et qu’on partait dans de nouvelles aventures, dit Mme Pacom.
Je vois cette période comme étant celle qui
clôt la fin de la guerre. Le paradoxe, c’est qu’au
moment où on dit ça, il y a la guerre du
Vietnam. C’est une période extrême, il y a de
tout. Il y a l’euphorie totale, et en même temps, il y
a des événements troublants, marquants.
»
C’est l’époque des avancées technologiques
étourdissantes qui changent le quotidien –
télévision couleur, automobile,
découvertes médicales. Les arts sont en
ébullition, les règles sociales se modifient,
l’économie est en plein essor. « Il y avait une
dose de naïveté, il y avait l’air du temps qui
faisait qu’on pensait pouvoir modifier le cours des choses
», note André Turmel.
La jeunesse
prend conscience de son importance démographique et
se mobilise contre la guerre, les injustices, « le
passé de ses parents », résume Mme
Pacom. « On avait cette certitude qu’on allait vers un
monde meilleur, et qu’il fallait se battre pour garder cette
idée, avec la conviction qu’on participait à
un projet politique, historique. »
Avec un soupçon de nostalgie, André Turmel se
rappelle une époque où « tout
était possible ». «
L’élément principal, c’est qu’il y avait de
l’espoir. Il n’y avait pas beaucoup d’obstacles qui
pouvaient résister à cette espèce de
mouvement de fond. Les gens de ma génération,
ceux qui ont eu 20 ans dans les années 60, ne peuvent
qu’avoir de la nostalgie quand on voit comment ça
piétine aujourd’hui. Sur le plan politique, il n’y a
pas de perspectives, tout est bloqué… »
« On avait des certitudes qu’on n’a plus aujourd’hui,
renchérit Mme Pacom. Si on parle de déclin, je
le verrais sur ce planlà, c’est le déclin de
l’espoir. Il n’y a plus aujourd’hui cette certitude qu’on va
vers un monde meilleur. »
Adieu naïveté, Janis et Jimi…
Scénariste et romancier, Marc Robitaille a
regroupé ses nombreux souvenirs de l’année
1969 pour son roman Un été sans point ni coup
sûr, dont il a signé l’adaptation au
cinéma. Lui aussi croit que cette année marque
la fin d’une époque. « Je ne sais pas si c’est
le sommet de la civilisation, mais c’est certainement un
tournant dans la façon dont nous considérions
les choses. Il y a un cynisme, une méfiance qui sont
arrivés, peut-être avec ce que les
gouvernements ont fait, le Watergate. »
On sent, dès le début des années 70, un
sentiment de lassitude dans la société,
soulignent les deux sociologues. Au Québec comme
ailleurs dans le monde, des événements
marquants vont sonner la fin de la récréation.
Pourquoi? « C’est la dure réalité du
quotidien qui nous rattrapait, répond André
Turmel. Dès les années 70, ç’a
commencé à s’éroder de façon
très sérieuse, et ce, très rapidement.
» Au Québec, on déchante avec
l’échec apparent de certaines réformes de la
Révolution tranquille, comme la création des
cégeps. Partout sur la planète,
l’économie ralentit, les changements s’essoufflent.
Et après une décennie de liberté
à tout crin, on voit poindre certaines
conséquences indésirables. Mme Pacom voit un
signal évocateur dans la commotion
créée par la mort d’icônes de la musique
populaire. « 1970, c’est déjà
l’éveil. Ça va vite, les gens ne restent pas
dans l’euphorie. Il y a la mort de trois des dieux du
panthéon de l’époque, Janis Joplin, Jimi
Hendrix et Jim Morrison – lui, en 1971. La musique change,
les gens deviennent plus sobres. On voit que, petit à
petit, les yeux se "décillent". »
LE CHARME DE 1969 - Karim Benassaieh
Le
scénariste Marc Robitaille est l’auteur d’une
centaine de sketchs d’Un gars, une fille. Il a
signé les récits des films Des histoires
d’hiver et Noémie, une adaptation des romans pour
enfants de Gilles Tibo dont la sortie est attendue en
décembre proch
QQuel
PHOTO MARCO CAMPANOZZI,
ARCHIVES LA PRESSE
Pour
Marc
Robitaille, 1969 a été une époque
de « grande modernité ». « La
télé couleur, c’était une grosse
patente. Je me souviens de m’être habillé
chic pour aller chez mon voisin avec mes parents, pour
aller voir le hockey. Le Canadien jouait contre St.
Louis en séries de la Coupe Stanley. En 69, au
Québec, on est encore dans l’excitation
matérielle de l’après-guerre. »
âge aviez-vous en 1969? R J’avais 12 ans, ce qui
colore beaucoup tout ce que je vais vous dire. QDans
Un été sans point ni coup sûr, on
suit avec les yeux d’un enfant de 12 ans toutes les
turbulences de l’année 1969, la drogue, la
guerre, l’homme sur la Lune, les bouleversements
sociaux. On y voit un prof qui ne croit pas aux devoirs,
des loges d’entreprise vendues 350$ par année. Ce
n’est pas votre biographie, mais on sent une belle
nostalgie pour cette année-là. Pourquoi
aimez-vous l’année 69? R Il y a vraiment un
très grand charme qui émane de
l’époque. Il y avait une certaine
naïveté, comme si, collectivement, on voyait
les choses avec une certaine fraîcheur. Encore en
69, l’avenir était perçu comme plus
prometteur que le présent. Je ne crois pas qu’on
puisse dire ça aujourd’hui. Si on faisait un
grand sondage, pas sûr que les gens
répondraient ça aujourd’hui. Il y a une
chanson qui date de 1969, dont le titre est Something in
the Air. Il y avait effectivement quelque chose dans
l’air. Ça se reflète souvent dans les
chansons. QQu’est-
ce qui vous a marqué de cette époque? R
C’est drôle, ce qu’on retient d’une époque,
par la suite, ce sont des icônes. On dit que 1969,
c’est Jimi Hendrix, c’est Woodstock, ce sont les Doors,
les cheveux longs, Robert Charlebois. Mais ce n’est pas
ça, 69. Je vais vous dire ce que c’était.
C’était Love is Blue, de Paul Mauriat.
C’était Sugar Sugar, des Archies. C’était
Éloïse, de Donald Lautrec. Le mainstream, ce
n’était pas Woodstock, ce n’était pas Jimi
Hendrix; ça ne faisait pas tant partie du paysage
que ça. On ouvrait la télé et
c’était Dean Martin qu’on voyait, qui faisait des
jokes de mononcle avec un cocktail à la main. De
temps en temps, il invitait un chevelu comme Tiny Tim.
C’était presque un freak; il avait les cheveux
très longs, un nez immense, et il chantait une
chanson ridicule qui s’appelait Tiptoe Through the
Tulips. Mais les Beatles ne passaient pas à Dean
Martin. Robert Charlebois ? C’est complètement
marginal si on compare à Pierre Lalonde ou
à Donald Lautrec. L’impact est immense, mais il
vient après. QQu’est-
ce qu’on ressentait à l’époque, quels
étaient les changements qui touchaient tout le
monde? R La grande modernité. La
télé couleur, c’était une grosse
patente. Je me souviens de m’être habillé
chic pour aller chez mon voisin avec mes parents, pour
aller voir le hockey. Le Canadien jouait contre St.
Louis en séries de la Coupe Stanley. En 69, au
Québec, on est encore dans l’excitation
matérielle de l’après-guerre. Chez mes
parents, c’est la grande excitation d’avoir une maison
plus grande que celle de leurs parents ; d’avoir un
char; d’avoir une laveuse automatique, une
sécheuse. Sécher le linge sur la corde,
c’était presque un déshonneur. QÇa
ressemble à l’ambiance qu’on associe maintenant
aux États-Unis des années 50,
l’époque Papa a raison… R Oui, les gens
étaient tel lement heureux de ne plus être
dans la Grande Dépression, de s’éloigner
des incertitudes de la Deuxième Guerre mondiale,
tellement contents d’avoir des bébelles.
Mais il
y a maintenant un révisionnisme par rapport
à cette époque, comme si les gens
étaient tous des hypocrites, qu’ils
étaient en fait très malheureux. Vous avez
vu le film Pleasantville? À mon avis, c’est du
grand révisionnisme. Ils disent: sous l’apparence
extrêmement doucereuse et très jolie, il y
avait beaucoup d’hypocrisie et de racisme, et des
ménagères extrêmement malheureuses…
QEt
c’est faux ? Les gens n’étaient pas si malheureux
que ça? R C’est aussi faux que Papa a raison. Les
femmes ont eu plus de liberté à cette
époque-là qu’elles n’en ont eu avant, bien
sûr, mais aussi par la suite. Mes amies,
aujourd’hui, elles sont toutes en épuisement
professionnel, tout le monde est fatigué et
travaille, travaille et court après les enfants.
Moi, ma mère, elle passait vraiment l’aspirateur
en tailleur, c’est vrai! Ma mère a
été extrêmement heureuse ainsi, de
ne pas travailler. Elle était très bien en
tant que reine du foyer. QAvez-
vous des enfants ? R
Oui. QVous
aimeriez les élever dans un contexte qui
ressemblerait à 1969? R Oui ! On essaie de le
faire sans être anachronique. Par exemple, on n’a
pas vraiment la télé, on n’a pas le
câble. Ils connaissent l’existence de Loft Story,
mais ils ne l’ont jamais vue. On essaie de laisser de
côté ce qu’on ne trouve pas amusant. QDonc,
dehors le cynisme? Vive une certaine
naïveté? R Oui, il faut quand même qu’
ils vivent dans le monde de 2009, parce que ça va
leur retomber dessus. Mais oui, je pense qu’on est
enfant seulement 12 ans dans une vie, il faut vivre
ça pleinement. C’est dans le film Un
été sans point ni coup sûr,
d’ailleurs !
69, ANNÉE TRAGIQUE
Quelques
semaines après un premier retrait de 25 000 soldats
américains, le président nord-vietnamien Ho
Chi Minh décède. L’espoir d’un apaisement du
conflit vietnamien est cependant de courte durée,
car les forces navales et aériennes
américaines intensifient le pilonnage du nord du
pays. — PHOTO AP


69, ANNÉE MYTHIQUE
Au moment
où est lancé l’album mythique des Beatles,
Abbey Road, John Lennon annonce au reste du groupe qu’il
quitte le navire. La séparation ne sera
officialisée qu’en 1970. Avec ses 30 millions
d’exemplaires, Abbey Road, le dernier album
enregistré par les Beatles, est le deuxième
succès du groupe en importance, après
Sergeant Pepper’s. À l’origine, la pochette devait
représenter le groupe au pied de l’Himalaya, mais
aucun des Beatles n’était enthousiaste à
l’idée d’un si long voyage pour une simple photo.
On a alors plus sobrement choisi la rue derrière le
studio d’enregistrement. Pour la petite histoire, quelques
détails sur la pochette ont donné naissance
à la rumeur folle selon laquelle Paul McCartney
était mort depuis 1966 et avait été
remplacé par un sosie.

69, ANNÉEMAGIQUE
Au terme
d’une course spatiale épique contre les
Soviétiques, l’Américain Neil Armstrong
devient le premier homme à marcher sur la Lune,
sous le regard ébahi de millions de
téléspectateurs partout dans le monde. Plus
rien ne semble arrêter l’humanité, qui se
voit déjà bâtir des colonies lunaires
et sauter dans une fusée comme dans un avion.
Pourtant, les missions lunaires deviennent vite banales et
sont complètement abandonnées en 1972.

69, ANNÉE PACIFIQUE
Pendant deux
semaines, célébrités, journalistes et
curieux défilent dans la suite 1742 de l’hôtel
Reine Elizabeth, à Montréal, où John Lennon
et Yoko Ono tiennent leur bedin. Ce happening pour la paix
culminera dans la nuit du 31 mai avec l’enregistrement de
l’hymne pacifiste Give Peace a Chance, auquel participent dans
un joyeux désordre 60 personnes. À l’exception de
la voix et de la guitare de John Lennon, la chanson sera
complètement refaite par André Perry dans son
studio de Brossard. — PHOTOAP

69, ANNÉE CIVIQUE
Les
émeutes de Stonewall, dans le quartier new-yorkais de
Greenwich Village, sont souvent considérées comme
la manifestation qui marque le début de la lutte pour la
reconnaissance des droits civiques des homosexuels. Le 28 juin,
une descente de routine des policiers dans un bar
fréquenté par la communauté gaie, le
Stonewall Inn, vire à l’émeute. Une foule
estimée à 2000 personnes résiste aux
policiers en lançant bouteilles et pierres. Un an plus
tard, l’émeute est commémorée à New
York et à Los Angeles par la première marche de la
fierté gaie. — PHOTO NEW YORK TIMES
69, ANNÉE APOCALYPTIQUE
Charles Manson, gourou d’une communauté hippie
s’inspirant de la Bible et de l’album blanc des Beatles, ordonne
à ses disciples d’assassiner des riches des beaux quartiers
de Los Angeles. Il espérait que ces meurtres seraient
attribués à des Noirs, ce qui susciterait des
représailles sanglantes contre eux et les empêcherait
de dominer le monde, comme il le prophétisait. Le 9
août, quatre de ses disciples pénètrent dans
la maison de Sharon Tate, l’épouse alors enceinte du
cinéaste Roman Polanski, la poignardent à mort et
tuent quatre autres personnes. Manson est condamné à
la peine de mort en mars 1971, peine qui sera ensuite
commuée en prison à vie. — PHOTO AP
69, ANNÉE ARABO-HÉBRAÏQUE
De plus en plus influent au sein de l’Organisation de
libération de la Palestine, présenté sur la
scène internationale comme le chef de la guérilla
contre Israël, Yasser Arafat est élu président
de l’OLP. Un mois plus tard, une autre icône du conflit
israélo-palestinien, Golda Meir, devient premier ministre
d’Israël. L’histoire retient d’elle cette phrase troublante :
« Nous pouvons pardonner aux Palestiniens de tuer nos
enfants, mais nous ne pourrons jamais leur pardonner de nous
obliger à tuer les leurs. » — PHOTOS AP
69, ANNÉE ÉROTIQUE
« Soixant’neuf année érotique »,
chante Serge Gainsbourg. Au diable les soutanes et la
pudibonderie, l’actrice Danielle Ouimet montre ses seins dans
Valérie, sorti à l’hiver 1969, et L’initiation,
tourné cette même année. Pendant ce temps, le
Dr Morgentaler ouvre sa première clinique d’avortement
à Montréal et le Canada décriminalise la
contraception et l’homosexualité. Et tant qu’à y
être, les députés (inspirés ?) de la
Chambre des communes profitent de 1969 pour légaliser... le
sexe oral.

69, ANNÉE ÉNERGIQUE
Un an
après l’élection des libéraux à la
tête du pays, la trudeaumanie ne s’essouffle pas. En mai,
le nouveau premier ministre fait finalement adopter son «
bill omnibus », véritable révolution du Code
criminel canadien. Du coup, l’homosexualité, la
contraception et les loteries sont légalisées, et
de nouvelles règles condamnent la possession d’arme, la
conduite en état d’ébriété, le
harcèlement téléphonique, la
publicité trompeuse et la cruauté envers les
animaux.
69, ANNÉE POLÉMIQUE
Une semaine
après l’annonce de la fermeture de la seule école
anglaise de SaintLéonard – et l’obligation pour ses
élèves de fréquenter l’école
française –, l’émeute éclate et une
centaine de personnes sont arrêtées. Six mois plus
tôt, des milliers de manifestants ont
réclamé la francisation de l’Université
McGill. En octobre, le gouvernement dépose le «
bill 63 » sur le libre choix dans la langue
d’enseignement, provoquant la colère des francophones.

69, ANNÉE FELQUISTE
En pleine séance boursière, alors que 400
personnes se trouvent sur le parquet de la Bourse de
Montréal, une « superbombe » explose, faisant
27 blessés mais aucun mort. L’attentat est
revendiqué par le Front de libération
duQuébec, dont les engins explosent déjà
depuis 1963. Charles B. Neapole, le président de la Bourse,
déclare: « Vous pourriez dire que le marché a
bondi! »
Un temps nouveau... ou la fin d’une époque ?
- Judith LaChapelle
En 1969,
Stéphane Venne n’a pas 30 ans et composedes chansons rue
de la Montagne à Montréal. Sa muse, Renée
Claude, doit présenter une série de spectacles
l’année suivante. Tandis que les manifestations secouent
le territoire, que les moeurs sexuelles se libéralisent,
que l’idée d’un pays québécois fait son
chemin, Venne capte l’énergie de l’époque en
quelques phrases.
« C’est le début d’un temps nouveau / La terre est
à l’année zéro / La moitié des gens
n’ont pas 30 ans / Les femmes font l’amour librement / Les
hommes ne travaillent presque plus / Le bonheur est la seule
vertu. »
« On faisait arriver les choses, on ne faisait pas qu’en
parler! » se souvient l’auteur-compositeur. « Le
vrai sujet de la chanson, c’est l’énergie de cette
époque. »
En 1969, après avoir bouté les soutanes hors des
écoles et des hôpitaux, aménagé des
rivières pour y bâtir d’énormes barrages et
reçu toute la planète à l’Expo, les
Québécois n’avaient surtout pas envie de se taire.
« Et chacun a pris ses moyens », se souvient
l’ancien ministre Jean Cournoyer, élu en tant
qu’unioniste en octobre 1969, défait en avril 1970 avant
de revenir avec les libéraux de Bourassa en octobre 1970.
En 1969, les Américains manifestent contre la guerre au
Vietnam, et les Québécois marchent pour le
français.
La langue d’enseignement est un sujet brûlant et la
défense du français chemine avec l’idée
d’un Québec indépendant. René
Lévesque a quitté le Parti libéral depuis
1967, le Parti québécois a été
fondé en 1968 et ses sept premiers députés
seront élus en 1970. L’Union nationale est au pouvoir
depuis 1966 mais son chef, Daniel Johnson, est
décédé l’année
précédente. Le Québec est donc
dirigé par son successeur, Jean-Jacques Bertrand. «
Conservateur et prudent », selon l’historien
Paul-André Linteau, Bertrand tranche avec son homologue
fougueux d’Ottawa, Pierre Elliott Trudeau, élu en 1968.
Bertrand « n’a jamais vu venir le débat sur la
langue », dit Paul-André Linteau. Il ne comprend
pas pourquoi, en mars, des milliers de manifestants – certains
parlent de 15 000 – scandent « McGill français!
» et dénoncent la « domination de
l’establishment anglophone de Montréal sur le peuple
québécois ». Il ne comprend toujours pas
quand les anglophones s’emportent après que la commission
scolaire Jérôme-Le Royer eut décidé
de fermer la seule école anglaise de son territoire pour
envoyer tous ces enfants à l’école
française.
Quand, le 10
septembre, le bouchon saute lors d’une réunion dans une
école de Saint-Léonard, le premier ministre
Bertrand réplique, un mois plus tard, avec le «
bill 63 », qui laisse aux parents le libre choix de la
langue d’enseignement de leurs enfants. « On en a
mangé toute une! » se souvient Jean Cournoyer.
Jean-Jacques Bertrand en avait fait une promesse
électorale à Notre-Dame-deGrâce. «
Mais le problème avec Bertrand, c’est qu’il tenait ses
promesses. »
Les francophones en colère sont 40000 à se
rassembler devant le parlement le 31 octobre. La loi est
adoptée en novembre. Il faudra attendre la loi 22, en
1974, puis la loi 101, en 1977, pour que l’école anglaise
soit réservée aux enfants de parents qui ont
étudié en anglais au Québec.
Les moeurs évoluent, et les institutions aussi. Les
baby-boomers, qui fêtent leurs 20 ans, veulent
étudier. Cette année-là, ils obligent le
gouvernement à accélérer l’implantation des
cégeps, et l’UQAM accueille ses premiers
étudiants.
La loi C-150– mieux connue comme le « bill omnibus »
– de Trudeau bouscule les valeurs conservatrices en
décriminalisant notamment l’homosexualité et la
contraception. Des aberrations sociales sont corrigées:
les Amérindiens obtiennent (enfin) le droit de vote au
Québec.
Bombes et incendies
Quand la rue prend la parole, ça ne se fait pas toujours
de façon pacifique. Certains n’hésitent pas
à recourir aux grands moyens. Le 7 octobre, des
chauffeurs de taxi en colère contre le monopole de la
compagnie Murray Hill envahissent le garage et incendient quatre
autocars. Les gardes armés de la compagnie tirent sur les
manifestants, font un mort et plusieurs blessés.
Le 13 février 1969, alors que 400 personnes se trouvent
sur le parquet de la Bourse de Montréal, une bombe
explose. Bilan: 27 blessés. Le premier ministre Bertrand
promet une récompense de 50 000$ pour épingler les
auteurs. Depuis 1963, le Front de libération du
Québec fait exploser des bombes artisanales à
Montréal, près des casernes militaires ou dans des
boîtes aux lettres de Westmount, qui font quelques
victimes. En mars 1969, un felquiste est finalement
arrêté.

Mais ça n’empêchera pas, un an plus tard, le FLQ
d’enlever le ministre Pierre Laporte qui mourra au cours de sa
détention, en pleine crise d’octobre 1970. Le party
était fini. Déjà, l’esprit des
années 60 s’estompait.
Le chef spirituel qui attire les foules -
Laura-Julie Perrault
Le
dalaï-lama en visite au Canada
Le dalaï-lama sera à Montréal aujourd’hui.
Depuis sa dernière visite il y a 16 ans, sa
santé s’est fragilisée et son pays, le Tibet,
est resté sous le joug chinois. Malgré tout, le
leader spirituel tibétain fait toujours courir les
foules. Radiographie d’une popularité qui dure et dure
encore.
À Vancouver cette semaine, 16 0 0 0 adoles cents l ’o n
t accueilli avec des cris perç a n t s , c o m m e s i
c ’é t a i t Hannah Montana. À Calgary, ses fa
its et gestes ont été rapportés par les
journaux dans les moindres détails. À
Montréal, les billets à 60 $ pour l’entend re pa
rler au Centre Bell sont partis comme des petits pains chauds.
Pas de doute, le dalaï-lama, à 74 ans, est une
star.
PHOTO JEFF MCINTOSH, ARCHIVES
LA PRESSE CANADIENNE
De passage à Calgary, mercredi
dernier, le dalaï-lama a reçu en cadeau un
chapeau de cow-boy et des mitaines en fourrure. Partout
où il passe, le chef spirituel des Tibétains
est reçu comme une véritable vedette.
Et pas une étoile filante. Depuis des décennies,
les chefs d’ État et les acteurs d’ Hollywood sont
prêts à faire des pieds et des mains pour
rencontrer en privé le leader tibétain. Des
dizaines de milliers de touristes font chaque année le
voyage jusqu’à Dha ra msala , da ns l’ H i ma laya i nd
ien , où le dalaï-lama a établi son
gouvernement en exil, dans l’espoir de l’apercevoir.
« Il est facile d’oublier que le dalaï-la ma n’a
pas toujours été une superstar internationale
», note, au bout du fil, Robert Barnett, directeur du
dépa r tement d ’ét udes tibéta ines
modernes de l ’ U n ive r sité C olu m bia , à
New York.
Né dans le v i l lage de Taktser, en 1935, dans un
Tibet indépendant, Tenzin Gyatso n’ava it que 5 a ns
quand il est devenu dalaïla ma , 15 a ns qua nd il a
négocié pou r la prem ière fois avec la
Chine qui venait de prendre le contrôle militaire du
royaume, et 24 ans quand il a dû fuir son palais de
Lhassa.
De l’ Inde, il tentait tant bien que mal d’alerter la
planète alors que la population du Tibet était
décimée par l’armée chinoise. «
À l’époque, sa voix était noyée
dans toute la rhétorique anticommuniste de la guerre
froide », explique M. Barnett.
De l’arrière-plan au Nobel
Tout ça
a cha ngé le 21 septembre 1987. Ce jou rlà , le
da la ï-la ma ex posa it sa vision politique devant le
Congrès a méricain : ses négociations
avaient échoué avec la Chine, la cause
tibétaine en était une de droits de la person
ne, a-t-il fa it valoir. Le succès a été
immédiat. Deu x a ns plus ta rd , alors que la Chine
venait tout juste de réprimer durement les manifestants
de la place Tiananmen, il recevait le prix Nobel de la paix.
« Beaucoup d’intellectuels à l ’époque c
roya ient que sa popularité serait de très
courte durée. Son approche a nti-intellectuelle ne
plaisait pas à tous, mais à long terme,
ç’a fait son succès. Il a réussi à
fusionner politique et spiritualité »,
concède l’expert de Columbia. Certes, le
dalaï-lama n’a pas convaincu la Chine d’accorder au Tibet
son autonom ie, ma is il a accompli l’exploit de garder la
question du Tibet au coeur de l’actualité depuis 22
ans, soutient-il.
Malgré sa popularité, le dalaï-lama n’est
pas épargné par la critique. Outre les
dénonciations constantes de la Chine, qui voit en lui
une relique d’un passé traditionaliste et
féodal, la plus remarquée a été
l’oeuvre du magnat de la presse Rupert Murdoch. «
Certains cyniques disent qu’il est un vieux moine très
politisé qui se promène en chaussures G ucc i
», a d it le propr ié - taire de Fox News au
Vanity Fair en 1999. Les opinions con ser vat r ices du da la
ïlama sur l’homosexualité et l’avortement sont
aussi loin de faire l’unanimité, surtout parmi ses fans
occidentaux.
Depuis quelques années, certa ines de ses positions
sont ouvertement critiquées da ns les ra ngs
tibéta i n s . « L a g ra nde major ité
des T ibét a i n s soutien nent la vision du
dalaï-lama, mais je ne cacherai pas qu’il y a un petit
nombre qui, sans être contre lui, notent que ça
fait 50 ans que les pourparlers avec les Chinois ne donnent
rien et que c’est peut-être le moment de changer de
tactique », remarque Kalsang Dolma , u ne Montréa
la ise d’origine tibétaine.
Elle s’est penchée sur la perception que les
Tibétains ont du dalaï-lama en se rendant dans des
parties reculées du Tibet pour porter un message de ce
dernier. Le résultat est Ce qu’il reste de nous, un
documentaire de l’Office national du film. « Selon moi,
le 14e dalaï-lama est le plus remarquable de l’histoire
du Tibet avec son sourire contagieux et sa manière
toute simple de communiquer », explique la jeune femme.
Kalsang Dolma n’est pas la seule à penser de la sorte.
Beaucoup de Tibétains craignent que la disparition de
leur leader spirituel ne soit dévastatrice pour leur
cause et pour leur propre unité. C’est le cas du
Montréalais Thubten Sa mdup, depu is peu ambassadeur du
dalaïlama en Europe. « Si un jour il
disparaît et que des jeunes deviennent frustrés
et décident d’avoir recours à la violence, ce
sera un jour d’une immense tristesse. Pendant que ce
dalaï-lama est encore pa r m i nous et qu’il a la stature
qu’il a, nous avons encore une chance de nous en sortir.
»
L’homme qui ouvrit le Mur
pres
collègues n’étaient pas derrière moi
», a-t-il raconté à l’Associated Press.
Au-delà de l’abandon qu’il a alors ressenti, c’est
une véritable révolution personnelle qu’a
vécue Harald Jager. « Mon idéologie
s’est alors complètement écroulée
», a-t-il avoué.
Deux décennies plus tard, l ’ex-ga rde f
rontière, âgé secrète
est-allemande, il rappelle qu’il avait déjà
terminé sa journée de travail et qu’il se
restaurait d’un sandwich à la cantine de son poste
quand la télévision d’État a
diffusé une information capitale.
Gunt her
Schabowsk i , membre du bureau politique du SED, le parti
communiste est-allemand, annonçait que de
contrôler la foule grandissante massée contre
le Mur, ce 9 novembre 1989 au soir, était d’ouvrir
entièrement la frontière à son point de
passage. Ce qu’il fit, laissant des milliers d’Est-Allemands
pénétrer pour la première fois à
l’Ouest.
« Je ne suis pas un héros », assure-t-il
20 ans plus tard. « Je n’ai fait que ce qui me
paraissait être le mieux à faire ce
soir-là. »
Il reconnaît cependant que son geste a probablement
empêché une confrontation violente. « La
seule chose dont je peux être crédité,
c’est que le sang n’a pas coulé ce soir-là –
seulement des larmes de joie et de la sueur froide. »
La pichenette qui a fait tomber le mur -
PIERRE FOGLIA
PHOTO GÉRARD MALIE,
AGENCE FRANCE-PRESSE
Des gardes-frontières de l’Est
détruisent un bloc du mur de Berlin pour créer
un passage au niveau de Potsdamer Platz, entre les parties est
et ouest de la ville.
Il y a 20 ans, le 9 novembre 1989,
le mur de Berlin est tombé.
Montréalaise d’origine, Claire vivait à Berlin.
Elle y vit toujours. La nuit où le mur est tombé,
elle était chez elle, à Berlin. Elle fêtait
les 13 ans d’une de ses filles, née justement un 9
novembre.
Dans la soirée, la mère de Claire a appelé
de Montréal pour souhaiter bonne fête à sa
petite-fille. Avant de raccrocher, elle a lâché ce
truc énorme : au fait, je viens de voir à la
télé que le mur est tombé.
Claire s’est mise à rire. Mais non, maman, c’est en
Hongrie. Puis, à ses invités : Imaginez ! C’est ma
mère à Montréal, elle dit que le mur de
Berlin est tombé !
Tout le monde a bien rigolé. Puis les invités sont
partis, Claire et son chum sont allés se coucher sans se
douter de rien. À 7 h le lendemain matin, le
téléphone encore. C’était un cousin qui
vivait à l’Est. Je suis là ! T’es là...
où ? À l’Ouest ! Le mur est tombé !
Le 9 novembre 1989, le monde a changé.
Le monde ? Celui qui avait surgi des ruines de la Seconde Guerre
mondiale. L’Allemagne a été officiellement
divisée en deux États en 1949. En plein milieu de
l’Allemagne de l’Est, baignant en plein territoire ennemi :
Berlin. La ville elle-même sera séparée en
deux par un mur de 45 km érigé en une nuit – le 13
août 1961 – pour mettre fin à l’exode des millions
d’Allemands de l’Est qui fuyaient à l’Ouest.
Ce mur tombera 28 ans plus tard, le 9 novembre 1989. Et avec lui
tombera le monde ancien.
Un des plus écoutés des intellectuels
américains – Francis Fukuyama – a proclamé et
soutient encore que l’Histoire s’est arrêtée ce
jour-là. Comprenez que la démocratie et le
capitalisme ont gagné pour toujours en se fondant (en se
confondant ?) pour toujours.
Ce qui est irréfutable, c’est que, le 9 novembre 1989, le
monde a radicalement changé, sans violence, sans avions
qui rentrent dans des tours. Presque par inadvertance.
La situation était mûre, bien sûr. Le rideau
de fer qui séparait l’Europe avait été
cisaillé en Hongrie ; des milliers d’Allemands de l’Est
gagnaient déjà le monde libre par l’Autriche.
Solidarnosc partageait le pouvoir en Pologne. En Union
soviétique, la restructuration – appelée
perestroïka – de Gorbatchev s’était emballée,
le com munisme vacillait en son fief même et, surtout, ce
qui a finalement décidé de tout: on avait compris
que Gorbatchev ne ferait pas donner la mitraille. À la
grande question : pourquoi ils n’ont pas tiré ? Une seule
réponse: Gorbatchev. Auquel il faudra bien, un jour,
rendre grâce.
En octobre,
à Berlin même, des manifestations impensables six
mois plus tôt avaient mené à la
démission du président Honecker.
Une pichenette allait faire tomber le mur. Le 9 novembre 1989,
vers 19 h, Günter Schabowski, du ministère de
l’Information de la RDA, terminait sa conférence de
presse sur les récentes nominations au Conseil
d’État. Les journalistes avaient déjà
refermé leur calepin, les cameramen remballaient leur
matériel quand Schabowski a sorti un papier d’une autre
poche. Ah oui, commença-t-il, comme s’il s’agissait
d’un ajout sans importance, je voulais vous dire aussi que les
autorisations pour aller à l’étranger (donc pour
aller à Berlin-Ouest) seront données
désormais dans des délais très,
très courts... En fait, les commissariats de police ont
reçu instruction de délivrer des autorisations
de sortie sur-le-champ aux citoyens qui en feront la demande
aux points de passage...
Stupéfaction des journalistes présents. Que nous
chante-t-il là ? Quel piège cela cachait-il ?
Ces permissions de sortir du pays ( Ausreiseerlaubnis), que
les Allemands de l’Est n’obtenaient qu’après des
années de justifications humiliantes – le simple fait
d’en demander une vous désignait comme traître
à la nation –, ce mur infranchissable depuis 28 ans,
1000 A llema nds ava ient été abattus à
essayer de le sauter, et 5000 croupissaient en prison pour
avoir essayé. Ces centaines de miradors, de bunkers, de
casemates, ces chiens dressés à tuer, ces
milliers de gardes-frontières... On allait
désormais pouvoir traverser tout cela en sifflotant ?
Bonjour, monsieur le garde-frontière, je voudrais aller
acheter des bananes et du chocolat sur le
Kurfürstendamm...
À pa rti r de qua nd ? journaliste.
Schabowski reprend son papier, semble y chercher la
réponse, hésite, relève la tête :
Maintenant, dit-il. Le monde avait commencé à
changer avant ce 9 novembre 1989, mais la pichenette qui l’a
fait basculer, c’est ce petit mot : maintenant.
la nce u n
Non, la nouvelle ne s’est pas répandue comme une
traînée de poudre. La télé
est-allemande n’en a pas parlé. Celle de l’Ouest l’a
traitée avec circonspection. Une petite centaine de
courageux cobayes se sont présentés au passage
de Bornholmer Strasse : paraît que vous délivrez
des visas sur simple demande?
Les gardes-frontières ont appelé le grand patron
de la police secrète – la Stasi –, qui a lui-même
joint le nouveau président, Egon Krenz. Laissezles
passer, a ordonné Krenz.
Et alors là ! Là ! LÀ ! La
traînée de poudre. Le déferlement. La
marée humaine, compacte, euphorique. Là, le mur
est tombé.
En fait, non. Dans sa concrète réalité de
béton, le mur n’est pas tombé ce soir-là.
Les Berlinois avaient trop de plaisir à le traverser
librement, à l’escalader, à s’asseoir dessus.
Peter a grandi à l’Est, dans un village à 200 km
au nord de Berlin. En 1989, il avait 22 ans. Il habitait chez
ses parents. « Le soir où le mur est
tombé, je n’en ai rien su. J’étais sorti avec
des amis prendre une bière. C’est mon père qui
m’a réveillé le lendemain : Peter, Peter, le mur
est tombé. J’ai regardé l’heure et je lui ai dit
: Tu ne trouves pas qu’il est un peu tôt pour faire des
farces ?
Ce matin-là, à l’atelier, on était juste
trois, les autres étaient partis à l’Ouest. J’y
suis allé seulement le surlendemain avec deux amis. On
est allé à Lübeck, la première
grande ville à l’Ouest. On a pris un café. On a
acheté les journaux, on les a lus dans un parc. Il
faisait froid. On est rentré à l’Est le soir
même. »
La Stasi
Durant 30
ans, la Stasi, la police politique de l’A llemagne de l’Est,
a porté la délation à un point de
systématisation encore jamais atteint par aucune
police. À la chute du mur, on a découvert dans
les archives de la Stasi 4 millions de dossiers. Quatre
millions de citoyens ordinaires étaient
surveillés, la plupart par leur voisin, parfois par
leurs propres enfants, leur propre femme. Plus de 300 000
délateurs. L’anecdote la plus pétrifiante,
pétrifiante dans sa banalité même, m’a
été racontée par Walter, à la
cafétéria des championnats du monde
d’athlétisme, où il était
bénévole :
C’était trois ou quatre ans avant la chute du mur. Je
revenais de travailler. Deux policiers en civil sont sortis
d’une voiture, m’ont rejoint avant que j’entre dans mon
bloc. Vous êtes M. Meyer ? Je n’ai pas eu le temps de
répondre. Une femme penchée à une
fenêtre, une femme que je saluais dans les escaliers,
a crié : C’est lui, c’est lui. Que vous voulaient-ils
? Dieu merc i , rien . Une erreur. Ils m’ont laissé
filer presque tout de suite en me disant c’est vrai, tu n’as
pas com m is de c ri me. . . pou r cette fois. J’ai
demandé ce que voulait dire « pour cette fois
». Ils m’ont répondu de ne pas faire le malin.
L’h i s toi re de C h r i s t ia n concerne son
grand-père.
Mon grand-père était un citoyen modèle,
le régime le citait en exemple, l’honorait : meilleur
ouvrier de l’année, médaille de ceci, de cela.
Il était camionneur et avait le droit de se rendre
à l’Ouest. Une fois, il était allé en
Italie mener de s voi l ier s p ou r une compétition
à laquelle devaient prendre part de athlètes
est-allemands. Ils étaient deu x da ns ce ca mion. L
e second chauffeur était le grand ami de mon
grand-père et de toute notre famille.
A
près la mort de mon grand-père, ma
grand-mère a eu la curiosité d’aller voir s’il
avait un dossier à la Stasi. Depuis la chute du mur,
tout citoyen qui en fait la demande officielle peut avoir
accès à son dossier. Première surprise
de ma grand-mère, son modèle de mari avait
bien un dossier à la Stasi. Seconde surprise, c’est
le grand ami de mon grand-père et de la famille qui
l’espionnait.
Dans un de ses rapports, l’ami écrit que mon
grandpère est correct dans l’ensemble mais qu’il ne
mérite pas d’être récompensé
comme citoyen modèle parce que, au retour de ce
voyage en Italie, il s’est arrêté à
Munich pour aller prendre une bière chez des parents.
Tout le climat de l’Allemagne de l’Est tient dans ce minable
mouchardage.
Il faut absolument voir La vie des autres, ce très
grand film qui raconte l’histoire d’un capitaine de la Stasi
qui épiait un écrivain et sa femme
comédienne, film tourné en partie dans les
bureaux même de la Stasi et à sa prison de
Hohenschönhausen. Ce qui est beaucoup moins connu, c
’est que le comédien qui jouait le rôle du
capitaine de la Stasi, Ulrich Mühe, qui vivait à
l’Est dans la vraie vie, Mühe a publiquement
accusé sa femme de l’époque de l’avoir
espionné pour la Stasi...
Peter
Peter a
grandi à l’Est dans un village de 300 habitants,
Jürgenstorf, à 200 km au nord de Berlin, pas
très loin de la mer Baltique. Fermes
laitières, blé, maïs. Le père
enseignait la biologie au collège agricole, la
mère était secrétaire à la
coopérative. Un frère.
Enfance heureuse : On ne manquait de rien. On allait en
vacances en Tchécoslovaquie, en Hongrie, en
Pologne. On avait une voiture, une Trabant, qu’on avait
attendue quatre ou cinq ans.
La police? On n’a jamais été
inquiétés.
L’Ouest ? On en avait des nouvelles par une tante qui
nous apportait des sucreries et repartait avec plus
qu’elle n’apportait, des achats qu’elle faisait au
magasin d’État, où tout était pas
mal moins cher qu’à l’Ouest.
Un peu avant 18 ans, j’ai envisagé de sauter le
mur, surtout pour éviter le service militaire. Le
problème, c’était mes parents. Ils
auraient été inquiétés, ils
auraient perdu leur travail, leur vie serait devenue un
enfer.
Quand le mur est tombé, j’étais
électricien dans un petit atelier d’État.
Je menais la vie des jeunes de l’Est – la bière
avec les copains après le travail, la musique
qu’on se passait sous le manteau et quelques livres
interdits.»
L’année d’après la chute du mur, Peter
entre à l’université. Voyage. L’Europe, la
Chine, l’Amérique du Sud. Aujourd’hui
ingénieur électronicien chez Hager, Peter
habite le Plateau de Berlin (Prenzlauerberg), un superbe
appartement qu’il partage avec un ingénieur
québécois de chez Bombardier
Il retourne souvent dans son village, où vivent
encore ses parents, où son frère vend des
camions Suzuki, où il a luimême
acheté un immeuble à logements qu’il
rénove à temps perdu. Le village a
changé? Il est plus beau. Plus de couleurs. Plus
de fleurs.
Qu’est-il advenu des anciens maîtres ? Ceux qui
décidaient du tout, les informateurs de la
police, les privilégiés du système
?
Ils se font discrets. Il n’y a pas eu de purge. C’est un
des point les plus positifs de cette révolution,
qui n’a pas versé de sang.
Avez-vous déjà cru en l’idéologie
communiste? Non. Adhérez-vous au capitalisme? Pas
plus. Le communisme va contre la volonté des
gens, le capitalisme fabrique la volonté des
gens, crée de besoins artificiels.
Peter ne votera pas Merkel. Il vote
social-démocrate. Sur le passé, il dit
qu’il faut faire bien attention à ne pas le
restituer en noir et blanc : les nuances sont
importantes. Ostalgique? Pas une seconde. La chute
du mur est un événement
immensément heureux, un bienfait, une
libération. Sans liberté, sans libre
circulation des personnes et des idées, la
justice sociale ne veut rien dire.
Berlin apaisé
Je ne
sais pas si Berlin a déjà une devise, mais
je lui en ai trouvé une. Elle est inscrite dans
le choeur de l’église évangélique
de Sion, da ns P renzlauer Berg : Ich habe keine angst.
Je n’ai pas peur ( 1).
Mais comme Berlin a eu longtemps à se justifier
et à s’excuser auprès de ceux qui le
jugeaient, ce serait bien d’ajouter : et je vous
emmerde. Je n’ai pas peur et je vous emmerde.
C’est cet air de liberté un peu trash et
apaisée en même temps qu’on respire
à Berlin. C’est pour ça que, si j’avais 20
ans, j ’i ra is m’i nsta l ler à Berlin. C’est
pour ça que si j’étais peintre, sculpteur,
poète, infographiste, auteur de
théâtre, ou jeune journaliste, ou
ingénieur, n’importe quoi sauf vendeur
d’assurance vie, j’irais vivre à Berlin. Tout le
monde veut être à Berlin. Justement pour
cette liberté un peu trash et apaisée en
même temps.
J’aime Montréal sans condition ; pourtant,
à Berlin, je n’ai pas arrêté de
penser à tout ce qui me fatigue à
Montréal : sa désespérante asepsie,
sa petite morale coincée, la dictature de l’art
populaire, le débat dans le débat, dans le
débat, dans le débat, fuck. À
Berlin, je suis entré 10 fois dans les bureaux de
tabac pour l’odeur doucereuse des tabacs à pipe
en me disant qu’à Montréal, on ferait
fermer ces bureaux. À Berlin, j’ai compté
des millions de cyclistes, dont seulement deux portaient
un casque. À Berlin, tu peux prendre le
métro avec ton vélo, avec ton chien, avec
ton vélo et avec ton chien et avec ta
bière. À Berlin, un samedi
après-midi, en plein centre-ville, dans le jardin
de Claire planté de pommiers, de pruniers et d’un
abricotier, j’ai fait la sieste sur une chaise longue
adossée au cabanon, où séchaient,
sur de vieux journaux, les patates qu’elle venait de
récolter.
Berlin, qui est neuf fois plus étendu que Paris
(pour 3,4 millions d’habitants), est pour un tiers
recouvert de forêts et de lacs. Dans Berlin, il y
avait trop de lapins de garenne en liberté, on a
introduit des rena rds pou r les bouffer. Maintenant, il
y a trop de renards. Il y a aussi des sangliers en
liberté, j’en ai vu deux qui attendaient le feu
vert pour traverser Karl-Marx Allee. Ben non, c’est pas
vrai, mais paraît que c’est vrai qu’il y a des
sangliers.
Le mur a-t-il fait Berlin ? Le Berlin de maintenant ?
Évidemment que le mur est pour quelque chose dans
cette liberté apaisée et un peu trash
qu’on y respire.
Îlot isolé pendant près de 30 ans,
Berlin-Ouest a été longtemps la tête
de pont de l’Occident, sa vitrine en « territoire
ennemi ». Cela habitue à respirer
autrement. Cela donne d’autres réflexes. Un
exemple presque a contrario ? Le mur tombé, et
avec lui le communisme, on se serait attendu à ce
que Berlin devienne capitale du capitalisme. Pas
vraiment. Berlin a le coeur à gauche. Berlin vote
à gauche. La mairie de Berlin est presque rouge.
C’est
aussi à cause du mur (ou grâce au mur) que
Berlin est devenue la capitale la plus jeune du monde.
Durant les années du mur, les Berlinois de
l’Ouest étaient exemptés de service
militaire. C’est ainsi que des milliers de j eunes
Allemands de la république fédérale
ont convergé vers Berlin plutôt que d’aller
perdre leur temps à l’armée.
Quand le mur est tombé, les j eunes de l’ Est se
sont ajoutés, ajoutant aussi plus de
chômeurs, plus de squatteurs, plus de
pauvreté. Vingt ans plus tard, Berlin est
toujours une ville jeune et pauvre. Et riche de sa
jeunesse et de sa pauvreté. Les jeunes
créateurs y convergent – cela n’a pas grand-chose
à voir avec l’art moderne, plutôt avec le
coût de la vie. Berlin n’est pas cher.
Le mur, en tombant, a aussi ajouté la laideur
à la laideur. Berlin est incroyablement laid en
quelques points de rencontre des deux idéologies.
A rchitectu re mosco - vite + frénésie
marchande = Alexanderplatz, une bêtise de place
qui n’a pas de ciel. On pourrait être à
Beyrouth, à Buffalo, à Calgary.
Le mur coupait en deux l ’a u t r e l ieu my t h ique de
Berlin, la Potsdamer Platz, qu’on a vue si
émouvante dans Les ailes du désir, de Wim
Wenders, encombrée d’éboulis, de
ferrailles noircies. Sa reconversion est plus
réussie. On y marie, j’ai envie de dire «
naturellement », la grande culture qui
était déjà là – la
Bibliothèque nationale, la salle de concert La
Philharmonie – et le grand business arrogant, Mercedes
et le fameux Sony Center, même si j e cherche
encore ce qu’il peut bien avoir de fameux...
Berlin est incroyablement beau quand on quitte ses
grandes avenues, y compris l’Unter den Linden, l’avenue
des Tilleuls, qui a trop de palais à montrer et
pas assez de tilleuls. Berlin est beau dans Prenzlauer
Berg (notre Plateau-Mont-Royal), dans Kreuzberg (qui
semble fait d’une enfilade de carrés SaintLouis),
dans Friedrichshain, da ns Wilmersdorf, da ns
Shöneberg, sans oublier les cimetières.
Berlin est plein de cimetières tous luxuriants de
verdure, sauf celui-là, dans Friedrichshain,
où je suis allé dire bonjour à
Bertolt Brecht.
Berlin est incroyablement à pédales. Il y
a plus de vélos à Berlin qu’à
Pékin, mille fois plus qu’à
Montréal. Berlin est incroyablement à
poussettes, ces gens-là font des
bébés comme des fous, qu’ils vont promener
le samedi matin au marché de la j olie place
Kollwitz. On les voit prendre un cappuccino aux
terrasses des cafés alentour. Le
bébé fait dodo dans la poussette entre une
botte de poireaux, bios bien sûr, et un panier de
chanterelles. Berlin est fou des chanterelles (elles
viennent de la Pologne voisine). Ils en mettent partout,
dans les pâtes, dans les sauces, peut-être
bien même dans le cappuccino.
Reste que je trouve Berlin spectaculairement masochiste
da ns la mu ltiplication de ses lieux de mémoire
– une mémoire qui, me semble-t-il, appartient
à toute l’humanité. Je veux dire que nous
sommes tous parfaitement nazis, tous également
délateurs pour une Stasi ou une autre. Ce n’est
pas un avis partagé par les Berlinois, même
si quelquesuns m’ont concédé : t’as
peutêtre raison, mais nous, comme Allemands, nous
n’avons pas le droit de dire cela.
Des
musées
du mur, des mémoriaux du mur, un musée de
l’Allemagne de l’Est, des musées de la Stasi, la
prison de la Stasi, le quartier général de
la Stasi, un truc sur les nazis qui s’appelle «
Topographie de la terreur ». Comme je demandais
mon chemin pour le bunker où s’est suicidé
Hitler, cette réponse surréaliste qui
résume assez bien cette ville incroyable : prenez
à gauche après les Galeries Lafayette (
2), le bu n ker est der r ière le mémorial
de l’Holocauste.
Robert McNamara n’est plus
DÉCÈS
D’UN DES ARCHITECTES DE LAGUERRE DU VIETNAM
— Robert McNamara, ex-secrétaire à la
Défense de John F. Kennedy et de Lyndon B. Johnson, est
mort hier à 93 ans. Il a été l’un des
défenseurs les plus farouches de l’intervention
américaine dans le bourbier vietnamien avant de faire
amende honorable, en 1995.
Huit ième sec rétai re américain à
la Défense, Robert McNamara est
décédé à son domicile de
Washington des suites d’une longue maladie, précise
l’agence d’information interne du Pentagone, sur son site
internet.
À la tête du Pentagone de 1961 à 1968, il
n’hésite pas à revendiquer l ’ appel lation pour
le Vietnam de « guerre de McNamara ». « Je
pense que c’est une guerre très importante et je suis
satisfait d’y être associé et de faire tout ce
que je peux pour la gagner », écrit-il en 1964.
Né le 9 juin 1916, à Oakland, en Californie,
Robert Strange McNamara mène une brillante
carrière dans l’industrie, lorsque le président
Kennedy l’appelle à servir dans son administration.
Diplômé en économie, mathématiques
et phi losophie de l’Université de Berkeley, il vient
d’être nommé un mois plus tôt
président du groupe automobile Ford. Ce poste n’avait
jusqu’alors jamais été occupé par un
non-membre de la famille Ford.
Brillant et arrogant
En novembre
1960, John Kennedy, nouvellement élu, lui propose le
Trésor, qu’il refuse, ou la Défense, qu’il
accepte, alors que la guerre froide bat son plein.
Énergique, bri l lant , voire arrogant – « son
cerveau est un ordinateur » , disent ses collaborateurs
–, McNamara est considéré comme un des
membres-clés de l’administration Kennedy.
Il doit gérer la crise des missiles à Cuba en
1962, où il conseille en premier lieu à JFK
d’envahir l’île dans les 36 heures, tout en mettant en
garde contre le risque d’escalade nucléaire.
Sous sa direction, la présence mi l itaire des
États-Unis au Vietnam enfle. Lorsqu’il quitte le
Pentagone, 16 000 soldats américains sont morts sur ce
front. À la fin de la guerre, sept ans plus tard, le
bilan sera de près de 58 000 victimes côté
américain et de 3 millions côté
vietnamien.
« Je pense que Bob McNamara est un des grands
fonctionnaires les plus brillants et patriotiques que j’aie
connus, mais je n’étais pas d’accord avec lui sur le
Vietnam », a indiqué à l’AFP un conseiller
de Kennedy, Ted Sorensen, 81 ans.
Une fois à la retraite, l’ancien secrétaire
à la Défense admet ses regrets. « Nous
nous sommes trompés, nous nous sommes horriblement
trompés », confiet-il dans des Mémoires
publiées en 1995, La tragédie et les
leçons du Vietnam.
ET SI MONTCALM AVAIT GAGNÉ ?...
Ne pas confondre histoire et anecdote
-
YVES BOISVERT
Si les
Anglais n’avaient pas remporté la bataille des
Plaines le 13 septembre 1759, ils l’auraient fait le 13
mai 1760. Ou le 9 août 1761. Plate de même.
Maman-patrie nous avait largués à
moitié pour d’autres affaires plus pressantes.
Cette bataille est une anecdote glorifiée, en
vérité. Si les Anglais avaient perdu et si
par impossible ils ne s’étaient pas
réessayés, les Américains auraient
bouffé la colonie.
Pour finir, si les Américains n’avaient pas envahi
ou annexé la Nouvelle-France, de toute
manière Napoléon l’aurait vendue aux
États-Unis avec la Louisiane en 1803, bradée
contre 15 millions de dollars. Il avait d’autres voisins
à fouetter en Europe. La tentative catastrophique
de conserver Haïti l’illustre bien: la France n’avait
plus les moyens de ses ambitions coloniales.
Donc: ou bien la Conquête aurait eu lieu un autre
jour, ou bien nous serions des Américains.
Si le Québec était devenu un État
américa i n, nous n’aurions pas été
tenus en infériorité politique et
économique. Les Québécois auraient eu
deux sénateurs au Congrès et un poids
minuscule à la Chambre des représentants vu
notre faible population, mais du moins ils auraient
été des égaux, pas des colons
dominés.
Les
Québécois seraient b e aucoup plus r i c he
s . L’émancipation économique des
Québécois aurait été
devancée d’un siècle.
Le revers de cette brillante médaille, c’est que…
nous ne parlerions plus français. Pas tellement
plus que les Louisianais. Pour participer aux institutions
de l’Union, il aurait fallu s’angliciser rapidement. La
Constitution américaine n’est pas faite pour les
statuts particuliers, la préservation des langues
minoritaires et autres détails qui gênent le
melting-pot.
Le clergé québécois ne s’y est pas
trompé en tentant d’éloigner les Canadiens
français des villes et des métiers d’argent.
Pour préserver la foi et la langue, gardiennes
mutuelles, mieux valait se cantonner aux campagnes et
faire plein de bébés.
LesAméricains n’auraient pas été
forcés de nous concéder des droits
linguistiques et culturels, comme les Anglais l’ont fait
en 1774, fragilisés qu’ils étaient. L’Union
est un package deal.
Une victoire de Montcalm ne nous aurait donc pas
laissés « Français » bien
longtemps. Nous n’étions d’ailleurs plus des
Français d’outre-mer, mais des Canadiens depuis des
générations, éloignés d’une
métropole indolente.
Par contre, cette victoire aurait produit ceci: nous
serions un pays sans avocats. Ces « rongeurs de
peuple » (1) étaient en effet bannis de la
colonie, pour éviter les querelles oiseuses. Chacun
sa nostalgie. 1. J. Michel Doyon, Les avocats et le
Barreau, une histoire, Barreau du Québec, 2009.
Une langue, pas de chicanes -
Patrick Lagacé
Si la
France avait gagné la bataille des plaines,
devenant maîtresse de l’Amérique,
j’espère qu’elle aurait laissé
derrière elle des sociétés plus
fonctionnelles que ses colonies africaines. Le Gabon, la
Côte-d’Ivoire, le Burkina Faso et le Mali n’ont pas
exactement connu une progression sociale et
économique spectaculaire sous le règne du
colonisateur français.
Parce que, bon, imaginez un héritage colonial qui
donne, par exemple, le Gabon. Avec, en plus de la
pauvreté, de la neige six mois par année!
Si Montcalm avait repoussé les tuniques rouges de
Wolfe, et si cela avait été décisif
dans le partage du monde entre les puissances de
l’époque, on peut rêver que cela aurait
débouché sur une Amérique
française et sur un Québec qui n’est pas
constamment en proie aux chicanes linguistiques.
Parce que, bon, je suis tanné des chicanes de
langues.
Nous aurions eu le bonheur, plus tard, de ne pas nous
déchirer la pure laine à propos du Speak
White, de McGill français, du racisme soft de Lord
Durham, de la gymnastique conceptuelle de la
société distincte, d’Alliance Québec,
de la loi 78, de la loi 101, de la clause nonobstant, des
grosses vendeuses de chez Eaton’s, des cégeps qui
devraient être francophones only, des psychodrames
entourant la commémoration, deux siècles et
demi plus tard, de ladite bataille des Plaines.
Je
pourrais envoyer mon fils à l’école anglaise
un an ou deux sans passer pour un traître à
la nation.
Nos universités pourraient offrir des cours en
anglais afin d’attirer des cerveaux et des dollars sans
craindre d’offenser qui que ce soit. Nos chercheurs
pourraient publier en anglais sans craindre d’être
excommuniés.
Nous ne vivrions jamais l’ignominie de t-shirts
frappés de l’étiquette FAIT EN DINDE.
Et cette curieuse bibitte qu’est le commissaire aux
langues officielles n’existerait pas. Ses
sévères constats sur les ratés du
service en français à Lethbridge non plus.
D’ailleurs, Lethbridge s’appellerait Sainte-Rose. Ou
Saint-Liboire.
J’idéalise, je rêve debout, je
déconne, bien sûr. Peut-être que nous
serions, aussi, une sorte d’Haïti du Nord.
Mais, au moins, le capitaine du Canadien de
Montréal parlerait la langue de la majorité
des habitants du continent…
The Province of Quebec? Yes sir!
- Michèle Ouimet
Imaginez
la scène si les Français avaient
gagné la bataille des plaines d’Abraham en 1759:
Gilles Duceppe dirige le Canada et Stephen Harper est
premier ministre de la Province of Quebec. Harper,
souverainiste, revendique l’indépendance du
Québec pour protéger la minorité
anglophone noyée dans un océan de
francophones.
Je l’admets, ce scénario est complètement
farfelu. Soyons sérieux, le sort des colonies
d’Amérique s’est scellé en Europe lors de la
signature du traité de Paris en 1763. Si Montcalm
avait gagné la bataille des Plaines, l’histoire
aurait à peine sourcillé.
Il aurait fallu que la France gagne la guerre de Sept Ans
qui l’opposait à l’Angleterre pour que la
Nouvelle-France reste dans son giron. En Amérique,
les colonies anglaises et françaises se sont
affrontées parce que leurs métropoles
respectives croisaient le fer en Europe. Mais les braves
colons pouvaient bien se battre, le résultat
importait peu.
La France
a perdu la guerre et elle a abandonné sa colonie
sans verser de larmes. Plusieurs Français levaient
d’ailleurs le nez sur cette lointaine Nouvelle-France
qu’ils connaissaient à peine. Voltaire
s’était même demandé pourquoi la
France s’obstinait à garder ces « quelques
arpents de neige ».
Mais revenons au XXIe siècle et à nos
politiciens. Gilles Duceppe vient d’adopter la loi sur la
clarté référendaire parce qu’il ne
veut pas que son beau pays, le Canada, soit
démantelé par un référendum
gagné par la peau des dents au Québec. C’est
sa ministre responsable de la Province of Quebec, Pauline
Marois, qui a piloté ce dossier explosif.
Stephen Harper, lui, menace de déclencher un
troisième référendum, mais la chicane
est prise dans son équipe, the Quebec Party, car
personne ne s’entend sur la stratégie
référendaire.
Invité
àMontréal
par
Stephen
Harper
–
qui
est
prêt
à
tout
pour
embêter
Gilles
Duceppe
–,
Barack
Obama
a
mis
le
feu
aux
poudres
en
déclarant,
du
haut
du
balcon
de
l’hôtel
de
ville:
«
Long
live
Quebec!
Long
live
free
Quebec!
»
Depuis
cet
éclat,
les
relations
entre
les
États-Unis
et
le
Canada
sont
glaciales.
Et
Jean
Charest
dans tout ça? Il est au chômage.
Le bilan mitigé de Jean Drapeau -
André Duchesne
Rêver Montréal. L’ancien maire Jean Drapeau
l’aura fait pendant toute la durée de sa
carrière politique, estime l’auteur Benoit Gignac,
qui consacre une biographie (en librairie le 1er octobre)
à ce personnage hors du commun. Dans Jean Drapeau:
le maire q
QPourquoi
PHOTO ANDRÉ
TREMBLAY, LA PRESSE
Selon l’auteur Benoit Gignac, les
chances qu’un autre Jean Drapeau arrive pour diriger
Montréal sont à peu près
inexistantes. Tout aussi habile et intelligent que
puisse être le prochain maire de la
métropole, il ne disposera pas des armes dont
disposait M. Drapeau: la montée nationaliste, la
construction de l’État québécois,
une période de prospérité
économique ainsi qu’un poids politique plus
important.
une nouvelle biographie sur Jean Drapeau? R C’est la
première biographie complète sur l’ancien
maire. Aussi, je suis préoccupé, comme tout
le monde, par Montréal. Je me questionnais beaucoup
sur cette réflexion qu’on entend souvent selon
laquelle Montréal manque de leadership. Je voulais
retourner voir ce qu’était ce leadership (sous
Drapeau). Il constitue la mesure-étalon en la
matière. QCertaines
personnes rêvent encore aujourd’hui d’un leader
prêt à relancer Montréal avec de
grands projets. Est-ce une mauvaise idée? R Les
chances qu’un autre Jean Drapeau arrive sont à peu
près inexistantes. Tout aussi habile et intelligent
que puisse être le prochain maire, il ne disposera
pas des armes dont disposait M. Drapeau : la montée
nationaliste, la construction de l’État
québécois, une période de
prospérité économique, un poids
politique plus important. Tous ces facteurs-là ne
sont pas présents. QQuel
est le sens du titre de votre livre Jean Drapeau: le maire
qui rêvait sa ville ? R À partir de 1960, M.
Drapeau a pratiquement sublimé sa ville. Il est
comme entré en religion, en transe pour
Montréal. Il a imaginé un Montréal
probablement au-delà de ce qu’il était. Il
faisait rêver les Montréalais et il
rêvait sa ville. QVous
affirmez que la volonté du maire Drapeau de faire
de Montréal une métropole internationale a
amené les Montréalais trop loin. Que
voulez-vous dire ? R I l a équipé
Montréal comme une ville qu’elle n’est pas devenue.
Et cela a coûté très cher. Par
exemple, on a encore aujourd’hui des difficultés
avec les îles. Après Expo 67, M. Drapeau n’a
jamais réussi à y aménager des
installations permanentes. La Ronde vit des
difficultés financières, le Grand Prix a de
la difficulté à vivre, etc. Toutes ces
questions-là nous ramènent à la
grosseur de Montréal. Mais lui voyait la grande
ville internationale capable de supporter de telles
infrastructures. QIl
se dégage de votre ouvrage que les idées de
grandeur du maire ont eu des effets néfastes pour
Montréal. Quels sont les exemples les plus
frappants ? R Les Jeux olympiques. Ils ont
été une réussite durant les 15 jours
qu’ils ont duré. Mais tout le reste, c’est une
affaire qu’on a payée durant 25 ans. Et il nous
reste quoi ? Des installations, un stade dont il est
inutile de parler, une culture du sport amateu r,
peut-être, plus importante, le centre
ClaudeRobillard, le centre ÉtienneDesmarteau. Les
pyramides vendues au privé... Cela dit, il y a un
pôle qui s’est développé à
l’est avec le Biodôme et l’Insectarium. Ces
équipements n’auraient peut-être jamais
été là sans les Jeux olympiques. Mais
ce sont des équipements lourds à por ter.
C’est drôle, Jean Drapeau a pratiquement tout fait
à l’est du boulevard Saint-Laurent . I l voulait
tirer Montréal vers l ’ est . C’était
vraiment une bataille de francophones. QÀ
ce propos,
vous affirmez que ses projets de grandeur étaient
aussi nourris par son ambition d’élever les
Canadiens français parmi les grands peuples. Quelle
a été sa contribution à leur
émancipation? R Je pense qu’avec des projets comme
le métro, la Place des Arts et l’Expo, il a
prouvé que les Canadiens français
étaient en mesure de faire des choses comme les
Anglais. Au fond, il nous a aidés à nous
décomplexer. QVous
dites aussi que Montréal n’a plus le poids
politique qu’il avait à une autre époque et
que, ce faisant, on ne cherche pas à gagner sa
faveur à tout prix. Quel impact cela a-t-il sur son
développement? R Un i mpa c t maj eu r .
Montréal est encore une création de
Québec. Chaque fois qu’on veut faire quelque chose
de majeur, on doit aller demander à Québec.
À son époque, Jean Drapeau parlait pour les
deux tiers de la région. Aujourd’hui, le maire de
Montréal parle pour un tiers de la région.
Sur le plan électoral , les enjeux sont dans le
450. QSelon
vous, M. Drapeau a régné à une
époque où les normes démocratiques,
écologiques, sociétales et autres
étaient moins élaborées, voire
inexistantes. À l’inverse, est-ce que ces normes
ont constitué un frein au développement
actuel de la ville ? R De nos jours, c’est plus
compliqué, plus long. Mais c’est mieux. Il faut
arrêter de croire que Montréal est
sclérosé. Il faut prendre la lecture de
notre véritable réal ité.
Montréal est une ville qui a perdu du poids
politique. Qui rivalise avec Calgary, Minneapol is ou
Pittsburgh. La lecture de Montréal doit en partie
être refaite. Elle peut être une ville
extraordinaire, mais plaçons-la à la bonne
place. De toute façon, ç’a toujours
été compliqué de développer
des projets à Montréal. On a parlé
durant 50 ans d’un métro avant de l’avoir. QM.
Drapeau a-t-il, selon vous, réalisé des
projets structurants, valables, qui constituent un
héritage significatif pour la ville ? R Le grand
projet de Jean Drapeau fut le métro. Ce
n’était pas juste le fait de transporter des gens
dans un souterrain, mais de créer, aux bouches de
métro, des îlots de commerce. Et cette
réalisation a été faite dans les
coûts et dans les temps. Sa deuxième
contribution fut au plan culturel. C’est vrai qu’il
était un conservateur. Il n’acceptait pas l’art
contemporain. Mais il a créé le Conseil des
arts, une innovation canadienne. Il a favorisé
l’intégration des arts dans tous les projets, comme
le métro. Il y a aussi la Place des Arts et l’Expo,
un grand festival artistique et culturel. Ce sont ces
éléments qui font que Montréal est
maintenant une ville culturelle. QEn
un mot, quelle épithète colle le mieux
à Jean Drapeau ? Manipulateur, séducteur,
dictateur, rêveur? R Il était tout cela en
même temps. Mais ce qui l’a le plus
caractérisé est cette espèce de
dévouement mystique, à s’en rendre malade,
pour sa ville. QVous dites n’avoir jamais rencontré
Jean Drapeau. S’il était encore en vie, quelle
question lui poseriez-vous ? R Que pensez-vous de votre
ville maintenant ? Et il me répondrait : « Je
ne fais plus de politique, monsieur. » (rires) Jean
Drapeau : le maire qui rêvait sa ville Benoit Gignac
Éditions La Presse En librairie le 1er octobre
La Révolution des 100 jours - Daniel
Lemay
En
l’espace de quatre mois, Paul Sauvé a engagé
le Québec dans la plus formidable transition de son
histoire. Une exposition et un documentaire retracent la
vie et l’oeuvre de ce conservateur à l’esprit
ouvert.
Il était le seul à ne pas soumettre ses
discours au «Chef» pour approbation.
Fidèle, mais toujours critique, Paul Sauvé a
passé 30 ans aux côtés de Maurice
Duplessis avant de lui succéder comme premier
ministre du Québec, le 10 septembre 1959.
PHOTO ARCHIVES, LA PRESSE
Août 1955. Paul Sauvé
salue la foule de 10 000 personnes venue fêter,
dans la pinède d’Oka, ses 25 ans de vie
politique. Ce soir-là, un Maurice Duplessis
vieillissant (à droite) l’a officiellement
désigné comme son successeur.
Fils de conservateur comme Duplessis, mort trois jours
plus tôt, Paul Sauvé n’en croyait pas moins
au changement – à l’urgence du changement, comme en
font foi les 31 projets qu’il a tout de suite
déposés à l’Assemblée
législative. Loin de la génération
spontanée, ces «bills» ne pouvaient
découler que d’une patiente réflexion de la
part de Sauvé, qui incarnait depuis longtemps
l’aile progressiste de l’Union nationale, en tant que
ministre du Bien-être social et de la Jeunesse, un
ministère que Duplessis avait créé
pour lui en 1953.
Reconnaissance du droit d’association des travailleurs,
décriminalisation de la délinquance
juvénile, permanence des fonctionnaires
«désormais» soustraits à
l’arbitraire partisan sont autant de mesures que
réclamaient à grands cris les forces
progressistes de «la Province» d’alors.
Paul Sauvé n’a pas eu le temps de mener à
terme toutes ces réformes: il est mort subitement
le 2 janvier 1960, après 112 j ours au pouvoir. Les
historiens ont parlé de «la Révolution
des 100 jours», prélude immédiat
à ce qui deviendra la Révolution tranquille(
dont la phase active débutera avec
l’élection des libéraux de Jean Lesage,
l’été suivant.
«Paul Sauvé se comportait en chef
d’État, alors que Duplessis n’avait toujours
été qu’un chef de parti», dira Paul
Labonne, auteur de la monographie Paul Sauvé –
Désormais l’avenir! (Éd. Point de fuite,
2003) et concepteur de l’exposition du même nom
inaugurée la semaine dernière au
Château Dufresne.
Enunevingtainedetableaux, l’exposition retrace les
débuts de Paul Sauvé qui, dandy de 23 ans,
avait succédé à son père – le
journaliste Arthur Sauvé, ancien chroniqueur
agricole de LaPresse
–commedéputéconservateur de Deux-Montagnes.
On y découvre aussi le héros militaire
décoré de la Croix de guerre
française; opposé à la conscription,
Paul Sauvé ne s’était pas moins
enrôlé comme volontaire avant de commander le
régiment des Fusiliers MontRoyal dans la campagne
de libération de la France en 1944.
Le clou de Paul Sauvé – Désormais l’avenir!
reste toutefois le documentaire de Paul Carvalho,
tiré du livre de M. Labonne( 2), dans lequel
d’anciens collaborateurs se rappellent l’homme et son
oeuvre. Fernand Dostie a servi pendant la guerre avec Paul
Sauvé, qui en fera plus tard son sousministre
adjoint, puis son chef de cabinet. M. Dostie, mort l’an
dernier, était avec Paul Sauvé quand
celui-ci a ouvert «la mallette à
Duplessis». Qui contenait entre autres la
«liste de paye» de l’Union nationale, avec ses
organisateurs, ses «espions» et ses
informateurs, parmi lesquels des députés
(libéraux)… et des évêques.
«Maudite machine!»
Paul Sauvé aura au moins eu le temps de commencer
le ménage de son propre parti.
Réhabiliter Duplessis? Non merci -
MICHÈLE OUIMET
Quand j
’étais en première année, j’ai
prié pour sauver l’âme de Khrouchtchev. Je ne
savais pas qu’il dirigeait l’Union soviétique.
J’ignorais tout de cet homme, je n’avais que 6 ans.
PHOTO ARCHIVES LA PRESSE
Maurice Duplessis a largement
contribué à figer le Québec en
entretenant des liens trop étroits avec
l’Église.
Mon en seig na nte ava it installé une table en avant
de la classe sur laquelle elle avait déposé une
photo de Khrouchtchev et une chandelle. Tous les matins, une
poignée d’élèves s’agenouillaient devant
la photo et priaient, mains jointes. Les autres se tenaient
debout à côté de leur pupitre et ils
suppliaient Dieu de remettre K hrouchtchev dans le droit
chemin.
À l’époque, je n’avais retenu qu’un mot,
prononcé par mon institutrice avec un
frémissement inquiet dans la voix : communiste. Un mot
qui me faisait peur. En 1960, c’était le Bonhomme Sept
Heures des enfants. C’était l’époque de la
guerre froide qui coupait le monde en deux: d’un
côté, les bons Américains, de l’autre, les
méchants communistes.
1960. Même si Maurice Duplessis était mort depuis
un an, son influence se faisait toujours sentir. Duplessis, le
Chef, avait dominé le Québec pendant 18 ans.
Premier ministre de 1936 à 1939, puis de 1944 à
1959. Réélu six fois.
Il était obsédé par les communistes. Une
partie du pont de Trois-Rivières s’effondre en 1951.
C’est la faute des communistes. Des grèves secouent le
Québec. Les communistes. Encore. L’ennemi à
abattre.
En 1937, Maurice Duplessis a adopté la Loi du cadenas,
qui permettait aux autorités de fermer tout
établissement soupçonné d’abriter des
sympat h isa nts com mu n istes . Une loi contre la propagande
communiste.
C ra i nte des com mu nistes, mais aussi des syndicats
militants et des intellectuels. L’ancien premier ministre
canadien, Pierre Elliott Trudeau, mènera la charge avec
Cité libre, un journal politique influent qui ne se
gênera pour critiquer le Chef. À ses
côtés: René Lévesque, Gérard
Pelletier, Pierre Vallières. Le Québec des
années 50 étouffe sous la férule du Chef.
Duplessis se méfie de l’État et abandonne
l’éducation et les hôpitaux entre les mains de
l’Église. Une Église ultra conservatrice qui
refuse de voir le Québec tel qu’il est : massivement
industrialisé. En 1950, près de 70% de la
population vit en ville. L’Église s’accroche à
une vision bucolique de la campagne, perçue comme un
rempart contre les tentations de la ville.
Duplessis n’était pas un grand démocrate. Il a
déjà rabroué un de ses ministres, Antoine
Rivard, qui avait osé l’interrompre pendant une
conférence de presse. Duplessis avait aussitôt
repris la parole en lui la nça nt : « Ta is-toi !
Laisse-moi faire ! »
Les points de presse du Chef se résumaient souvent
à un long monologue.
Il ignorait les journalistes qui lui posaient des questions
« déplaisantes ». Il les fixait du regard
ou les engueulait, raconte Conrad Black dans s a bio g r a ph
ie - f le uve s u r Duplessis.
« Un nom
mé Th iv ierge, qui avait déplu à
Duplessis, ce qui n’était pas difficile à faire,
posa une question, écrit Black. Duplessis lui
répondit aussitôt : Thivierge, quand je te
regarde, je me demande si t’es un ti-vierge ou bien un
ti-crisse. »
A necdotes ? Oui, ma is elles en disent long sur le
personnage.
Les jeu nes historiens ont tenda nce à
réhabiliter Duplessis. Ils valorisent ses actions
nationalistes, explique Robert Comeau, professeur d’histoire
à la retraite : adoption du drapeau fleurdelisé
en 1948, création de l’impôt sur le revenu.
Duplessis, l’homme fort qui tient tête au
fédéral.
Mais Duplessis reste un homme de droite, un conservateur qui a
largement contribué à figer le Québec en
entretenant des liens trop étroits avec
l’Église.
Sa lutte contre les syndicats souligne à quel point il
était rétrograde. Son règne a
été marqué par des grèves longues
et dures: Valleyfield, Asbestos, Louiseville, Murdochville...
Briseurs de grève, émeutes, interventions de la
police, emprisonnement des chefs syndicaux. Pas joli, joli.
Je connais un peu l’époque de Duplessis. J’ai fait mon
mémoire de maîtrise en histoire sur les
grèves de 1946 et 1952 dans l’industrie textile
à Valleyfield.
J’ai voulu le relire pour écrire cette chronique, mais
je l’ai jeté à la poubelle il y a plusieurs
années. Il faut dire que je jette tout, mais c’est une
autre histoire. Je suis donc allée à la
bibliothèque de l’UQAM qui, elle, garde tout.
Dans le textile, les conditions de travail étaient
très difficiles : fine poussière qui saturait
l’air des ateliers, chaleur, humidité, bruit, incidence
élevée de tuberculose chez les employés.
En 1946, en plein boom économique de
l’après-guerre, les travailleurs du textile
revendiquaient la semaine de 40 heures, une augmentation de
salaire de 25 cents l’heure, deux semaines de vacances
payées et la fin du travail le samedi soir et le dima
nche. R ien d’extravagant.
La grève est illégale, Duplessis envoie la
police. Pour lui, le conflit est mené par des
communistes. Le cardinal Léger jette de l’huile sur le
feu en condamnant les grévistes en chaire. L’emploi de
briseurs de grève met le feu aux poudres et c’est
l’émeute. Les dirigeants syndicaux sont
arrêtés et emprisonnés.
C’était ça, le Québec de Duplessis . I l
ne faut pa s l’oublier. Alors la réhabilitation du
Chef? Non merci.
« Une figure de grand-père autoritaire
» - Daniel Lemay
« Une figure de grand-père autoritaire
», se souvient Pierre Marc Johnson
Maurice
Duplessis est mort à Schefferville le 7 septembre
1959, dans ce NouveauQuébec qu’on l’accusait d’avoir
vendu aux Américains.
Après Paul Sauvé en 1960, Daniel Johnson a
été le troisième premier ministre de
l’Union nationale à mourir en fonction.
C’était le 26 septembre 1968 au barrage Manic 5 qu’il
venait d’inaugurer et dont il avait supervisé les
premières élaborations, 10 ans plus tôt
en tant que ministre des Ressources hydrauliques de
Duplessis ; le barrage, une des plus grandes
réalisations québécoises, sera plus
tard nommé en son honneur.
Duplessis n’a pas eu d’enfants mais les deux fils de Daniel
Johnson ont été premiers ministres du
Québec : Pierre Marc a succédé à
René Lévesque en 1985 et Daniel fils à
Robert Bou rassa en 1994. Un fait unique dans l’histoire de
la démocratie.
Pierre Marc Johnson, qui adolescent a rencontré
Maurice Duplessis, se souvient d’« une figure de
grand-père autoritaire » : « Il avait la
poigne serrée. Cette image de conservatisme a fait
qu’il en est venu à représenter
l’altérité par rapport à ceux qui
incarnaient la modernité au Québec. »
Et Duplessis
en était parfa itement conscient, selon M. Johnson :
« Il avait dit à papa : "Je suis assis sur le
couvercle. Quand je vais partir, ça va sauter." Il
avait suivi les mouvements de transformation sociale en
Europe, la montée de la social-démocratie
notamment où c’est l’État qui définit
les grandes orientations. Luimême ne croyait pas
à ce rôle de l’État mais il savait que
le Québec n’était pas à l’abri.»
L e plu s g ra nd legs de Duplessis ? « Il a
défini une certaine identité du territoire
québécois comme lieu d’évolution des
Canadiens français. Ce faisant, il a contribué
à la définition des aspirations autonomistes
du Québec. »
Daniel Johnson – que de Gaulle appelait « mon ami
Johnson » – a posé d’autres critères
à cette autonomie dans l’ouvrage
Égalité ou indépendance paru en 1965.
Dans ce qui constituait la plateforme électorale de
son parti – l’Union nationale accédera au pouvoir
l’année suivante –, le chef de l’opposition du temps
y soutenait que « la Confédération n’est
pas une fin en soi ».
Duplessis, son ancien mentor, n’avait jamais approché
ce niveau de clarté.
QUE RESTE-T-IL DE DUPLESSIS ? - Daniel Lemay
Le 7
septembre marquera le 50e anniversaire de la mort de
Maurice Duplessis. Ce monstre politique ne vivait que pour
le pouvoir, qu’il a exercé sans partage sur le
Québec de l’après-guerre. Pour les
supporters de l’Union nationale, qui l’ont élu
premier ministre six fois, il était le «
Cheuf » incontesté ; pour ses adversaires, il
est toujours resté l’obscurantiste de la Grande
Noirceur. Aujourd’hui, qu’en reste-t-il ?
De ses 32 ans comme député de T roisR
ivières, Mau rice L e Noblet Duplessis en a
passé 18 com me prem ier ministre de la province du
Québec, un record de longévité
politique.
PHOTO ARCHIVES LA PRESSE
Cinqua nte a ns après sa mort toutefois, peu de
choses da ns son a ncien fief évoquent le souvenir
du chef de l’Union nationale qui, pendant les 15 ans qui
ont suivi la Seconde Guerre mondiale, a totalement
dominé la scène politique
québécoise. Pour le meilleur et pour le
pire… Ne se disait-il pas, d’ailleurs, «
marié à la politique », lui, le
tombeur qui n’a jamais pris femme ?
R e s t e d ’a b o r d le pont Duplessis, « solide
comme l’Union nationale » et officiellement
nommé en l’honneur de son père
Nérée, qui relie Trois-Rivières
à Cap-de-laMadeleine sur le Chemin du Roy,
enjambant le SaintMaurice à son spectaculaire c o n
f lue n t ave c le S a i ntLaurent. En 1951, trois ans
après son inauguration, une partie du pont s’est
effondrée, causant la mort de huit personnes.
Plusieurs unionistes, à l’instar de Maurice
Bellemare, en avaient vite accusé les «
communistes », ennemis aux sombres desseins
ravivés par la guerre froide et que Duplessis
combattait depuis 1937 alors qu’il avait fait voter sa
fameuse (ou infâme) « loi du cadenas ».
D’anticommuniste, il deviendra vite, dans l’esprit de
plusieurs, antisyndicaliste…
Au centre-ville de TroisR ivières, non loin du m ag
n i f ique quad r i latère institutionnel de la
« cité de Laviolette »,
s’élève une statue de Duplessis avec, en
arrièreplan, le fleurdelisé dont il avait
fait le drapeau officiel du Québec en 1948, au
grand plaisir des milieux nationalistes (le Parlement
fédéral, de son côté, ne
remplacera le Red Ensign britannique par l’unifolié
qu’en 1965). Au bas de la statue, gravé dans la
pierre, le credo politique de Duplessis : « La
coopération toujours ; l’assimilation, jamais
».
À l’angle des rues Hart et Laviolette, en face du
palais de justice où lui et son père ont
tant plaidé, une plaque a été
posée là où s’élevait la
maison paternelle : « Son règne a
été marqué par de multiples
controverses, par l’affirmation de l’autonomie provinciale
et par d’importants travaux publics qui ont changé
le visage du Québec. » Et c’est signé
« Gouvernement du Canada ».
« Le pouvoir de taxer est le pouvoir de gouverner
»
Sur une
terrasse du boulevard des Forges, un homme à l’air
distingué lit son journal. Maurice Duplessis, vous,
monsieur... « Oh ! Ça me rappelle plein de
choses : je suis historien. » M ichel Morin,
l’ancien député de NicoletYamaska
(1994-2007) est à Trois-Rivières pour
l’amicale du Pa rti québécois, réu ni
en caucus ce j our-là. Pour M. Morin, maintenant
attaché à l’UQTR, le principal legs de
Duplessis reste le rapatriement de l’impôt sur le
revenu en 1956, sa plus grande victoire autonomiste.
« Le pouvoir de taxer est le pouvoir de gouverner
», répétait Duplessis…
Dans la petite salle d’exposition du musée
Pierre-Boucher du Séminaire Saint-Joseph, son alma
mater, dans la cour duquel il prononcera tant de discours,
des centaines d’objets rappellent que Duplessis a
exercé ce pouvoir pendant de nombreuses
années. Ici le premier fleurdelisé
cérémonial (1948), là une truelle
d’argent ayant servi à poser la première
pierre de l’ École polytechnique de Montréal
en mai 1956. Un complet trois pièces à la
patère – il ne portait que ça – et, sur le
mur, les armoiries familiales des Du Plessis : « Mon
droit fait ma force ».
Et des centaines de livres ayant appartenu à
l’homme qui se vantait de n’en jamais ouvrir aucun. Dont
Esquisses pour l’homme de l’ultra-catholique Marcel
Clément, dans son édition
québécoise de 1945.
Des livres couvrent aussi les
murs du salon de la magnifique résidence de Berthe
Bureau-Dufresne, plus bas en ville, sur la rive du
SaintLaurent. M me Dufresne, 85 ans, est la nièce
de Maurice Duplessis – la fille de sa soeur Étien
nette – et, à ce titre, porte-parole de la famille.
Et gardienne de la mémoire, un rôle dont elle
s’acquitte avec élégance. « Mon
grand-père, Jacques Bureau, a aussi
été ministre de Wilfrid Laurier… Je n’ai
jamais, moi-même, fait de politique mais mon oncle
Maurice me fait travailler fort depuis 40 ans… »
À ex pl iquer com ment l’homme, d’une grande
générosité, « s’occ upa it de
son monde » et même des familles de ses
adversaires politiques, lui, l’infatigable travailleur qui
à sa mort n’avait « pas une cenne ».
« Il a construit 4 0 0 0 écoles et il a
amené l’électricité dans les
campagnes », ajoute Mme Dufresne qui déplore,
avec le sourire, qu’ait subsisté l’image
négative que lu i ava ient fa ite « Pierre
Trudeau et ses amis » : Maurice Duplessis
l’obscurantiste de la Grande Noirceur.
Le CAD de Bourassa était bien loin d’être
une CIA - Denis Lessard
QUÉBEC— Le fameux « Centre d’analyse et de
documentation » (CAD) mis en place par le
gouvernement de Robert Bourassa n’avait absolument rien
de la CIA. Une poignée de jeunes universitaires y
rassemblaient de l’information essentiellement
tirée des journaux ou des médias
électroniques.
« Parler de " police politique", c’est très
exagéré », explique l’historien Paul
Bernier, qui, après son séjour au CAD, a
fait une longue carrière au ministère des
Relations internationales. Il est à la retraite
depuis trois ans.
Tout comme un autre ancien employé du CAD, qui a
accepté de parler à La Presse à
condition que son identité ne soit pas
révélée, M. Bernier estime
même que les renseignements colligés dans
une salle sans fenêtre au « bunker »
du gouvernement Bourassa servaient en fait à
« faire contrepoids » aux analyses plus
sommaires et plus expéditives des policiers.
« La crainte d’une CIA québécoise,
cela nous faisait bien rire... on était des
jeunes, historiens, sociologues, qui avaient des
journaux une lecture différente de celle que
pouvait avoir un enquêteur de la police »,
résume un ancien du CAD. Plusieurs ont eu depuis
une brillante carrière dans l’administration
publique à Québec.
Denis Lacasse, autre fonctionnaire à la retraite,
réclame actuellement aux Archives nationales
trois caisses contenant les documents du CAD.
En
1992, l’ancien ministre de la Justice Marc-André
Bédard avait souligné que tous les
dossiers touchant les individus avaient
été détruits, mais que les fichiers
sur les « associations » avaient
été conservés. M. Lacasse a
réécrit depuis son roman sur les coulisses
de la crise d’Octobre, que Denis Vaugeois compte
publier. La première version avait
été passée au pilon parce que
l’auteur s’était trop largement inspiré de
Georges Simenon, « sans le citer ». Ce
plagiat « était une erreur », admet
M. Lacasse.
Vaugeois, de son côté, souligne que le
texte a été retravaillé de fond en
comble. Pour l’ancien ministre, il est sûr que le
CAD détenait des renseignements
stratégiques sur les individus. Il se souvient
qu’à l’époque où il était
haut fonctionnaire, des candidats à des postes de
fonctionnaire étaient mystérieusement
bloqués parce qu’ils pouvaient être vus
comme des sympathisants péquistes. L’ancien
ministre Oswald Parent avait ainsi mis de
côté un souverainiste de l’Outaouais.
« Quand vous savez comment les partis politiques
fonctionnent, pensez-vous que M. Parent avait besoin du
CAD pour savoir qui était proche du PQ dans sa
région? » réplique l’ancien
spécialiste du CAD.
Le PQ avait officiellement démantelé le
CAD après les élections de 1976. M.
Bernier soutient que, depuis plus d’un an
déjà, il ne s’y passait plus grand-chose.
Successeur du secrétai re général
Julien Chouinard, Guy Coulombe n’aimait pas beaucoup
cette mission.
« Parfois des informations venaient de la police.
. . il y avait un paquet de groupuscules marxistes qui
se tapaient sur la gueule », souligne M. Bernier.
« Nos sources étaient plutôt
publiques. Notre patron, Gilles Néron, avait ses
contacts avec les corps de police mais, dans les
dossiers, c’était des informations tirées
des médias, des publications »,
résume-t-on. Des exceptions... Les jeunes
fonctionnaires avaient par exemple reçu de la
police des photos de rassemblements autochtones
démontrant que des Américains
étaient venus prêter main-forte à
leurs frères de sang québécois.
« On ne criait pas sur les toits qu’on faisait ce
travail », résume le fonct ionna i re
Bernier. Mais en décembre 1973, devant les
questions du péquiste Robert Burns, Robert
Bourassa avait divulgué publiquement la liste de
la dizaine d’employés du CAD. « Robert
Bourassa était toujours vague sur ce qui se
faisait au CAD... J’ai toujours pensé que
c’était pour que ses ministres se tiennent
tranquilles ! » ironise aujourd’hui M. Bernier.
UNE HISTOIRE CENSURÉE - Marc
Cassivi
De
1913 à 1967, le Bureau de la censure du
Québec interdit plus de 6000 films. La plupart
finiront par être diffusés après
avoir été amputés de
scènes jugées trop osées, trop
violentes ou contraires à la moralité
publique.
À ses débuts au Québec en 1896
jusqu’à la fin des années 10, le
cinéma est largement épargné par
la censure. Les projectionnistes itinérants
s’assurent d’avoir en tout temps sous la main une
Passion, question de rassurer le clergé.
L’arrivée de la censure coïncide avec
celle du long métrage. Les « vues
animées » de 5 ou 10 minutes font place
à des films d’une heure ou une heure et demie,
aux scénarios et aux personnages plus
complexes.
Pour y faire face, le Bureau de la censure des vues
animées, créé quelques mois plus
tôt, entre en activité le 1er mai 1913.
Il cautionne la majorité des films, mais en
refuse plusieurs autres ou exige des modifications
avant d’en permettre la diffusion.
« Au Québec, la censure existait
déjà dans la littérature,
explique l’historien du cinéma Yves Lever.
Personne ne s’est étonné que l’on
crée un Bureau de la censure du cinéma.
Ça allait de soi. »
Dans le Québec puritain et obscurantiste de la
première moitié du XXe siècle,
c’est le sexe, voire sa simple évocation, qui
est à l’origine de la majorité des cas
de censure. La sévérité des
censeurs québécois est telle qu’en 1926,
les grands studios hollywoodiens menacent de ne plus
présenter leurs films au Québec.
Afin de contenter le Bureau de la censure, le
distributeur et producteur Joseph-Alexandre
DeSève (qui fondera plus tard
Télé-Métropole) modifie lemontage
des films et tourne même, en studio à
Montréal, des scènes inédites. Il
convainc, grâce au distributeur France Films,
l’actrice française Michèle Morgan de
lire une nouvelle lettre à un amant
(marié), pour la « version
québécoise » du film Orage (1938)
de Marc Allégret. Le suicide de son personnage
(Françoise) est ainsi transformé au
Québec en simple fuite vers une autre ville. La
lettre de suicide, censurée, est
remplacée par une lettre de rupture,
rédigée par nul autre que le chanoine
Adélard Arbour.
La plupart des films censurés à
l’époque sont privés de scènes
importantes, sous prétexte qu’on y voit une
jambe dénudée ou le début de
l’intention d’un baiser. Ainsi charcutés, ils
deviennent incompréhensibles pour le public
québécois. « Dans un autre film,
J.-A. DeSève fait déplacer de la fin au
début une scène de mariage, rappelle
Yves Lever, coauteur du Dictionnaire de la censure au
Québec. Les personnages avaient couché
à l’hôtel avant le mariage. Grâce
au nouveau montage, le problème est
résolu! »
La palme de la censure revient au film Le rouge et le
noir (1954) de Claude Autant-Lara, d’après le
roman de Stendhal. Des 185 minutes originales,
seulement 99 minutes sont présentées au
Québec…
Le zèle des censeurs québécois
donne également lieu à quelques
incidents diplomatiques. En 1947, Les enfants du
paradis de Marcel Carné, d’après un
scénario de Jacques Prévert, doit
être projeté à l’Université
de Montréal dans le cadre d’un festival de
films français. Le Bureau de la censure
l’interdit – avec l’aval, dit-on, de Maurice Duplessis
–, jugeant le film « pornographique »
parce que l’actrice Arletty y dégrafe son
corsage. Le délégué de la France
interprète ce refus comme une insulte à
son pays.
Il
faudra attendre la fin des années 50 pour une
prise de conscience collective des dérives de
la censure au Québec. « L’affaire Maxime
(1958) a eu un impact considérable, explique
Yves Lever, également auteur d’Anastasie ou la
censure du cinéma au Québec (2008). Le
film (d’Henri Verneuil) devait inaugurer une semaine
du cinéma français à
Montréal. On l’a censuré du tiers: 40
minutes sur 120. Unifrance a refusé que le film
soit montré. On en a parlé pendant une
semaine. »
Lorsque Hiroshima mon amour, chef-d’oeuvre d’Alain
Resnais, est présenté dans son
intégralité au Festival international du
film de Montréal, mais est ensuite
amputé de 14 minutes – et de toutes ses
scènes évoquant l’adultère – lors
de sa sortie commerciale en 1960, la réaction
est aussi très forte. Des cinéphiles
protestent devant le cinéma, pancartes à
la main: « Hiroshima, coupé de son amour!
», « Les censeurs pour l’échafaud
».
La réaction médiatique, et
l’arrivée au pouvoir de Jean Lesage, sont le
prétexte à la mise sur pied d’un
comité pour l’étude de la censure, qui
accouchera en 1962 du Rapport Régis, du nom du
père Louis-Marie Régis, un philosophe
s’inscrivant en faux contre la pensée rigoriste
de l’Église. C’est la fin des « ciseaux
».
En 1967, sous la houlette d’André
Guérin, le Bureau de la censure,
libéré des pressions
politiquesetreligieuses, devient le Bureau de
surveillance du cinéma (puis, en 1983, la
Régie du cinéma). C’est l’aboutisse-
ment de ce que les historiens du cinéma
appellent la « révolution copernicienne
».
« On élimine le code moral de 1930, dit
Yves Lever. Ce n’est plus un code établi, qu’il
soit défini par le clergé ou par le
gouvernement, qui sert de base, mais la conscience des
gens et le consensus social. C’est ce que la
société peut tolérer. Ça
semble évident aujourd’hui, mais ce ne
l’était pas du tout à l’époque.
»
Quelques faits isolés rappellent dans la
foulée que la censure ne disparaîtra
jamais tout à fait. En 1968, la
présentation en français du film
érotique danois I, A Woman est interrompue par
l’escouade de la moralité. Les « films de
fesses » québécois de
l’époque – Aprèsski, Deux femmes en or,
L’initiation – sont aussi montrés du doigt par
l’Église.
« La censure existe parce que le pouvoir veut
garder le contrôle sur l’imaginaire des gens,
rappelle Yves Lever. Ce qui va changer avec le temps,
c’est l’arrivée à une liberté
nouvelle. Le contrôle sur l’imaginaire va
s’effriter petit à petit. »
Le
Bureau de la censure n’existe plus depuis plus de 40
ans, mais des cinéastes estiment qu’il existe
aujourd’hui des formes plus pernicieuses de censure,
comme l’autocensure ou le diktat du box-office.
« On dit souvent qu’il y a deux formes de
censure, constate Yves Lever. La censure qui proscrit
et la censure qui prescrit. Une forme de censure nous
dit ce que l’on ne doit pas voir, et l’autre, ce que
l’on doit voir. En ce sens, la censure d’hier n’est
pas comparable à la censure d’aujourd’hui.
»
150 ans de stations spatiales
L’idée
de station spatiale est apparue pour la première fois
au milieu du XIXe siècle. Mais il a fallu près
de 30 ans d’essais et d’erreurs russes et américaines
pour en arriver au concept actuel de la Station spatiale
internationale, sur fond de guerre froide.
En 1857, la revue amér ica i ne Atlantic Monthly tente
la première description d’une station spatiale... de
brique. L’Allemand Hermann Oberth précise l’idée
en 1923: les stations seront des étapes vers
l’exploration planétaire. Le père des
fusées d’Hitler, Wernher Von Braun, conçoit, en
1952, une variation sur le même thème dans
Colliers; sa station Lunetta recréait la gravité
en tournant sur elle-même. L’article fait tant de bruit
que Disney en fait un dessin animé. Stanley Kubrick
porte le concept au grand écran en 1968, avec 2001 :
Odyssée de l’espace. En 1974, un professeur de
Princeton, Gerard K. O’Neill, propose des colonies spatiales
avec The Colonization of Space.
Finalement, ce sont les Soviétiques qui lancent la
première station spatiale: Salyout (salut), en 1971.
Trois cosmonautes y passent 23 jours en juillet, mais meurent
au moment de la rentrée dans l’atmosphère, et la
station est détruite en octobre. Jusqu’à Salyout
5, l’augmentation de la durée en orbite est faible,
mais Salyout 6 (1977-1982) porte le record à cinq ans
et Salyout 7, à neuf ans (19821991). Mir, la
première station modulaire, est lancée en 1986.
Durant ses 15 ans de service, dont 14 avec un équipage
à bord, elle a fourni de précieux enseignements
sur la vie dans l’espace. Les tensions qui ont miné
certains équipages, par exemple Anatoli Berezovoi et
Valentin Lebedev sur Salyout 7, qui se sont pratiquement
ignorés durant 200 jours, ont mené au
développement d’un programme de soutien psychologique
et à la description de psychopathologies très
précises. Le Dr Valeri Poliakov a établi le
record de séjour, 437 jours, en 1994-1995, au prix
d’une grave décalcification des os.
Les Américains s’y risquent
Les
Américains sont moins chanceux. Dérivé du
troisième étage d’une fusée Saturn V,
Skylab est lancé en mai 1973. Tout va mal : bouclier
abîmé, panneaux solaires endommagés. Trois
astronautes sont envoyés pour contrôler la
température et réussissent à installer un
parasol et à décoincer un panneau. Deux
équipages leur succéderont avant la
rentrée catastrophique dans l’atmosphère, en
1979. La navette, qui devait être prête en 1977,
était censée rétablir l’orbite de la
station américaine. Son premier vol n’aura lieu qu’en
1981.
En1984, Ronald Reagan lance le projet de station spatiale
Freedom, quidevait coûter 8milliards de dollars
américains. Cinq configurations sont proposées
jusqu’en 1993, la structure centrale allant d’une simple
poutre à un grand carré, une énorme
« double quille » de 150mètres de
côté. Les agences spatiales japonaise,
européenne et canadienne sont invitées à
participer à l’aventure. Une conférence a lieu
à Québec en 1985 pour déboucher sur un
accord en 1988. Le projet s’embourbe au Congrès
dès 1990, survivant par une voix en 1993.
Les coûts ont gonflé à 100 milliards, dont
près de la moitié ont été
déjà dépensés.
La NASA a dû refiler à l’Agence spatiale
italienne la conception du module d’habitation Harmony, et
confier aux Russes la responsabilité de ramener tout le
monde sur Terre en cas d’urgence, avec des capsules Soyouz.
La Pologne célèbre le 20e
anniversaire de la première brèche dans le rideau de
fer
CRACOVIE— La
Pologne a célébré hier les 20 ans de
l’éclatante victoire de Solidarnosc aux
élections semi-libres, victoire qui sonnait le glas du
régime communiste en Pologne et donnait le coup d’envoi
de l’effondrement du bloc soviétique en Europe.
Les dirigeants de la Pologne et de l’Allemagne, ainsi que les
représentants de neuf pays autrefois sous domination
soviétique, ont assisté aux
cérémonies aux côtés du fondateur
du syndicat Solidarité Lech Walesa, et du chef de file
de la « Révolution de velours » en
Tchécoslovaquie, Vaclav Havel.
« Aujourd’hui (...) les dirigeants des pays
européens sont venus rendre hommage aux grandes
idées de liberté et de solidarité et aux
héros – célèbres et inconnus – qui ont
sacrifié leurs vies entières pour la
liberté et la solidarité », a
déclaré le premier ministre polonais Donald Tusk
lors de son discours au château de Wawel, à
Cracovie.
Le 4 juin 1989, les Polonais se sont rendus nombreux aux
bureaux de vote, alors que les troupes soviétiques
étaient toujours stationnées sur le sol
national. Les résultats du scrutin ont surpris tout le
monde, même les plus optimistes des militants de
Solidarnosc : le syndicat a raflé 99 des 100
sièges du Sénat et la totalité des 161
sièges de la Diète ouverts à tous (un
tiers de la Chambre).
«
C’était un élan très fort, un lien
très fort avec une série
d’événements qui ont conduit plus tard à
notre libération et à la fin de la division
bipolaire du monde », a déclaré Vaclav
Havel lors de la cérémonie.
La chancel ière al lemande Angela Merkel, qui a grandi
en Allemagne de l’Est, a estimé que le vote du 4 juin
avait « marqué la victoire décisive de la
démocratie en Pologne et finalement dans toute l’Europe
de l’Est ».
« Nous, Allemands, sommes profondément
reconnaissants envers vos attitudes courageuses, en
particulier les Allemands de la République
démocratique allemande », a-t-elle ajouté.
Dans toute la Pologne jeudi, l’anniversaire a
été célébré à
travers des conférences, des débats, des
concerts et des expositions.
Grève
de 1972 : 100$ par semaine
Les
négociations ont été mouvementées
: grève générale, retour au travail
forcé, emprisonnement des dirigeants syndicaux.
Au printemps de 1972, les trois grandes centrales syndicales
du Québec font front commun pour une revendication
majeure : un salaire minimal de 100 dollars par semaine pour
chacun de leurs membres.
PHOTOANTOINE DESILET,
ARCHIVES LA PRESSE
Parmi la foule marchant
vers le palais de justice de Québec, en mai 1972, on
distingue les dirigeants syndicaux Louis Laberge, Marcel
Pepin et Yvon Charbonneau.
Environ 50 000 des quelque 210 000 travailleurs des secteurs
public et parapublic ne gagnent pas cette somme hebdomadaire.
Les syndicats réclament aussi une indexation des
salaires au coût de la vie et la constitution d’une
table centrale pour négocier avec le gouvernement de
Robert Bourassa. Il est aussi question de
sécurité d’emploi et de régime de
retraite.
Les négociations sont pénibles. En mars, les
syndicats obtiennent des mandats de grève. La
grève générale illimitée est
déclenchée le 11 avril.
Selon un article publié à la une de La Presse le
même jour, les syndicats promettent de maintenir les
services essentiels qu’ils définiront eux-mêmes.
Au bout de 10
jours, le gouvernement Bourassa fait adopter la loi 19
forçant le retour au travail sous peine de graves
sanctions. Les trois chefs syndicaux incitent leurs membres
à défier l’ordonnance.
Fin avril, Louis Laberge, Ma r c e l P e pi n e t Yvon
Charbonneau sont sommés de se présenter devant
la cour où ils font face à une accusation
d’outrage au tribunal. Déclarés coupables, ils
sont condamnés à une peine d’un an et
envoyés à la prison d’Orsainville, près
de Québec.
L’affaire provoque un fort mécontentement du public.
Des travailleurs du secteur privé se joignent à
leurs confrères de la fonction publique pour descendre
dans la rue. Durant plusieurs jours, le Québec est
paralysé. Jusqu’à ce que les chefs syndicaux
portent leur sentence en appel, soient libérés
et demandent aux grévistes de retourner au travail.
Pendant ce temps, Robert Bourassa remplace Jean-Paul L’Allier
par Jean Cournoyer au poste de ministre de la Fonction
publique. Les négociations reprennent et les trois
centrales syndicales finissent par obtenir le salaire minimal
de 100$ par semaine à compter de 1974.
« Le salaire minimum du secteur public augmente alors de
30%, exerçant un effet d’entraînement sur le
salaire minimum légal », écrit
l’économiste de la CSQ Pierre Beaulne dans le magazine
de la CSQ en décembre 2003.
Mais pour les chefs syndicaux, l’histoire ne se termine pas
là. Leur cause est rejetée en appel. Ils doivent
retourner en prison pour purger leur sentence. Ils se
présentent à Orsainville le soir du 2
février 1973. Ils sont libérés
après avoir purgé le quart de leur sentence.
La Banque Nationale
a 150 ans
Ayant du mal
à obtenir du crédit des banques anglaises, les
marchands et industriels francophones ont créé
leurs propres institutions financières
La Banque Nationale est aujourd’hui un des fleurons de
l’économie québécoise.
L’auteur a écrit « Les banques au Québec
», publié l’an dernier par les éditions
Gid. A u Canada, au début du XIXe siècle, la
plupart des banques étaient anglophones, la
clientèle étant largement anglaise. En 1860,
certains marchands et industriels francophones trouvent que le
crédit est difficile à obtenir. On juge qu’il
est temps de s’intéresser au domaine bancaire. La
Banque Nationale sera fondée à Québec en
1859, la Banque Jacques-Cartier en 1861 et la Banque
d’Hochelaga en 1873. Ces trois institutions sont à
l’origine de la Banque Nationale du Canada, qui
célèbre donc cette année son 150e
anniversaire.
La
Banque Nationale sera fondée à Québec
en 1859, la Banque JacquesCartier en 1861 et la Banque
d’Hochelaga en 1873. Ces trois institutions sont à
l’origine de la Banque Nationale du Canada.
La Banque Nationale voit jour à Québec en avril
1859 et elle ouvre ses portes le 28 avril 1860 sous la
présidence de maître Ulric-J. Tessier. Ses
débuts seront difficiles et peu lucratifs. Avec les
années, ses affaires prendront de l’ampleur et elle
deviendra une institution importante au début du XXe
siècle. Malheureusement, durant les années 20,
elle effectue plusieurs mauvais prêts et vient à
manquer de liquidités. Le gouvernement provincial
intervient. La Banque d’Hochelaga se montra disposée
à une fusion, qui se réalisera en 1924. La
banque adoptera une nouvelle raison sociale en février
1925, la Banque Canadienne Nationale.
La Banque Jacques-Cartier est fondée à
Montréal en 1861 et elle commence ses activités
en mai 1862. Son président sera JeanLouis Beaudry,
futur maire de Montréal. La banque connaît des
débuts modestes. Elle acquiert un édifice
à la Place d’Armes en 1871 pour loger son siège
social dans un endroit plus central. Les premières
difficultés surviennent en 1875 à l’occasion
d’une crise financière et de malaises internes. La
banque subit une réorganisation et elle ouvre quelques
succursales à Beauharnois, à Saint-Hyacinthe,
à Valleyfield. Elle fait de petits profits par la suite
et elle semble avoir regagné la confiance du public.
Malheureusement, elle ferme en été 1899 à
la suite d’autres difficultés. Une nouvelle
réorganisation survient et l’entreprise reprend ses
activités en juillet 1900 sous le nom Banque
Provinciale du Canada.
La Banque d’Hochelaga a été fondée
à Montréal en mai 1873 sous la présidence
de Louis Tourville. Elle ouvre le 6 avril 1874 au 46, rue
Saint-Vincent. La première année, elle fait des
profits de 36 000$. La banque désire déjà
établir un solide de réseau de succursales
à partir de Joliette. Elle connaîtra des
années lucratives par la suite, mais également
des périodes difficiles en raison de mauvais
crédits et d’une forte compétition. Comme on l’a
vu, elle fusionnera en 1924 avec la Banque Nationale, de
Québec.
La Banque
Provinciale du Canada fait son entrée en 1900
après la réorganisation de la défunte
Banque Jacques-Cartier. Elle débute avec six
succursales à Montréal, Plessisville et
Québec. Une politique prudente est mise en place. Les
résultats de ses opérations durant les
premières années seront modestes, mais
encourageants. En 1911, le bilan de la banque indique qu’elle
est solide; elle possède près d’une cinquantaine
de succursales. Le déclenchement de la Première
Guerre mondiale amène des sommes considérables
à son service d’épargne. Après le
conflit, les affaires de la banque demeurent saines
jusqu’à la crise financière de 1929-1930. La
banque réussit à survivre et connaîtra
d’autres bonnes années, surtout après le
deuxième conflit mondial alors que la
société québécoise devient plus
consommatrice. Le crédit est de plus en plus populaire
et ses revenus progressent.
En février 1925, la Banque d’Hochelaga devient la
Banque Canadienne Nationale. Elle devenait une banque avec de
fortes possibilités, avec des activités au
Québec et dans quelques autres provinces. Avec plus de
300 succursales, la BCN devient sans contredit la principale
banque francophone du Québec. Frappée par la
crise de 1929, la Banque Canadienne Nationale connaît de
nouveau des années prospères après la
guerre de 1939-1945.
À la surprise générale, en juin 1979, les
directions de la Banque Canadienne Nationale et de la Banque
Provinciale du Canada annoncent la fusion des deux
institutions sous le nom de Banque Nationale du Canada.
La Banque Nationale devient du coup une institution puissante.
Elle connaîtra quelques difficultés d’ajustement,
mais reprendra vite son élan. Un siècle et demi
après sa fondation, la Banque Nationale est aujourd’hui
un des fleurons de l’économie québécoise.
Corazon Aquino emportée par le cancer
MANILLE —
L’ancienne présidente philippine Corazon Aquino, qui
avait mené le soulèvement populaire et
démocratique, ayant abouti à la chute du
dictateur Ferdinand Marcos en 1986, est morte ce matin,
heures locales, à Manille des suites d’un cancer,
à l’âge de 76 ans, a annoncé son fils,
Benigno «Noynoy» Aquino.
Arrivée au pouvoir après 21 ans du
régime de Ferdinand Marcos, elle a
résisté à sept tentatives de coup
d’État en six ans. Elle souffle alors un vent de
protestations non violentes dans le monde entier, en
particulier dans les pays communistes de l’est
européen.
Corazon
Aquino mène un programme de redistribution des
terres, mettant ainsi fin à la domination d’une
élite de propriétaires terriens, dont faisait
partie sa propre famille.
L’ac t uel le présidente des Philippines, Gloria
Macapagal Arroyo, en visite officielle aux
États-Unis, a déclaré que «la
nation tout entière était en deuil»,
précisant que des funérailles nationales
seraient organisées.
Faut-il renommer la rue Amherst? -
Éric Clément
Faut-i l
débaptiser la rue Amherst ? Ce sujet délicat
et controversé est revenu sur le tapis, hier,
après que le conseiller municipal indépendant
Nicolas Montmorency en eut fait la suggestion. La candidate
à la mairie Louise O’Sullivan est d’accord avec lui,
mais le maire de VilleMarie, Benoît Labonté,
n’a pas d’opinion sur ce sujet.
Conseiller municipal du district de La Pointe-aux-Prairies,
dans Rivière-des-Prairies – Pointe-aux-Trembles, M.
Montmorency demande qu’on débaptise la rue Amherst
parce que l’officier de l’armée britannique Jeffrey
Amherst est indigne, selon lui, d’un tel honneur. Il y a
belle lurette que des francophones demandent qu’on
débaptise la rue Amherst. Comme le dit M.
Montmorency, il considèrent comme « tout
à fait inacceptable qu’un homme ayant tenu des propos
soutenant l’extermination des Amérindiens soit
honoré de la sorte ».
« Bien qu’il s’agisse d’un personnage historique, la
culture et l’histoire anglophones de Montréal ne
doivent pas être injustement
représentées par une personne ouvertement en
faveur de l’extermination d’un peuple », dit M.
Montmorency.
Loui s e O’Sul l ivan, si elle est élue à la
mairie, ne voudra pas diviser la population, anglophones
contre francophones. Mais elle est d’accord pour changer le
nom de la rue Amherst. « Cette personne a pris une
position inadmissible à l’époque, ditelle. Il
y a eu une épidémie de variole causée
par cette personne. Il y a eu une injustice et il faut la
corriger. »
Dans Ville-Marie, le maire Labonté est passé
par son conseiller politique pour réagir : « On
ne lancera pas de débat sur le nom, dit Jacques
Taillefer. M. Labonté n’a pas d’opinion sur le nom de
la rue Amherst et ne tient pas à le remettre en
question. »
Ni le maire
de Montréal, Gérald Tremblay, ni le chef de
Projet Montréal, Richard Bergeron, ni son nouvel
allié, John Gomery, n’ont rappelé La Presse,
hier, pour s’exprimer sur le sujet.
De façon plus large, Nicolas Montmorency est «
préoccupé par l’avenir du français dans
la deuxième ville francophone au monde ». Il a
déposé deux motions au greffier de la Ville
afin qu’elles soient débattues à la prochaine
séance du conseil municipal, le 24 août. Il dit
se questionner sur « l’utilité de nommer
certaines rues avec des dénominations non
francophones, comme les rues University ou City Councillors.
»
« Le but de cette proposition n’est pas de nier un pan
de l’histoire de Montréal, bien au contrai re, dit-i
l . Malheureusement, la métropole du Québec
s’anglicise un peu plus tous les ans. Ses élus
doivent faire en sorte que ce qui a toujours fait la
renommée de Montréal dans le monde entier,
soit sa culture riche et diversifiée ayant pour base
le rayonnement du français, ne soit pas
indûment dilué. Montréal est une ville
cosmopolite de langue française: il faut en
être fier et l’affirmer. »
M. Montmorency invite la population à se joindre
à son groupe Facebook, Francisation des rues de
Montréal/ Rue Amherst, « afin de
démontrer son intérêt aux autres
élus municipaux face à cette proposition
»
Selon le service de toponymie de la Ville de
Montréal, la rue Ahmerst a été
nommée ainsi avant 1817.
À Chambly, la rue Colborne fait aussi jaser. Les
soldats du colonel John Colborne avaient tué bien des
Canadiens français en 1837.
Le Chili de
Pinochet : un voilier controversé s’amène à
Québec
Pour
beaucoup de Québécois d’origine chilienne,
l’Esmeralda évoque de mauvais souvenirs
« Je crois que c’est une insulte que ce bateau soit
présenté comme un ambassadeur du Chili. Nous
savons ce qui s’est passé à bord. »
Avec ses quatre mâts tendus droit vers le ciel et sa
blancheur de jeune mariée, l’Esmeralda aura
certainement l’air d’une apparition lorsqu’elle accostera
à Québec aujourd’hui. Mais aux yeux de
beaucoup de Québécois d’origine chilienne, la
goélette emblématique du Chili est surtout un
très mauvais souvenir.
L’Esmeralda est aujourd’hui un des
symboles les plus forts de la répression politique
au Chili sous le régime d’Augusto Pinochet.
En 1973, des centaines de Chiliens y ont été
emprisonnés, interrogés et torturés
alors que le régime militaire d’Augusto Pinochet
renversait le gouvernement de Salvador Allende et prenait le
contrôle du pays.
Malgré les témoignages récoltés
au cours des ans par des commissions d’enquête,
Amnistie internationale et le documentariste
montréalais Patricio Henriquez, la marine chilienne
refuse à ce jour de reconnaître que de graves
violations des droits de l’homme ont été
commises à bord de la célèbre
goélette, surnommée par plusieurs « la
Dame blanche ». de l’homme et des membres de la
communauté chilienne deMontréal comptent se
rendre dans la capitale pour « accueillir » la
goélette avec des pancartes et des slogans.
Ignorant la colère des survivants et des familles des
victimes, la marine chilienne effectue bon an, mal an de
grands périples internationaux à bord du
navire emblématique. Mais la colère rattrape
souvent l’Esmeralda sur son passage et ce sera le cas
à Québec ce week-end. Des militants des droits
« Je croisque c’estune insulteque ce bateau soit
présenté comme un ambassadeur du Chili. Nous
savons ce qui s’est passé à bord »,
tonne Norman Pacheco, une Montréalaise qui sera de la
manifestation.
Originai re
de la vi l le de Valparaiso, le port d’attache de
l’Esmeralda depuis sa construction en 1953, Norman Pacheco
connaît personnellement des victimes de la «
Dame blanche ». Un de ses anciens collègues
enseignants s’est suicidé à son bord pour
échapper à la torture, relate-t-elle. «
Ce bateau, les gens de Valparaiso l’adoraient.
C’était un symbole. Aujourd’hui, juste le voir me
rend malade », dit-elle.
Nelson Ojeda est du même avis. Selon lui,
l’armée devrait donner l’Esmeralda aux victimes de la
répression politique au Chili. « Comme
Auschwitz appartient aux Juifs qui y ont souffert »,
offre-t-il en guise de comparaison. Il raconte que
l’ambassadeur chilien au Canada a demandé aux
Chiliens de Montréal la semaine dernière de ne
pas faire trop de brouhaha autour de la venue du
célèbre navire. « Nous lui avons dit que
là où va l’Esmeralda, la contestation va aussi
», dit M. Ojeda. L’ambassade n’a pas rappelé La
Presse.
Opération séduction
La diaspora chilienne n’est pas la seule à
dénoncer l’attitude de la marine chilienne. Amnistie
internationale organisera des activités de
sensibilisation demain, dont la projection au Musée
de la civilisation du documentaire Le Côté
obscur de la Dame blanche, de Patricio Henriquez. Ce film
sera aussi diffusé à
Télé-Québec le 14 mai.
« Amnistie inter nationale demande la fin de
l’impunité pour ceux qui ont commis des violations
graves des droits sur l’Esmeralda. Nous croyons aussi que
les victimes et les familles des disparus devraient
être compensées. Il faudrait que les
autorités militaires reconnaissent leurs torts et
disent "plus jamais" », note la porte-parole
d’Amnistie, Anne Sainte-Marie.
Même si l’Esme ralda est aujourd’hui un des symboles
les plus forts de la répression politique au Chili,
le navire n’a pas été le seul bâtiment
militaire à abriter les activités illicites du
gouvernement militaire. Deux commissions d’enquête,
établies dans les années 90, ont conclu que
3197 personnes ont été victimes de
disparitions, d’exécutions arbitraires et de
décès causés par la torture entre le
coup d’État du 11 septembre 1973 et le début
des années 90. Parmi les techniques de torture
répertoriées, on retrouve l’utilisation
d’électrochocs, de décharges
électriques sur les parties génitales et
l’immersion dans un seau rempli d’eau et d’excréments
humains.
Le « trésor » de Mandela est en
vente - Judith LaChapelle
Nelson
Mandela ne semble avoir rien à cacher : il vient
de mettre en vente les droits de publication d’un livre
écrit à partir de toutes ses archives
personnelles, une démarche très rare chez
un politicien toujours viva nt. Au Salon du livre de
Francfort, qui se tient cette semaine, la lutte est
féroce entre les éditeurs pour remporter
la mise.
PHOTO ALEXANDER JOE,
ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE
L’ancien président Nelson
Mandela, entouré ici de jeunes enfants, est
maintenant âgé de 91 ans.
Le livre, qui devrait être mis en vente en a
nglais à l’automne 2010 pour commémorer le
20e anniversaire de la libération de Mandela,
doit s’intituler Conversations avec moi-même. Il a
été écrit à partir des
archives personnelles de celui qui a fait tomber
l’apartheid sud-africain. Celles-ci, composées en
bonne partie des lettres écrites pendant ses 28
années en prison, révèlent un
Mandela tantôt candide, tantôt lucide,
profondément humain, selon les experts qui y ont
eu accès.
« Je n’ai j a mais entendu parler d’un homme
politique qui donne un accès aussi complet
à toutes ses archives de son vivant », a
déclaré à la BBC Jonny Geller, de
l’agence littéraire Curtis Brown, chargée
de la vente des droits de publication.
Erreur de jugement
Les archives comprennent aussi des journaux intimes, des
discours, des carnets de notes, dont certaines
rédigées en 1929 quand Mandela n’avait que
11 ans. Durant ses a nnées d’emprisonnement
à Robben Island, il gardait un brouillon des
lettres qu’il écrivait, dont plusieurs ne sont
jamais parvenues à leur destinataire.
Mandela
n’aurait rien censuré, même lorsqu’il
admet, dans une note manuscrite rédigée
lors d’une réunion pendant laquelle ses
collaborateurs l’ont fustigé pour avoir
proposé d’abaisser le droit de vote à 14
ans, avoir commis « une grave erreur de jugement
».
Ses réflexions, particulièrement lors de
ses a nnées de prison, sont consignées sur
des bouts de papier sur l e squels c haque e s pace a
été noi r c i . Une aut r e l ett r e, da
ns l aquelle Nelson Mandela réfléchit sur
le rôle de la police dans la
société, e s t é c r i t e s u r u
n pa pi e r orné d’une i mage du chat Garfield.
La t r a nscription d’une entrevue révèle
aussi que Mandela se considérait comme un
étudiant « pas très brillant »
durant ses études universitaires.
Des leçons pour l’avenir
Nelson Mandela a déj à publié une
autobiographie, Long Walk to Freedom, vendue à
six millions d’exemplaires dans le monde. Le nouveau
livre sera, prédit M. Geller, « une
expérience vraiment d i f férente »
au cou rs de laquelle le lecteur plongera dans les
« pensées, émotions et réf
lexions i ntimes » qui ont habité au cours
des ans l’homme aujourd’hui âgé de 91 ans.
La secrétaire d’ État américaine,
Hillary Clinton, qui a eu accès aux archives, a
récemment indiqué qu’elles r
eprésenta i ent « un t r ésor
d’informations, de souvenirs, de leçons et de
guides pour les générations à venir
».
Les droits de publication pour le Royaume-Uni et le
Commonwealth o nt déj à été
obtenus – c ontre u ne s o mme « s u b s t a n t i
e l l e » , selon Curtis Brown – par l ’ é
d i t e u r Macmi l l a n U K. L’a rgent sera
partagé entre Nelson Mandela et la fondation qui
porte son nom.
Le légendaire « homme-cheval
»
Surnommé « le Trotteur » en raison de
sa vitesse de sprinteur et de son souffle de
marathonien, Alexis Lapointe a alimenté bien des
légendes rurales dans le Québec des
années 1900.
On dit
qu’il courait plus vite que les chevaux. D’où son
surnom. Increvable, il pouvait jouer du ruine-babines et
danser sans arrêt jusqu’au petit matin. Un jour,
il aurait couru d’une traite à travers les bois,
de La Malbaie jusqu’à Chicoutimi, pour devancer
le bateau à bord duquel se trouvait son
père.
Folklore ou réalité ? Une chose est
sûre: Alexis Lapointe est mort en 1924 à
Alma, heurté par un train qu’il n’avait pas
entendu venir. En 1966, ses os ont été
exhumés illégalement par l’écrivain
Jean-Claude Larouche, pour les besoins d’une recherche
universitaire. En 1975, ils avaient été
cédés au Musée du Saguenay, qui les
avait ensuite transférés au Musée
de la Pulperie, à Chicoutimi.
UnQuébécois pionnier de
l’Arctique - Mathieu Perrault
Le
capitaine Joseph-Elzéar Bernier a fait 12
expéditions en 19 ans
Le 1er juillet 1909, le capitaine
québécois Joseph-Elzéar Bernier a
officiellement pris possession de l’Arctique au nom du
gouvernement canadien. Alors que la Russie, le Danemark
et les ÉtatsUnis contestent la
souveraineté du Canada sur cette région
riche en hydrocarbures, un petit musée du
Bas-du-Fleuve célèbre cet anniversaire en
organisant des conférences, des activités
pour adultes et enfants et une exposition
spéciale sur le capitaine Bernier.
« La première expédition du
capitaine Bernier a eu lieu en 1904 », explique
Émélie Soucy, relationniste au
Musée maritime du Québec à
L’Islet-sur-Mer. « Il a commencé à
prendre possession des îles de l’Arctique. Mais il
s’est rendu compte qu’il y en avait tellement qu’il lui
faudrait des années pour y arriver. Alors, dans
son expédition de 1908-1909, il a solennellement
pris possession de l’ensemble de l’archipel à
l’île Melville. »
Cet événement tombé dans l’oubli
suscite plus d’intérêt depuis que le
gouvernement Harper a annoncé un plan de
surveillance militaire de l’Arctique. Cette
année, la Commission géologique
américaine a annoncé que l’Arctique
pourrait contenir 90 milliards de barils de
pétrole, soit 7% des réserves mondiales,
et le tiers des réserves de gaz naturel.
Le
Royaume-Uni a donné l’Arctique au Canada en 1880.
Mais quand le capitaine Bernier a proposé ses
expéditions en Arctique au premier ministre
Wilfrid Laurier, ce dernier n’a pas accepté de le
financer. Les gouverneurs généraux
militaient en faveur d’explorateurs britanniques, selon
Marjolaine SaintPierre, auteure d’une biographie du
capitaine Bernier. Il a fallu que les États-Unis
s’y intéressent et que des baleiniers
étrangers s’y promènent impunément
pour que le marin québécois reçoive
l’autorisation d’acheter un voilier allemand, l’Arctic.
Au total, le capitaine Bernier a fait 12
expéditions arctiques en 19 ans, et même 15
ans si on exclut la Première Guerre mondiale. Il
a passé huit hivers complets dans le Grand Nord.
Issu d’une lignée de capitaines, il a fait son
premier voyage aux commandes d’un navire à 17
ans, en 1869, pour apporter du bois en Irlande. Deux ans
plus tard, il a rencontré au Massachusetts
l’explorateur nordique Charles Francis Hall, qui lui a
communiqué la passion de l’Arctique.
Détail amusant, le capitaine Bernier s’est servi
des talents d’un faussaire hébergé dans sa
prison pour établir les cartes de ses
expéditions. Il a même reçu un nom
inuit, Kapitaikallak, « le p’tit gros capitaine
».
D’AUTRES CONFLITS TERRITORIAUX SONT À
PRÉVOIR
Le ministère des Affaires
étrangères du Canada n’exclut pas qu’il y
ait d’autres disputes territoriales avec les
États-Unis en Arctique. Les deux pays ont un
différend concernant la mer de Beaufort, entre
l’Alaska et le Yukon, une région potentiellement
riche en hydrocarbures. Hier, dans une conférence
de presse de fonctionnaires canadiens et américains
à propos d’une mission commune de cartographie des
fonds marins de l’Arctique qui vient de partir en mer,
Allison Saunders, responsable du dossier au
ministère canadien des Affaires
étrangères, a fait le point sur les disputes
territoriales du Canada en Arctique. « Il est
prématuré de dire ce qui va se passer
», a déclaré Mme Saunders, en
réponse à une question sur la
possibilité d’autres disputes que celle qui
concerne la mer de Beaufort. Mme Saunders a aussi
indiqué que des missions canadiennes de
cartographie aérienne, menées plus tôt
cette année au-dessus d’un territoire
revendiqué par la Russie, n’ont pas
occasionné de réactions officielles de la
part des Russes.
CÔTE-NORD Découverte de
l’épave d’un avion de la 2e Guerre mondiale
— Des
scientifiques canadiens pensent avoir
repéré l’épave d’un avion amphibie
de l’armée américaine disparu pendant la
Seconde Guerre mondiale au large de
Longue-Pointe-de-Mingan, sur la Côte-Nord.
PHOTO ARCHIVES LA
PRESSE
Découverte au large de
Longue-Pointe-de-Mingan par des archéologues
subaquatiques de Parcs Canada, l’épave serait
celle d’un avion amphibie de l’armée
américaine identique à l’appareil
ci-dessus. Lors d’un accident survenu au
décollage en 1942, cinq des soldats à
bord étaient demeurés prisonniers de la
carlingue.
Si elle se confirme, la découverte mettra fin
à un mystère vieux de près de 70
ans ancré profondément dans la
mémoire des habitants du pet it vi llage
côtier d’un peu plus de 500 habitants.
Quatre soldats américains avaient survécu
à l’accident survenu au décollage, le 2
novembre 1942, mais cinq aut res étaient
demeurés prisonniers de la carlingue. Leurs
restes se trouveraient toujours dans l’épave.
Les archéologues subaquatiques de Parcs Canada
ont fait la découverte au mois de mai dernier,
mais ont rendu publiques leurs conclusions seulement
hier à l’occasion d’une conférence de
presse tenue à Longue-Pointe-de-Mingan. Le
ministre Christian Paradis, lieutenant
québécois du premier ministre Stephen
Harper, le consul général des
États-Unis à Québec, David Fetter,
de même que l’attaché militaire de
l’ambassade des États-Unis au Canada, Joe Breen,
ont assisté à l’annonce.
Les
scientifiques ont localisé l’appareil qu’ils
croient être un PBY 5A, dit Catalina, alors
qu’ils exécutaient des travaux dans les
environs du parc national de l’Archipel-de-Mingan. Les
données du sonar latéral
révèlent la silhouette d’un
aéronef reposant à l’envers sur le fond
marin, le nez vers le rivage. Il serait relativement
en bon état.
Dans l’espoir de tenir à distance les adeptes
de la plongée sousmarine et les chasseurs
d’épaves, les autorités ont convenu de
ne pas dévoiler l’endroit précis
où se trouve l’appareil ni à quelle
profondeur il repose. « On ne peut pas
mentionner exactement l’emplacement de l’avion afin de
protéger l’endroit », a expliqué
le chef du service d’archéologie subaquatique
de Parcs Canada, Marc-André Bernier.
Une équipe de plongeurs se rendra sur les lieux
la semaine prochaine pour récolter « une
preuve visuelle identifiant l’appareil », a-t-il
poursuivi.
Un représentant du JPAC, service
américain responsable des enquêtes sur
les soldats portés disparus, sera aussi sur
place. Le délicat processus d’identification et
de rapatriement des restes humains vraisemblablement
toujours dans la cabine devrait s’enclencher peu
après.
Basé à Presque Isle, dans le Maine, le
Catalina avait amerri près de la rive
nord-côtière en matinée le 2
novembre 1942 pour inspecter les travaux
d’aménagement de l’aérogare de
l’armée américaine située
à quelques kilomètres de
Longue-Pointede-Mingan. L’aérodrome faisait
partie de la Crimson Route, le corridor
stratégique en temps de guerre reliant les
États-Unis et le nord de l’Europe.
L’avenir annoncé - Mario Roy
L’histoirene
s’écrit pasde façon linéaire. Elle
procède par à-coups parfois brutaux qui changent
le cours des choses de façon presque
instantanée. Ce fut le cas le 11 septembre 2001. C’est
ce qui est aussi arrivé undimanche, il y a exactement
20 ans aujourd’hui. Et ce, trois fois plutôt qu’une.
Ce jour-là, les premières élections
libres se sont tenues en Europe de l’Est depuis 1946, les
Polonais votant pour la gauche syndicale incarnée par
le mouvement Solidarité de Lech Walesa. Sur la place
Tiananmen, le régime chinois a écrasé
dans le sang la révolte de sa jeunesse. En mourant
à Téhéran, l’ayatollah Rouhollah Mousavi
Khomeiny a laissé en héritage une
théocratie fonctionnelle destinée à
servir de phare à l’islam politique.
Nous vivons aujourd’hui dans l’avenir annoncé par ces
trois événements survenus le 4 juin 1989.
Il n’est pas facile de les classer par ordre d’importance.
Les élections polonaises sont peut-être le moins
spectaculaire de ces événements, notamment parce
que le général Wojciech Jaruzelski devait
accepter la défaite sans envoyer les chars. Partout
à l’Est, le message fut reçu cinq sur cinq:
l’empire soviétique était à l’agonie.
« Les élections polonaises ont été
un point de non-retour, le moment où l’élan vers
le changement est devenu irréversible »,
écrit dans le Globe and Mail Michael Meyer, journaliste
américain devenu haut fonctionnaire à l’ONU; il
publiera en septembre (nous traduisons): L’année qui a
changé le monde.
De fait, cinq mois plus tard, le mur de Berlin tombait. Et le
monde bipolaire forgé par la Seconde Guerre mondiale
disparaissait. Seule demeurait une hyperpuissance qui,
à tous les points de vue – militaire, diplomatique,
économique, culturel – semblait destinée
à dominer pendant mille ans.
« C’était la fin de l’histoire », jugea
Francis Fukuyama.
Cependant,
le même jour, il y eut aussi Tiananmen.
À l’échelle chinoise, le massacre fut somme
toute de peu d’ampleur: 1300 morts, peut-être un peu
plus, rien à voir avec la Révolution
culturelle... mais il secoua fortement le régime.
D’abord, parce qu’il fut perpétré sous les yeux
du monde entier. Ensuite, parce qu’il força les
apparatchiks chinois à réinventer le
système.
C’est celui que nous connaissons aujourd’hui, composé
de trois ingrédients: libéralisme
économique, autoritarisme politique, ouverture
graduelle au monde. De cette façon, la Chine s’est
muée en un poids lourd militaire, politique et
diplomatique surtout dans les pays émergeants (ou
n’émergeant pas). Et elle a chamboulé
l’économie capitaliste mondiale en devenant l’atelier,
presque le banquier, bientôt le laboratoire, de la
planète.
Ce tableau serait simple s’il n’avait fallu considérer
aussi l’héritage de l’ayatollah Khomeiny, arrivé
à son dernier souffle ce même 4 juin.
Essentiellement, il a légué une idée.
Celle voulant que le pouvoir terrestre peut être
exercé à partir des diktats d’un dieu. Un dieu
qui, à travers ses mandataires, propose « une
révolution qui, en Iran, était supposée
conduire à des temps nouveaux mais qui a plutôt
amené un recul vers l’époque
médiévale », note le journaliste canadien
Tarek Fatah dans son remarquable ouvrage, Chasing A Mirage (
À la poursuite d’un mirage, non traduit en
français).
Néanmoins, ce message-là aussi fut reçu
cinq sur cinq. Et, par-delà la division chiite-sunnite,
le grand oeuvre de Khomeiny donna l’assurance aux radicaux que
ce mirage, celui d’une république islamiste, pouvait se
matérialiser. Dans les cas extrêmes, cela
conduisit à cette sorte de violence accablant le monde
aujourd’hui, meurtrière surtout pour les musulmans – ce
qui est d’une tragique ironie.
Au total, le 4 juin 1989 marqua non pas la fin, mais le
début d’une histoire. Une autre, simplement.
Grippe espagnole - LA
GRANDE TUEUSE
Mais qu’en a
gardé la mémoire collective ? Peu de chose. De
novembre 1918, au plus fort de l’épidémie, ce
sont des images de célébration de la fin de la
Première Guerre mondiale qui restent en tête.
Pourtant, la « grande tueuse » a fait plus de
victimes que la Grande Guerre.
C’est justement la raison pour laquelle les journaux
européens ont mis du temps à parler de tous ces
jeunes gens qui crevaient dans les tranchées ou dans
les villes. Pas question de montrer un signe de faiblesse face
à l’ennemi. La censure s’est imposée partout...
sauf en Espagne, pays neutre durant la guerre. À croire
que la grippe ne sévissait qu’au sud des
Pyrénées. D’où, suggèrent
plusieurs hypothèses, l’appellation « grippe
espagnole ».
À l’été 1918, le journal français
Le Matin (cité par la revue L’Histoire en 2003) parle
d’ailleurs de la grippe avec une candeur étonnante:
« En France, elle est bénigne; nos troupes, en
particulier, y résistent merveilleusement. Mais de
l’autre côté du front, les Boches semblent
très touchés. Est-ce le symptôme
précurseur de la lassitude, de la défaillance
des organismes dont la résistance s’épuise? Quoi
qu’il en soit, la grippe sévit en Allemagne avec
intensité. »
La vérité est que la France n’était pas
épargnée, loin de là. C’est d’ailleurs
par là que serait entrée la grippe espagnole en
Europe. Plusieurs hypothèses ont été
émises pour situer son origine, mais il semble que des
soldats américains basés au Kansas auraient
transporté le virus jusqu’en France au printemps 1918.
D’autres hypothèses révèlent que des
grippes semblables ont été signalées
dès l’année 1916 (notamment chez des
travailleurs arrivés d’Asie) en France.
Tant la propagation du virus que la rapidité avec
laquelle mouraient les malades étaient fulgurantes. Les
descriptions de l’époque parlent de malades
relativement bien portants le matin, à l’article de la
mort le soir. Les médecins ont décrit des
malades au teint bleuté, se noyant littéralement
dans leurs sécrétions pulmonaires.
L’affaiblissement général de la population,
après quatre années de guerre, a probablement
joué un rôle, mais il reste que le virus a
été particulièrement fatal chez les
jeunes.
Pourquoi ? Les vieux possédaient peut-être une
certaine immunité acquise de précédentes
infections. Selon d’autres hypothèses, le virus aurait
été stimulé par une réponse
agressive des sujets en bonne santé. « Nous avons
des antigènes qui nous protègent, qui
neutralisent le virus, dit le microbiologiste Eric Frost, de
l’Université de Sherbrooke. Mais d’autres
antigènes stimulent la réponse du corps contre
les tissus infectés, sans neutraliser le virus. »
Devant
l’épidémie, la médecine de 1918
était impuissante. Sans microscopes assez
précis, les médecins croyaient qu’ils avaient
affaire à une bactérie et soignaient les
victimes avec les moyens du bord: quinine, huile de ricin,
formol, aspirine et... rhum.
Les journaux regorgent de conseils plus ou moins farfelus. Se
soumettre à des fumigations d’essence d’anis, de
girofle, d’eucalyptus, de menthol ou de camphre, se brosser
les dents, se gargariser matin et soir avec une solution
antiseptique... Un journal publie un « traitement qui a
fait ses preuves » : aspirine, citrate de
caféine, cryagémine Lumière, benzoate de
soude, terpine, tisanes d’orge, de chiendent, de queues de
cerises. Dans les hôpitaux, les médecins
s’accrochentàdesvaccinset sérums inefficaces, ou
même à des injections d’essence de
térébenthine, quand ils ne se rabattent pas sur
la saignée.
Sielleréapparaissaitaujourd’hui, la grippe espagnole
aurait le potentiel de faire autant de décès.
Sauf que les armes pour la combattre sont plus efficaces. Les
antibiotiques, apparus en 1928, soignent désormais les
complications liées à la grippe (comme les
pneumonies). Les antiviraux (depuis 1960) combattent la
grippe, en attendant la mise au point d’un vaccin.
D’autres armes sont en train d’être
concoctées en laboratoire. Robert Day, pharmacologue
à l’Université de Sherbrooke, cherche à
bloquer la porte des cellules du poumon pour empêcher le
virus de la grippe de se propager. « Même si le
virus change de forme, ce sera beaucoup plus difficile
pour lui de s’évader. » La recherche est encore
à l’étape pré-clinique.
Bref, on est loin de «l’élixir tonique du
Dr Montier»... Quelques mesures adoptées en
1918 avaient tout de même du sens: port d’un masque
protecteur et fermeture des lieux publics, même des
églises. De toute façon, les
cérémonies funèbres étaient
brèves par manque de temps.
Et puis, au printemps de 1919, l’épidémie s’est
arrêtée, presque aussi rapidement qu’elle
était apparue. Peut-être qu’après avoir
terrassé ceux qui pouvaient l’être, le virus
s’est fait moins arrogant? Mais H1N1 n’a jamais totalement
disparu; des souches plus oumoins agressives continuent
d’affliger des victimes chaque année. Celle qui vient
d’apparaître au Mexique, en tout cas, est
déjà en train de faire l’histoire.
MONTREAL, VILLE FERMEE
Une victime
toutes les 15 minutes. Et ça, ce ne sont que les
catholiques. Si on ajoute les protestants, au plus fort de
l’épidémie, la grippe espagnole fauchait environ
une victime montréalaise toutes les neuf minutes!
Les
États-Unis aussi étaient frappés de
plein fouet par la grippe espagnole. AuKansas, les
autorités ont érigé des hôpitaux
de fortune.
Ainsi écrivait La Presse, le 12 novembre 1918. En six
mois, la grippe espagnole a emporté 50 000 Canadiens,
dont 14 000 Québécois et plus de 3500
Montréalais. Dans la seule journée du 21 octobre
1918, 201 Montréalais sont morts de la grippe.
La professeure Magda Fahrni, de l’ Université du
Québec à Montréal, s’est penchée
sur l’épisode montréalais de la grippe
espagnole. Ses travaux, publiés en 2004 dans la Revue
d’histoire de l’Amérique française, mettent
particulièrement en lumière le rôle des
femmes pendant l’épidémie.
En octobre 1918, après les premiers décès
confirmés de la grippe espagnole, les autorités
municipales et médicales ont ordonné la
fermeture des écoles, universités,
cinémas, théâtres, salles de danse et
salles de quilles, pendant un mois. Même les
églises ont annulé la plupart des offices
religieux, y compris ceux de la Toussaint et de la fête
des Morts, début novembre.
Les tramways
étaient considérés comme « le pire
foyer de l’épidémie ». Pour limiter la
circulation des citoyens, la Ville a réduit les heures
d’ouverture des grands magasins, au grand dam des marchands du
centre-ville et de l’avenue du Mont-Royal. Les
publicités de l’époque reflètent les
préoccupations du moment, depuis les conditions
d’hygiène « inégalées » chez
Dupuis Frères, jusqu’à la « grande vente
spéciale d’articles de deuil » chez Au Bon
Marché.
Les femmes, qu’elles soient religieuses, infirmières ou
bénévoles, ont été en
première ligne pour soigner les malades alités.
Ces derniers ne pouvaient compter sur leurs voisins pour leur
venir en aide, écrit Mme Fahrni. « Les sceaux
rouges apposés par les médecins de la ville sur
la porte des maisons affligées par la grippe ont sans
doute exacerbé le désir des voisins de garder
une certaine distance. »
En laissant entrer chez eux ces femmes venues les soigner, les
Montréalais ont affiché leur dénuement.
Des familles « sans draps, sans oreillers, sans
couvertures, sans serviettes, sans pain, sans charbon et sans
argent », racontent des témoins dans
« Chaque logement, à très peu d’exceptions
près, est un taudis », ont déclaré
des infirmières au Devoir. «
L’épidémie aura porté à la
connaissance du public des états de choses contre
lesquels il faudra sévir et le bureau d’hygiène
se promet de ne pas négliger les mesures à
prendre pour diminuer la malpropreté et le
dénûement (sic) dans lesquels vivent –
volontairement souvent ! – certaines familles pauvres »,
écrivait La Patrie.
Un honneur qui rejaillit sur tout le
Canada - Eddie Goldenberg
Avocat au
cabinet Bennett Jones, l’auteur a été pendant
de nombreuses années conseiller de Jean
Chrétien. L’Ordre du mérite accordé
hier par la reine Élisabeth II à l’ancien
premier ministre Jean Chrétien rejaillit non
seulement sur lui, mais sur tout le Canada. Tous les
Canadiens devraient en être fiers.
I l s’agit d’une reconnaissance de l’importance du service
public et du rôle bienfaisant du gouvernement dans la
société. Cette nouvelle confirme que tout est
possible en ce pays où le 18e des 19 enfants d’un
travailleur d’une usine de papier de Shawinigan peut
atteindre le poste le plus élevé et laisser un
héritage qui, tous le reconnaîtront, fait du
Canada un meilleur endroit où vivre.
Jean Chrétien est seulement le quatrième
Canadien de l’histoire à recevoir l’Ordre du
mérite. Au cours de ses 40 ans de vie et de service
publics, il a joué un rôle considérable
dans la promotion de l’unité du pays. Il a aussi
puissamment contribué à assurer aux
Québécois francophones une place plus grande
sur les scènes nationale et internationale. Il a
participé à l’enchâssement de la Charte
des droits et libertés. On l’a vu en ce qui a trait
au mariage des personnes de même sexe, il a promu la
reconnaissance par le gouvernement des droits de
minorités jusque-là victimes de
discrimination.
Sans son
leadership, les finances fédérales n’auraient
pas retrouvé l’équilibre ; notre régime
public de pensions serait menacé; les finances
publiques du Canada ne seraient pas en bien meilleur
état que celles des autres pays industrialisés
; la Prestation nationale pour enfant n’existerait pas ; et
nos universités ne seraient pas en mesure d’attirer
les meilleurs chercheurs du monde pour prendre en charge les
Chaires de recherche du Canada créées en 2000.
Enfin, M. Chrétien fut responsable de la plus
importante réforme du financement des partis
politiques de notre histoire en abolissant les contributions
d’entreprises en faveur d’un financement populaire. Toutes
ces réalisat ions const ituent un legs dont les
Canadiens profitent encore aujourd’hui. Elles ont aussi
été remarquées à
l’étranger et certaines d’entre elles ont
été copiées par d’autres gouvernements.
Dans le domaine des relations internationales, M.
Chrétien a fait en sorte que le Canada prenne sa
place ; il nous a rendus fiers. Sans son leadership, le
Canada aurait presque certainement participé à
la guerre américaine contre l’Irak. Sans sa
présence sur la scène internationale, il n’y
aurait pas eu de Convention sur l’interdiction des mines
antipersonnel, ni de Cour pénale internationale.
Quand Jean Chrétien a quitté le gouvernement,
la page frontispice de The Economist affirmait : «
Canada is Cool. » L’Express titrait : « Le
Canada, le pays qui fait rêver les Français.
»
La Reine a sans doute tenu compte de tout cela lorsqu’elle a
choisi de récompenser Jean Chrétien et,
à travers lui, le Canada tout entier.
UN GRAND HONNEUR POUR JEAN
CHRÉTIEN - Joël-Denis Bellavance
La
carrière d’homme d’État de Jean Chrétien
connaîtra un magnifique couronnement cet automne.
L’ancien premier ministre sera l’un des rares étrangers
à être admis au sein de l’Ordre du mérite
par Élisabeth II.
PHOTO REUTERS
— L’ancien premier ministre Jean Chrétien s’est vu
décerner hier l’Ordre du mérite par la reine
Élisabeth II pour souligner sa longue et fructueuse
carrière politique.
L’Ordre du mérite est un groupe très
sélect qui ne compte que 24 personnalités
à la fois. Cet honneur a été
institué en 1902 par le roi Édouard VII pour
récompenser les mérites artistiques,
littéraires, scientifiques et les années de
service public de certaines personnes. Il est accordé
par la souveraine à sa discrétion. L’ancien
premier ministre libéral Lester B. Pearson a
été le dernier Canadien à recevoir cet
honneur, en 1971.
L’ancien premier ministre William Lyon Mackenzie King a
également obtenu cette distinction en 1947. La reine
décerne rarement l’Ordre du mérite à des
étrangers. L’ancien président d’Afrique du Sud,
Nelson Mandela, est un membre honoraire de ce groupe. Parmi
les autres personnalités internationales à avoir
été reconnues ainsi, on trouve Mère
Teresa en 1983, le docteur français Albert Schweitzer
en 1955 et le général américain Dwight
Eisenhower en 1945.
L’ancienne première ministre de la Grande-Bretagne,
Margaret Thatcher, a aussi été
décorée de l’Ordre du mérite.
« La Reine est heureuse de nommer le très
honorable Jean Chrétien, l’ancien premier ministre du
Canada, à titre de membre de l’Ordre du mérite
», peut-on lire dans un communiqué émis
par le bureau de presse de la couronne britannique.
Dans une entrevue accordée à La Presse, hier, M.
Chrétien s’est dit touché par le geste de la
reine Élisabeth II.
« C’est un beau cadeau de la reine. Il n’y a pas
beaucoup de Canadiens qui l’ont reçu. C’est un
compliment intéressant de Sa Majesté. C’est
toujours agréable que l’on reconnaisse le travail que
nous avons fait. Je l’accepte avec plaisir et humilité
» , a affirmé M. Chrétien, qui est
âgé de 75 ans.
« Comme le disait Winston Churchill, on ne cherche pas
de tels honneurs. Mais quand on les reçoit, on ne les
refuse pas. Churchill a d’ailleurs été membre de
l’Ordre du mérite. C’est un choix que la reine fait
», a dit celui que les Canadiens ont affectueusement
appelé le « p’tit gars de Shawinigan »
durant sa carrière politique.
Longue carrière politique
L’ancien premier ministre, qui a dirigé le Canada de
1993 à 2003 et a conduit le Parti libéral
à trois victoires majoritaires de suite, est aussi
décoré de l’Ordre du Canada. M. Chrétien
a eu une longue carrière politique, qui s’est
échelonnée sur 40 ans.
En plus
d’avoir occupé le poste de premier ministre, M.
Chrétien a été à la tête de
plusieurs ministères importants dans le gouvernement
libéral de Pierre Trudeau. Il a notamment
été ministre de la Justice, des Finances, de
l’Industrie, des Affaires autochtones et du Conseil du
Trésor, entre autres choses.
Le gouvernement libéral de Jean Chrétien s’est
sur tout démarqué en réussissant à
éliminer en quatre ans seulement le déficit de
38 milliards de dollars dont il avait hérité
à son arrivée au pouvoir en 1993. Le
gouvernement fédéral a par la suite
enregistré des surplus pendant 11 ans de suite avant de
sombrer de nouveau dans l’ornière des déficits
au cours du dernier exercice financier. Le déficit de
2009-2010 devrait atteindre les 50 milliards de dollars.
Dans le domaine des affaires étrangères, le
gouvernement Chrétien a été
louangé pour avoir refusé de participer à
la guerre en Irak, malgré les pressions de
l’administration américaine de George W. Bush.
En entrevue, hier, M. Chrétien a souligné avoir
eu l’occasion de rencontrer la reine Élisabeth II
à plusieurs reprises en tant que ministre ainsi qu’en
tant que premier ministre.
« Je la connais depuis très longtemps. J’ai
travaillé beaucoup avec elle. En 1970, nous avions
passé, ma femme Aline et moi, une semaine avec la
famille royale dans les Territoires du Nord-Ouest à
l’occasion du centenaire de ce coin de pays. Je l’ai
rencontrée à plusieurs reprises par la suite,
notamment aux sommets du Commonwealth lorsque j’étais
premier ministre » , a rappelé M.
Chrétien, qui travaille aujourd’hui à titre
d’avocat-conseil au cabinet de Heenan Blaikie.
« Évidemment, c’est un honneur pour le Canada et
pour mes collaborateurs aussi. Cela souligne les succès
que nous avons eus comme gouvernement. Je pense que beaucoup
de gens sont un peu nostalgiques de la période que nous
avons eue en tant que premier ministre et que gouvernement. Je
fais des blagues avec les gens, mais on a de la
difficulté à avoir des gouvernements
majoritaires depuis que je suis parti », a encore dit
l’ancien premier ministre.
Le chef du Par ti l ibéral , Michael Ignatieff, a tenu
à rendre hommage à M. Chrétien à
la suite de cette annonce. « Je suis très fier de
féliciter M. Chrétien pour son accession
à l’Ordre du mérite, un honneur prestigieux
décerné par la Reine Élisabeth II.
L’Ordre du mérite (...) est un hommage grandement
mérité rendu à un grand Canadien. Depuis
sa première élection à une charge
publique en 1963 jusqu’à sa retraite politique en 2003,
après l’un des plus longs mandats de premier ministre
de l’histoire du pays, M. Chrétien nous a
légué une tradition inégalée
d’excellence dans le service public », a dit M.
Ignatieff dans un communiqué de presse.
Les membres de l’Ordre du mérite se réunissent
une fois l’an.
La reine au Canada
La reine Élisabeth I I sera d’ailleurs en visite au
Canada en 2010, en compagnie de son mari, le duc
d’Édimbourg. Les dates et les lieux visités ne
sont pas encore connus. Ce sera la 25e visite au Canada de la
souveraine depuis son accession au trône en 1953, la
dernière remontant à 2005.
Le prince Charles, héritier de la couronne britannique,
et sa femme, la duchesse de Cornouailles Camilla, feront pour
leur part une visite au Canada en novembre prochain. Le couple
se rendra à TerreNeuve-et-Labrador, en Ontario, au
Québec , en Colombie - Britannique et dans la capitale
nationale, Ottawa.
UNE CATÉGORIE À PART - Mali Ilse
Paquin
PHOTO PCJean
Chrétien et Élisabeth II lors d’un
dîner officiel en juin 1997.
Peu d’honneurs
surpassent l’Ordre du mérite en GrandeBretagne. Cette
récompense est l’une des plus importantes dans la
hiérarchie du système honorifique, allant des
médailles militaires aux ordres de chevaliers.
L’Ordre du mérite est toutefois dans une
catégorie à part: c’est la reine
Élisabeth II elle-même qui choisit les membres
de ce groupe très exclusif. Il n’y a pas de mise en
candidature. La reine choisit qui elle veut, point à
la ligne.
Elle aurait eu l’idée d’honorer l’ancien premier
ministre canadien dès 2005. Cette
année-là, Mel Cappe, ancien secrétaire
de cabinet de Jean Chrétien, avait reçu un
appel de la secrétaire de la famille royale. Il
était, à l’époque, haut-commissaire du
Canada au Royaume-Uni.
« La secrétaire m’avait informé que la
reine avait l’intention de décerner l’Ordre du
mérite à Jean Chrétien, explique Mel
Cappe au téléphone. J’ai répondu que ce
serait un honneur pour lui et que ce serait bon pour
l’Ordre. »
Pour M. Cappe, il ne fait aucun doute que cette
récompense est un gage d’affection de la part de la
reine. « Ils se connaissent depuis 1967, au moment
où Jean Chrétien était un jeune
ministre libéral sous Lester B. Pearson. Ils ont donc
travaillé ensemble près de 40 ans. »
La reine
d’Angleterre a d’ailleurs demandé quelques fois des
nouvelles de son ancien premier ministre à M. Cappe.
« Elle m’a confié que la première fois
qu’elle l’avait rencontré, il parlait à peine
l’anglais », dit-il, amusé.
Le groupe de l’Ordre du mérite est très
exclusif, seulement 24 personnes peuvent en faire partie
à tout moment. Encore plus rares sont les
récipiendaires de nationalité
étrangère. Hormis Jean Chrétien, seule
la cantatrice Joan Sutherland, d’origine australienne, n’a
pas la nationalité britannique parmi les membres
vivants.
Nelson Mandela, ancien président sud-africain, en est
membre honoraire seulement.
Une nouvelle personne peut entrer dans l’Ordre du
mérite seulement au décès d’un des 24
membres.
Jean Chrétien a ainsi été
récompensé à la suite du
décès de Sir Denis Rooke. Mort en septembre
2008, Sir Denis Rooke a été un pilier de
l’industrie du gaz naturel. Surnommé « M.
Industrie du gaz » en Grande-Bretagne, le brillant
ingénieur a veillé sur la privatisation de
British Gas dans les années 1980. Il avait
été décoré de l’Ordre du
mérite en 1997.
Les membres de ce club peuvent ajouter les lettres «
OM » après leur nom. Cependant, ils ne
reçoivent pas le titre de Sir ou de Dame.
LE TROISIÈME POLITICIEN CANADIEN DANS
L’ORDREDUMÉRITE - Catherine Handfield
Jean Chrétien est le troisième politicien
canadien à recevoir l’Ordre du mérite. Le
premier à obtenir la prestigieuse distinction est
l’ex-premier ministre William Lyon Mackenzie King, en
novembre 1947, soit six mois avant sa mort. Le roi George VI
lui a décerné l’honneur pour ses 21 ans de
service à titre de premier ministre et sa direction
du Canada pendant la Deuxième Guerre mondiale.
Près de 15 ans plus tard, en mai 1971, l’expremier
ministre Lester B. Pearson a lui aussi reçu l’Ordre
du mérite pour ses qualités de chef
d’État et son engagement sur la scène
internationale.
Brian Mulroney L’ex-premier ministre se dit fier
mais admet aussi ses erreurs - Catherine
Handfield
Brian
Mulroney s’est dit fier de son bilan de premier
ministre, hier soir, à l’occasion d’une
fête organisée en son honneur. Il a
toutefois reconnu ses « erreurs de jugement
», faisant vraisemblablement
référence à la controverse
entourant ses liens avec l’homme d’affaires allemand
Karlheinz Schreiber.
La soirée s’est tenue dans un hôtel
montréalais pour commémorer le 25e
anniversaire de l’élection du gouvernement
conservateur de M. Mulroney, en 1984. Quelque 1500
personnes y ont assisté, dont de nombreux
ministres conservateurs et l’ex-premier ministre du
Canada Joe Clark.
PHOTO ANDRÉ
TREMBLAY, LA PRESSE
Quelque 1500 personnes ont
assisté hier à la soirée
commémorant le 25e anniversaire de
l’élection du gouvernement conservateur de
Brian Mulroney, en 1984.
Br ia n Mu l roney a pro - noncé un long discours
sur sa vision du leadership. Il a rappelé le s
réa l is at ion s de son gouvernement, dont la
tentative de réintégrer le Québec
dans le giron constitution nel et l’adoption de l’accord
de l ibre - éc ha nge avec les États-Unis.
P u is , sa ns mention ner l ’a f fa i re S c h reiber,
B r ia n Mulroney a abordé ses erreurs de
parcours, visiblement ému.
« Vous êtes familiers avec quelques-unes de
mes erreurs de j ugement, a-t-il déclaré.
Dans les mots d’une vieille ballade anglaise : je suis
blessé, mais je ne suis pas mort. Je vais
m’étendre et saigner un moment. Puis je vais me
relever et me battre encore. »
La foule l’a chaudement applaudi.
Rien sur Harper
Dans son
discours, Brian Mulroney a salué le
président américain Barack Obama et sa
tentative de faire adopter u n projet d ’a ssu ra nce
maladie.
Or, M. Mulroney n’a pas mentionné le nom du
premier ministre conservateur Stephen Harper. Il faut
dire que la relation entre les deux hommes est tendue
depuis que M. Harper a ordonné à son
cabinet de couper les ponts avec M . Mu l roney dans la
fou lée de l ’e n - quête publique sur
l’affaire Schreiber.
Stephen Harper a pourtant tendu la main à son
prédécesseur hier par
l’intermédiaire d’un court message de
félicitations enregistré sur vidéo.
Le premier ministre n’a pu assister à la
fête en personne puisqu’il se trouvait à
New York. Sa femme, Laureen, était cependant
présente.
Malgré tout, Brian Mulroney a
réitéré sa f oi envers le Parti
conservateur.
« C’est le parti qui a le pouvoir et le courage
nécessaires pour perpétuer la splendide
tradition de garder le Canada sur le chemin qui
mène à la prospérité, au
respect et au succès », a-t-il conclu.
M. Mulroney a reçu des hom mages de plu sieu rs
anciens ministres, collaborateurs et proches. L’ancien
président américain George Bush
père s’est notamment ad ressé à l u
i pa r l ’ent re - mise d’une vidéo, le
qualifiant de « premier ministre formidable
».
L e premier ministre du Québec, Jean Charest, qui
coprésidait la soirée, lui a aussi rendu
hommage. « M. Mulroney a fait preuve d’un
leadership qui aura permis au Canada de progresser
», a déclaré Jean Charest, qui a
été ministre conservateur sous Brian
Mulroney.
Charest coprésidera le 25e
anniversaire de l’élection des conservateurs
«
On a participé à l’élection de 211
députés à la Chambre des communes,
c’est la plus grande majorité jamais obtenue et
on est bien fiers de commémorer ça
», dit le sénateur Pierre Claude Nolin.
— Des conservateurs de la mouvance progressiste ont
choisi le premier ministre Jean Charest pour
coprésider, en septembre, la
célébration du 25e anniversaire de
l’élection du premier gouvernement majoritaire
dirigé par Brian Mulroney.
PHOTOROBERTMAILLOUX,
ARCHIVES LA PRESSE
Le 4 septembre 1984, le Parti
progressiste-conservateur (PPC), dirigé par
Brian Mulroney, avait remporté 211 des 282
sièges à la Chambre des communes. Le PPC
a depuis fusionné avec l’Alliance canadienne
pour former le Parti conservateur actuel.
Un des organisateurs, Denis Stergiotis, est un militant
déçu du leadership du premier ministre
Stephen Harper et il souhaite, avec cette
réception, célébrer
l’héritage politique de M. Mulroney, que les
ministres conservateurs sont actuellement tenus
d’éviter dans le cadre de leurs fonctions
à cause de la commission d’enquête sur
l’affaire Mulroney-Schreiber.
« Il faut regarder les grandes réalisations
de cet homme-là et ne pas oublier, a-t-il dit.
Les gens savent qu’il est à l’origine du
libre-échange, de l’intégration des
communautés culturelles sur le plan du parti. Il
était 100% d’accord pour que ce soit un parti
inclusif. C’était un leader qui était
ouvert à tout le monde. »
Le 4 septembre 1984, le Parti progressiste-conservateur
( PPC), qui a depuis fusionné avec l’Alliance
canadienne pour créer la formation actuelle,
avait remporté 211 des 282 sièges à
la Chambre des communes.
Le 18 septembre, un 5 à 7 soulignera le 25e
anniversaire de l’élection dans un chic centre de
réception au centre-ville de Montréal.
M. Charest, qui a été ministre
conservateur et chef du PPC avant de faire le saut
à Québec, en 1998, coprésidera la
réception avec l’un de ses anciens
collègues, Michael Wilson, qui est ambassadeur du
Canada à Washington.
M. Stergiotis a déclaré hier que des
invitations seront envoyées dans les 10 jours et
un autre membre du comité organisateur, qui a
requis l’anonymat, a affirmé qu’il souhaitait
voir le plus grand nombre possible de membres du Conseil
des ministres.
M. Stergiotis, qui a pris ses distances il y a environ
trois ans de l’équipe en place dans la capitale
fédérale, a affirmé qu’il souhaite
la participationdeM. Harpermême si, dans une
lettre envoyée dans un quotidien torontois, il a
critiqué le leadership du chef conservateur
à cause de son style proche de celui de George W.
Bush.
« Je n’ai rien contre M. Harper, a-t-il dit hier
lors d’une entrevue téléphonique. Ceux
contre qui j’en ai, ce sont surtout les organisateurs ou
une partie de l’organisation qui est responsable pour le
Québec. Ils ne sont pas inclusifs. »
Le
comité organisateur de la réception
soulignant la victoire de 1984, dont fait aussi partie
Luc Lavoie, ancien porte-parole de M. Mulroney, souhaite
également réunir des ministres et
députés de cette période de
même que leur personnel politique.
Participation à titre privé
Depuis novembre 2007, les ministres conservateurs sont
soumis par M. Harper à une consigne leur
interdisant de rencontrer M. Mulroney en raison de la
commission Oliphant, qui enquête sur ses
transactions avec l’homme d’affaires Karlheinz
Schreiber, et dont l’audience finale a eu lieu hier.
Cependant, le bureau du premier ministre a fait savoir,
hier à Ottawa, qu’ils pourront participer
à la soirée à titre privé.
Lundi, le ministre de la Défense, Peter MacKay,
et son collègue titulaire des Travaux publics,
Christian Paradis, ont affirmé qu’ils n’avaient
pas encore reçu d’invitation et qu’ils n’avaient
pas encore d’intention quant à leur
présence à la réception.
Le sénateur conservateur Pierre Claude Nolin,
connu pour sa croisade en faveur de la
décriminalisation de la marijuana, s’est quant
à lui montré disposé, hier,
à participer à la réception «
avec plaisir », même s’il n’a pas encore
reçu d’invitation.
« C’est un événement historique dans
l’histoire de notre parti et du Canada, a-t-il dit. On a
participé à l’élection de 211
députés à la Chambre des communes,
c’est la plus grande majorité jamais obtenue et
on est bien fiers de commémorer ça.
»
Selon M. Nolin, malgré la consigne de M. Harper,
qui a hérissé plusieurs proches de M.
Mulroney, l’initiative de la dizaine d’organisateurs qui
veulent le célébrer ne crée
aucunmalaise ou risque de division au sein des troupes
conservatrices. M. Stergiotis est du nombre des
conservateurs qui auraient préféré
que M. Cha rest succède à M. Mulroney
à l’élection de 1993, où les
conservateurs ont été pratiquement
rayés de la carte électorale après
la défaite de Kim Campbell.
Alors qu’il a affirmé que son opinion n’engageait
que lui-même, M. Stergiotis a expliqué hier
qu’il n’avait pas renoncé à son ambition
de faire revenir M. Charest à Ottawa.
« Les gens me disent que je rêve en
technicolor, mais je suis au nombre des gens qui veulent
former un mouvement pour que, quand viendra le temps –
ça peut être dans cinq ans, dans 10 ans –
où M. Charest quittera la politique provinciale,
j’aimerais essayer de faire un groupe de pression pour
le convaincre de retourner sur la scène
fédérale », a-t-il dit.
Parisella sera nommé
délégué du Québec à
New York - Denis Lessard
QUÉBEC — John Parisella sera nommé
sous peu délégué
général du Québec à New
York. Observateur attentif de la politique
américaine, il deviendra ainsi l’ambassadeur
de Jean Charest aux ÉtatsUnis, a appris La
Presse.
La rumeur a circulé pendant la fin de semaine
au conseil général du PLQ, à
Drummondville. La nomination du patron de la firme
de communications et de publicité BCP sera
chose faite dans les prochaines semaines, sinon
dès aujourd’hui à la réunion
hebdomadaire du Conseil des ministres.
Ancien chef de cabinet de Robert Bourassa, M.
Parisella est devenu conseiller
bénévole de Jean Cha res t à
l’automne 2007, alors que ce dernier venait de se
voir administrer une raclée aux
élections. M. Parisella fait partie de la
courte liste des Québécois
spécialisés sur les questions
américaines. Le 22 octobre prochain, il sera
d’ailleurs le modérateur de la
conférence que doit donner
l’ex-président George W. Bush à
Montréal.
Il avait participé bénévolement
à la campagne électorale de Barack
Obama en 2008, en Nouvelle-Angleterre.
Né à Rosemont d’un père
cordonnier et d’une mère irlandaise, acteur
de la politique québécoise depuis 25
ans, il est parvenu à ne jamais se faire
d’ennemi. Il a renoué il y a trois ans avec
le stratège péquiste
Jean-François Lisée, qui avait
écrit des livres très durs sur son
ancien patron, Robert Bourassa.
Plus récemment, Parisella a tendu une perche
à André Boisclair, juste après
son dépar t douloureux de la direction du PQ,
en lui proposant d’enseigner avec lui la gestion de
crise à l’Université Concordia.
Une surprise
Sa nomination au poste de
délégué général
du Québec à New York, qu’il n’a pas
demandée, semble-t-il, avait
été évoquée dans les
milieux libéraux dans les jours suivant les
élections de décembre 2008. La Presse
en avait eu vent en juin dernier. M. Parisella avait
soutenu à l’époque qu’il n’en avait
jamais réentendu parler.
Depuis le week-end, il n’a pas rappelé La
Presse, malgré des coups de fil
répétés.
M. Parisella entrera en fonction avant l’hiver. Sa
nomination est une surprise puisqu’il remplacera
Robert Keating, fonctionnaire de carrière,
qui avait été nommé il y a
à peine un an, au printemps 2008.
M. Keating avait été
désigné pour remplacer au pied
levé Bruno Fortier, l’ancien directeur des
affaires économiques à la
délégation, un ami de collège
du premier ministre Charest. Des problèmes de
gestion et de comportement avaient soulevé
une controverse et forcé la démission
de l’avocat de Sherbrooke.
Le poste de représentant du Québec
à New York est névralgique. Le
délégué général
chapeaute les délégués de
Chicago, Boston et Los Angeles, par exemple.
Analyste maintes fois invité par les
médias pour commenter la politique
américaine, M. Parisella a publié en
2004, avec l’universitaire Donald Cuccioletta,
Elections Made in USA, qui a été mis
à jour pour la campagne de l’an dernier.
Onlit enquatrièmedecouverture qu’il est
membre associé de l’observatoire sur les
États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand de
l’UQAM. Il avait vécu de près les
primaires de 2000 et 2004 au NewHampshire, avant de
s’y rendre en 2008 pour la campagne d’Obama.
On y rappelle qu’il a publié de nombreux
articles sur la politique américaine, dans La
Presse surtout, mais aussi dans Le Devoir et dans la
revue Options politiques.
Diplômé de l’ Université
Concordia , de l ’ Université McGill et de la
John F. KennedySchoolofGovernment ( Havard), il a
été chef de cabinet de M. Bourassa de
1989 à 1994. Il est par la suite devenu
premier lieutenant de Daniel Johnson.
Son a r r ivée en pol it ique était
bien antérieure. Permanent d’Alliance
Québec, il s’était rapproché du
PLQ et de Claude Ryan au référendum de
1980. Aux élections de 1985, il avait
été candidat libéral dans
Mercier, sa circonscription d’origine, où il
avait perdu par 1000 voix seulement contre le
populaire Gérald Godin.
Au-delà de l’impatience - LUCIA
FERRETTI
L’auteure est professeure au
département de sciences humaines à
l’Université du Québec à
Trois-Rivières
Les
vrais leviers de la Révolution tranquille
enracinés dans plusieurs décennies de
malaises et de blocages
Pourquoi laRévolution tranquille a-t-elle
été nécessaire? Comment
a-t-elle été rendue possible? Pour
répondre à ces questions, il faut
regarder en amont.
Les années 1945 à 1960 voient se
creuser de nombreux déséquilibres,
auxquels la Révolution tranquille voudra
précisément remédier.
La croissance économique et la
prospérité sont au rendezvous. Mais
celles-ci dépendent de plus en plus du
capital américain. Les Canadiens
français sont marginalisés et
même discriminés. Ils ne
contrôlent qu’une part toujours plus faible de
l’économie québécoise; dans la
grande entreprise, ils se voient souvent refuser les
postes de contremaîtres ou de cadres,
réservés aux «Anglais».
«Porteur d’eau, scieur de bois dans son propre
pays», chantera bientôt Félix
Leclerc.
Le gouvernement fédéral devient
keynésien: l’intervention planifiée de
l’État préviendra, dit-on, de
nouvelles crises économiques. Ottawa saute
dans l’éducation, la santé, le
bien-être. Qu’importe si la Constitution
réserve ces compétences aux provinces
! Au nom de l’autonomie provinciale, Maurice
Duplessis s’oppose à la centralisation
fédérale. Mais il refuse que
l’État québécois s’investisse
pleinement dans ses propres juridictions et se fait
l’apôtre d’un libéralisme de
laisser-faire qui a pourtant fait son temps dans les
principaux milieux d’affaires.
Le baby-boom et l’urbanisation augmentent les
besoins de la population; la
prospérité et le développement
technique, le niveau de ses exigences. Les
congrégations religieuses engagent alors une
grande partie de leurs ressources dans la
construction ou l’agrandissement de leurs
écoles et collèges, hôpitaux et
centres de services sociaux, dans l’achat
d’équipement et la qualification de leur
personnel. Mais elles ne suffisent plus. Elles ont
besoin d’employés laïques pour seconder
les soeurs et de l’argent de l’État pour
financer tout cela. «Les évêques
mangent dans ma main», dit Duplessis.
De plus, l’autoritarisme de la hiérarchie, un
encadrement clérical très serré
et l’intense piété communautaire
traditionnelle sont entraind’étouffer une
jeune génération
généralement encore croyante, mais qui
adhère aux valeurs montantes d’autonomie et
d’individualisme.
L’impatience monte. Elle provient de partout: des
industriels américains et canadiens-anglais
eux-mêmes, de la bourgeoise d’affaires
francophone, de la nouvelle classe moyenne
professionnelle, et des syndicats que Duplessis
réprime durement. Elle s’exprime aussi,
vigoureusement, dans une partie des milieux
artistiques et intellectuels, qui se mettent
à mépriser leur société,
jugée petite, mesquine, opprimée par
le cléricalisme et l’autoritarisme. Borduas,
le père Lévesque,
Cité Libre: ils s’attirent les foudres du
« chef ». Cela leur vaudra
rétrospectivement une place
démesurée, peut-être même
usurpée, dans la genèse de la
Révolution tranquille.
Les malaises et les blocages accumulés entre
1945 et 1960 rendent celle-ci nécessaire,
cela ne fait pas de doute. Mais ce n’est pas
seulement l’impatience qu’ils suscitent qui la rend
possible.
Les femmes et les hommes des milieux populaires, les
élites traditionnelles, les intellectuels
néo-nationalistes autour de l’historien
Maurice Séguin, Duplessis lui-même et
cette Église aux grands airs ou ces
religieuses anonymes et affairées, ce sont
eux, en effet, qui lèguent à la
génération de la Révolution
tranquille les outils essentiels à son
succès.
Ces outils sont nombreux et pourraient être
irrésistibles: une population jeune et
formée à l’engagement social dans les
mouvements d’Action catholique; un État libre
de dettes et une tradition de gouvernement fortement
autonomiste ; un réseau institutionnel dense
et présent dans toutes les régions;
une culture de solidarité, une
identité éveillée à
l’importance de rester française et plusieurs
instruments alternatifs de développement
économique tels que les organisations
coopératives, les syndicats nationaux et
quelques institutions financières.
Voilà les vrais leviers de la
Révolution tranquille. Ils sont
enracinés dans plusieurs décennies
d’existence.
Alors, la «Grande Noirceur», mère
de l a Révolut ion tranquille?
D’UN ÉCHAFAUD À L’AUTRE
- Yves Boisvert
En
passant en revue les affaires judiciaires de la
Nouvelle-France, on n’est pas pris de nostalgie pour
la justice française.
En 1734, une esclave noire déclarée
coupable d’avoir déclenché un grand
incendie à Montréal fut
condamnée à être torturée
puis, après avoir fait « amende
honorable », on la brûlerait vive.
En appel, on décida toutefois que
Marie-Josèphe-Angélique n’aurait pas
la main coupée et qu’on la pendrait avant de
la brûler.
La torture en NouvelleFrance était
utilisée autant comme méthode
d’interrogatoire (la « question ») que
comme châtiment. On l’appelait le supplice de
la roue, qui a connu mille variantes. L’idée
était généralement d’attacher
le condamné sur une roue et de lui rompre les
os des jambes et des bras avant de le pendre ou de
le laisser mourir sur place.
Les meurtriers, les traîtres, les
déserteurs pouvaient avoir droit à ce
traitement. Mais également les
faux-monnayeurs et, au XVIIe siècle, des
coureurs des bois. On voulait contrôler le
monopole de la traite des fourrures et éviter
la fuite des colons, déjà rares. Il
fallait donc une permission pour aller en
forêt ou quitter sa maison plus de 24 heures.
On pendit donc à Québec, en 1674, Jean
Thomas dit LeBreton, pour avoir couru les bois sans
permission.
Un soldat nommé Jacques Pourpoint
déserta son régiment et viola une
femme en 1686, Il fut condamné à
être « pendu et étranglé
» après avoir été «
conduit, nu, en chemise, une torche ardente au poing
devant la principale porte de l’église
paroissiale, pour y demander pardon à Dieu
». Et « pour plus grand exemple »,
on ordonna que sa tête soit coupée et
mise au haut d’un pieu qu’on est allé planter
sur la grand route.
Les procès étaient secrets. Il n’y
avait pas de jury. Les avocats étaient
interdits en Nouvelle-France. Les règles de
preuve imprécises et les magistrats sans
formation juridique.
Les Anglais, qui avaient aboli la torture depuis
presque 100 ans, se vantèrent donc en prenant
le contrôle de la colonie, d’apporter au
Canada une justice à la fois « ferme et
douce », pleine de bienfaits pour le citoyen.
D’abord, la justice anglaise est publique. Les
châtiments corporels sont limités. Un
grand jury d’une vingtaine de citoyens doit
autoriser le dépôt des accusations
graves, ce qui est un contrepoids à
l’arbitraire du gouverneur. Un jury doit ensuite
juger l’accusé, qui jouit de la
présomption d’innocence. En droit anglais,
jusqu’à la fin du XIXe siècle,
l’accusé n’a pas seulement le droit au
silence: il n’a même pas le droit de
témoigner. La justice anglaise connaît
également le fameux habeas corpus, qui permet
de contester en tout temps la légalité
de sa détention.
Voilà bien des progrès, apparemment.
En pratique, toutefois, la justice anglaise de
l’époque n’est pas nécessai rement
moins cruelle. D’abord, pas moins de 200
infractions, du simple vol au meurtre en passant par
le « déguisement en forêt »
(la faute à Robin des bois?), sont passibles
de la peine capitale.
Mais surtout, les magnifiques garanties contre les
abus sont rarement offertes au commun des criminels.
Surtout pas en période de crise.
En 1797, on condamne à Québec
l’Américain David MacLane, pour avoir
tenté de fomenter une révolution
inspirée de celle de 1789. Le juge William
Osgoode, qui a laissé son nom à une
vénérable faculté de droit
à Toronto, ne se contenta pas de le condamner
à mort.
Vous serez, lui dit le juge, « pendu par le
cou, mais non pas jusqu’à ce que mort
s’ensuive; car vous devez être ouvert en vie
et vos entrailles seront attachées et
brûlées sous vos yeux; alors votre
tête sera séparée de votre corps
qui doit être divisé en quatre parties.
»
Magnanime, le bourreau le pendit avant de
l’éviscérer.
Dans
les faits, selon le professeur Michel Morin, on est
incapable de voir une grande différence dans
l’application du droit criminel entre les
dernières années du régime
français et les premières du
régime anglais.
Si l’on avait interdit les avocats en
Nouvelle-France sur ordre du roi, pensant
éviter l’esprit de chicane et les querelles
oiseuses, il était interdit pour les crimes
les plus graves sous le régime anglais,
essentiellement pour les mêmes raisons. On
craignait que des coupables s’en tirent par une
astuce d’avocat. Ce n’est qu’en 1836 qu’on permettra
aux personnes accusées de «
félonie » (crimes les plus graves)
d’être représentés par avocat.
Si les accusations sont filtrées par un grand
jury, il peut arriver qu’une personne soit
détenue pendant des mois sans être
accusée.
La loi anglaise oblige les juges à prononcer
la peine de mort beaucoup plus souvent. Toutefois,
le grand jury, en rejetant les accusations les plus
graves, ou le jury du procès, en acquittant
des crimes capitaux, tempère la
sévérité de la loi.
Au total, de dire le professeur Morin, « rien
ne permet d’affirmer que, aux yeux des
contemporains, le droit pénal anglais
était manifestement plus doux que celui de la
France ». Notamment parce qu’ils
n’étaient pas en mesure de comparer les deux
systèmes. On ne peut pas croire, non plus,
que les erreurs judiciaires aient été
plus nombreuses sous l’ancien régime.
En outre, la brutalité des lois
française n’a pas été mise
à exécution très souvent. Si la
torture est permise, elle est réservée
à des cas « rarissimes ». Entre
1712 et 1748, on a recensé seulement trois
cas de torture, donc dans moins de 1% des dossiers.
Le supplice de la roue n’a été
infligé que dans trois des trente-huit
condamnations à mort pendant cette
période.
« On cherche donc en vain un témoignage
d’admiration du droit anglais » dans les
premières années du nouveau
régime, constate le chercheur.
Dans les périodes troubles, des juges sont
carrément destitués par le gouverneur
pour avoir appliqué l’habeas corpus, suspendu
à de nombreuses reprises.
Ce f ut le cas du j uge Philippe Panet, en 1838.
Bien que l’habeas corpus ait été
suspendu à cause des troubles de la
Rébellion, le juge l’appliqua tout de
même à un américain
accusé de haute trahison. Il déclara
cette suspension inconstitutionnelle et ordonna
même qu’on emprisonne le geôlier de la
prison de Québec et qu’on accuse d’outrage au
tribunal le commandant de la citadelle de
Québec, qui détenait
l’Américain. Colbourne l’a suspendu et
annulé toute ses ordonnances.
L’indépendance des tribunaux, acquise depuis
1701 en Angleterre, n’est en effet importée
dans la colonie qu’en 1843. Avant, le gouverneur
peut faire ce qu’il entend avec les juges qui lui
déplaisent.
Lord Durham, dans son fameux rapport de 1840,
constate par ailleurs que le système des
procès par jury a ses failles. « Chaque
race compte sur le vote de ses compatriotes pour
échapper à la justice » ,
écrit-il. L’acquittement est la règle
pour le malfaiteur, anglais ou français, dans
la mesure où il réussit à
exclure du jury suffisamment de candidats de «
l’autre race ». C’est par ailleurs l’anglais
qui est la langue des tribunaux jusqu’à la
deuxième moitié du XIXe siècle.
Cela dit, la justice civile française ayant
été garantie en 1774, il semble que
les Québécois ne se soient pas plaints
du nouveau système de justice criminelle
anglais et n’ont pas réclamé le retour
au système français.
Un certain flou entourant les règles du droit
criminel, on finit par décider de voter un
Code criminel canadien, en 1892 – modifié au
fil des ans, mais toujours en vigueur.
Réduites à une quinzaine en 1850, les
infractions entraînant la peine de mort sont
réduites à trois dans le nouveau code:
meurtre, viol, haute trahison.
On continuera à s’inspirer des innovations du
droit anglais au Canada pendant le XXe
siècle. L’adoption de la Charte des droits et
libertés, en 1982, fixe dans la Constitution
plusieurs protections élaborées au fil
des siècles par les juges anglais et
canadiens.
Depuis 1867, 701 personnes ont été
exécutées au Canada. La peine de mort
a été abolie en 1976 et le dernier
condamné exécuté l’a
été en 1962, à Toronto. Et
à lire certains jugements de la Cour
suprême, on peut avancer que si on tentait de
réintroduire ce châtiment, les juges le
déclarerait inconstitutionnel.
L’AVENIR DE 1759 - Jocelyn
Létourneau
Les
Britanniques n’ont jamais pu assumer leur rôle
de conquérants, les perdants n’ont jamais
accepté leur rôle de conquis
Voilà 250 ans que la bataille des plaines
d’Abraham a eu lieu. À l’exception de ceux
qui adhèrent au récit de
l’événement catastrophe et pour qui
tout est réglé, on a du mal à
traiter l’épisode. Dans le Québec
d’aujourd’hui, société cherchant
à se donner une nouvelle
référence collective pour se
représenter, 1759 apparaît comme un
boulet à traîner. C’est pourquoi ni
Québec ni Ottawa, ni les groupes anglophones
de la province n’ont osé prendre position sur
d’éventuelles cérémonies
touchant à 1759. Plutôt que de dire
quoi que ce soit qui risquait d’offusquer, mieux
valait se taire. Le temps finirait par
décomposer les restes de la bataille…
DÉTAIL DU
TABLEAU
DE GEORGE B. CAMPION
LA BATAILLE DE SAINTE-FOY
Or, le temps n’efface pas les représentations
construites, encore moins quand elles sont
ressassées. Pour que changent les
représentations, il faut les travailler.
L’historien le fera dans l’inspiration d’une
méthode rigoureuse. Mais la méthode
peut-elle être une voie d’avenir pour penser
et faire passer 1759? On peut répondre oui
pour se montrer optimiste. Rappelons que les joutes
entre la méthode et la mémoire ont
rarement permis le triomphe de la raison sur la
passion. La chose est encore plus vraie pour la
conquête.
Quel récit proposer de 1759 pour rendre
justice à l’événement ? Disons
qu’il suffit de raconter ce qui s’est passé
dans la complexité de ce qui fut, en
évitant de subordonner l’histoire à de
grands schémas narratifs prédisposant
l’interprétation à venir.
Pour qualifier l’envahissement de la Nouvelle-France
par les Britanniques au milieu du XVIIIe
siècle, parlons d’une conquête
équivoque et ambiguë,
c’est-à-dire d’une entreprise tronquée
et ambivalente, qui a paradoxalement permuté
en une refondation compliquée plutôt
qu’elle ne s’est historiquement
réalisée en une domination
obstinée.
Par
conquête équivoque et ambiguë, on
entend que les Britanniques, malgré des
actions claires en ce sens, n’ont jamais
été capables de contraindre la
population assujettie à se soumettre au
projet concocté pour elle, projet qui a
évolué par rapport à ses
intentions originelles.
On entend aussi que les conquérants, bien que
théoriquement gagnants, n’ont jamais pu
assumer pleinement leur rôle de
conquérants, s’amalgamant en partie à
la population locale, absorbant de ses us et
coutumes et composant bon gré mal gré
avec elle pour faire avancer les choses.
On entend enfin que les conquis, bien qu’en principe
perdants, n’ont jamais accepté leur
rôle de conquis, usant de certains droits
acquis pour construire, dans le cadre d’une relation
tendue et alambiquée avec les Britanniques,
une nationalité originale – nommons-la
canadianité – de plus en plus assurée
avec le temps, mais à la nature
modérée, participative et adaptative
plutôt que radicale, sécessionniste et
rigide.
C’est dans ce contexte où rien ne s’est
déroulé comme prévu; où
tout a été affaire de compromis
obligés entre les forces en présence ;
où les conflits ne sont jamais disparus du
paysage social et politique ; où les parties,
nonobstant leur culture de référence,
ont toujours cherché à défendre
leurs intérêts pour s’installer dans le
bloc au pouvoir au sein de la société
canadienne du Québec, que celle-ci s’est
construite dans le siècle qui a suivi la
conquête.
On peut être
frustré de cette trajectoire qui
désobéit aux modèles
habituels de formation des sociétés
ou des nations. On peut être
contrarié du fait que les francophones
n’ont jamais communié à la
même eucharistie patriotique contre l’Autre.
On se demande où est le problème
avec ce genre de situation qui échappe aux
scripts consacrés et aux visions attendues.
Il faut se rappeler que le passé ne promet
rien. Si le déroulement de ce qui fut est
touffu et embrouillé, comme ce fut le cas
pour la conquête et ses suites, le
récit doit en témoigner au risque de
ne pas se faire exaltant. (...)
La Conquête commémorée autrement
(...) Le rôle de l’historien, qui examine
la complexité du passé, n’est pas
celui du commémorateur, qui raconte
l’histoire pour soutenir une cause. À
l’heure actuelle, la seule cause que peut servir
la commémoration de la conquête est
celle du nationalisme québécois
défini selon le canon traditionnel, qui
repose sur la représentation de 1759
comme moment de Grand basculement collectif.
C’est d’ailleurs par crainte qu’elle n’avantage
une autre cause que plusieurs intervenants se
sont opposés à la mise en relief
de l’événement. Par autre cause,
on entend celle du fédéralisme et
du canadianisme, bien sûr, mais celle
aussi du nationalisme pluriculturel ou
consensuel, c’est-à-dire celle du
nationalisme déshistorisé et
dépolitisé selon les
traditionalistes.
Plutôt que de voir la commémoration
servir des intérêts nuisibles, on a
préféré qu’il n’y ait pas
de manifestation. Plutôt que de voir la
conquête être séparée
de sa tradition narrative, qui a fait de
l’événement un désastre et
qui est devenu le lieu véritable de la
tragédie, on a
préféré ne pas exposer la
plaie de 1759 à l’air libre, pour que n’y
naisse la possibilité d’une cicatrice. Le
Moulin aux Images iconoclastes ne devait
à aucun prix se substituer au Moulin de
la Parole accréditée.
Les choses pourraient changer. Certains indices
donnent à penser que l’Anglais, comme
figure de l’altéritée adverse, est
en voie d’être remplacé par celle
de l’Anglais comme figure de cofondation de la
société québécoise.
Il est plusieurs exemples du passage en cours.
On se contentera d’évoquer que, dans un
sondage récent, 80% des francophones ont
endossé l’énoncé voulant
que les anglophones forment l’un des peuples
fondateurs de la société
québécoise.
Il semble que les conditions adviennent pour
qu’une autre commémoration de la
conquête soit possible. Celle-là
n’associera pas l’événement au
moment initial de la déchéance
d’un peuple. Elle rappellera que 1759 constitue
aussi un moment refondateur de la
société québécoise,
c’est-à-dire un moment au cours duquel
cette société a connu une
transformation importante de son identité
qui n’a entraîné ni le
dépérissement ni la
dénaturation de son historicité,
mais sa recomposition et son
redéploiement.
Que la métamorphose ait engendré
des blessures ne disqualifie pas
l’événement comme
avènement. Au sein des
sociétés, les moments refondateurs
ont peu à voir avec la nature glorieuse
ou honteuse de ce qui est survenu. Ils renvoient
à des épisodes par lesquels les
sociétés se reproduisent en se
transformant. En pratique, les moments
refondateurs réfèrent à des
épisodes par lesquels les
sociétés revoient leur parcours
selon un autre point de vue afin de se
redéfinir.
Étant donné que les
représentations de 1759 n’ont
épuisé ni sa complication ni ses
significations, l’événement peut
donner lieu à un travail d’histoire
rouvrant la mémoire pour
l’oxygéner. Et la société
québécoise paraît
prête à recevoir les fruits de ce
travail pour consolider son désir de
refondation.
La bataille des plaines d’Abraham -
Stéphane Laporte
Le 13
septembre 1759, 6h du matin, les Anglais sont en formation
sur les plaines d’Abraham. Deux mille cent soldats en
ligne. Prêts à attaquer. Devant eux...
personne. Les Français ne sont pas là. Que
font-ils ? Les Français discutent:
— Je ne suis pas d’accord a ve c le lieu de
l’affrontement...
— Moi, je le trouve très bien, l’emplacement, c’est
sur le plus plat. Tant qu’à mourir, aussi bien que
ce ne soit pas trop fatigant.
— Fainéant ! Ça manque de relief. Pensez
à la peinture qui immortalisera cette bataille,
elle sera beaucoup trop linéaire. Il faut se
rapprocher des falaises, on verra le fleuve
derrière, ce sera de toute beauté. Il y aura
le bleu de l’eau, le blanc de notre chair et le rouge de
notre sang.
— J’veux bien, mon général, qu’on se place
pour la peinture, mais Wolfe et ses hommes, ce n’est pas
là qu’ils sont. Et si on veut les repousser, on n’a
pas d’autre choix que d’aller se positionner devant eux.
— Justement, c’est ce qui m’agace des Anglais, c’est
toujours eux qui décident...
— Vous ne vouliez quand même pas qu’ils vous fassent
choisir l’endroit de leur attaque-surprise ?
— Si. Cela aurait été beaucoup plus
respectueux de notre culture. Après tout, c’est eux
qui s’invitent chez nous, c’est la moindre des politesses.
— Mon général, si on ne va pas se mettre en
ligne, ce ne sera plus chez nous, ça va être
chez eux.
10h. Mille neuf cents soldats français sont
alignés devant l’armée anglaise.
Personnenebouge. Montcalm a reçu des ordres de son
supérieur Vaudreuil de ne pas attaquer, alors en
bon Français, il décide de faire le
contraire :
— On ne va
pas passer toute la journée à regarder les
Anglais dans les yeux. En plus, j’ai un rendez-vous galant
sur la Grande-Allée, ce soi r. Le temps de me
pomponner et tout, il faut avoir fini avant le milieu de
l’après-midi... Allez, feu ! Les Français
tirent. Le problème, c’est qu’ils auraient dû
cour i r vers l ’ ennemi avant de tirer. Ils ont fait le
contraire. Ils ont tiré en premier et couru
après vers l’ennemi. Ce qui fait que lorsqu’ils ont
tiré, ils étaient trop loin des Anglais,
leurs balles ne se sont pas rendues. Et comme après
ils ont couru, ils étaient assez proches pour
recevoir les balles des Anglais, pendant qu’ils
rechargeaient leurs armes.
La bataille a duré 15 minutes. Même pas une
période de hockey. À peine le temps d’un bul
letin d’informations sur LCN. Mais ce fut un mauvais quart
d’heure. Les deux généraux des deux
armées rivales ont perdu la vie. Rapidement, Wolfe
fut remplacé par le second plus haut gradé,
Townsend. Chez les Français, ce ne fut pas si
simple. Chacun des officiers se croit dans son droit de
diriger les troupes. Le lieutenant Vert propose qu’on
abandonne la bataille car on est en train de trop
abîmer le gazon des Plaines. Le lieutenant Labeaume,
au contraire, veut que l’on charge et que l’on fonce
jusqu’à Montréal. En profiter, ainsi, pour
annexer Montréal à Québec.
Heureusement, le big boss, le gouverneur
général de la Nouvelle-France, Pierre de
Rigaud de Vaudreuil, arrive enfin à Québec
en chantant : « En revenant de Rigaud, a wouin, a
pite, a winaha... » Il tient un conseil de guerre.
Les Anglais assiègent la ville, il faut agir. Il
faut prendre une décision. En bon leader de la
Nouvelle-France, Vaudreuil décide de faire un
référendum. Il demande à ses troupes
: Voulez-vous que, demain matin, au péril de notre
vie, on attaque les Anglais et qu’on libère notre
pays ? Ses hommes répondent NON. Ils
préfèrent essayer de négocier une
capitulation-association.
Les Français décident de se rendre mais
à leurs conditions. Ils dressent une liste de 101
conditions. En voici quelques-unes :
Bien que nous devenions sujets britanniques, nous pourrons
continuer à manger des croissants plutôt que
des muffins anglais.
À 5h, nous aurons le choix entre une tasse de
thé ou une bouteille de Red Bull.
En échange de toutes nos richesses naturelles, nous
conservons le droit de chialer contre les Anglais.
En aucun temps, nos équipes de hockey ne devront
aligner moins de trois joueurs francophones.
Dans 250 ans, quand on commémorera cette bataille,
le descendant de Wolfe devra être sur place et
chanter Libérez-nous des libéraux.
Quand les Anglais ont reçu les termes de la
capitulation de Québec, ils sont devenus perplexes.
Townsend a enlevé son grand chapeau, s’est
gratté la tête en disant: « Finalement,
je me demande si on n’aurait pas été mieux
de la perdre, cette bataille-là... It will not be a
walk in the park... »
Souvenirs en papier - YVES
BOISVERT
Avant de
lire « La Presse », je l’ai regardée.
Les photos de Désilets, les caricatures de Girerd,
le jeu des huit erreurs que je faisais sur les genoux de
mon père. Avant d’écrire dedans, j’ai
écrit dessus. Essayez ça, sur un
écran.
Il y avait sans doute dans un village, quelque part jadis,
un laitier qui livrait son lait à cheval. Un jour
arriva quelqu’un avec un camion, qui livrait trois fois
plus de lait pour deux fois moins cher.
PHOTO ARCHIVES LA PRESSE
Dans les années 60, du
temps où La Presse avait encore des presses
rotatives sur place, des camions passaient par la ruelle
des Fortifications pour venir chercher le journal, puis
le distribuer partout dans la province.
Le laitier savait bien qu’on n’arrête pas le
progrès. Il savait bien que les gens continueraient
à boire du lait. Il allait conduire le camion et la
vie allait suivre son cours. Ce n’était vraiment
pas si grave.
C’est juste qu’il aimait les chevaux. Il allait avoir pour
toujours la nostalgie des chevaux…
Lundi, en écoutant Guy Crevier avec 500 autres
employés de La Presse, j’ai vu en chiffres ce qu’on
sait depuis un an, mais ce qu’on sent depuis 10 ans. Le
papier nous glisse des mains. Il y aura encore du
journalisme, je sais. C’est juste que je l’aime, ce
papier.
Je me suis souvenu du jour, il y a quatre ans, où
j’étais allé chercher La Presse dans un
dépanneur en Gaspésie, vers midi. «
Pas encore arrivée. » À 16h, j’y
retourne. « On a vendu les deux. Revenez demain.
»
J’ai pensé que dans une usine de la
Gaspésie, pas loin de là, on fabriquait des
rouleaux de papier d’une tonne avec des arbres
coupés au plus creux des forêts et du papier
recyclé.
Ensuite, du temps qu’on avait encore des presses rotatives
sur place, des camions roulaient jusqu’à La Presse,
à 12 heures de là – maintenant à
l’usine de Transcontinental.
Ils entraient dans la ruelle des Fortifications, le mardi,
si je me souviens bien. Ça résonnait jusque
dans la salle de rédaction quand ils
déchargeaient les rouleaux.
Puis, on imprimait sur ce papier venu de Gaspésie
des textes et des photos et des illustrations. On pliait
le papier, on le remettait dans des camions plus petits,
et tous ces camions s’en allaient livrer le journal, y
compris deux exemplaires vers une heure de
l’après-midi dans un village près de l’usine
à papier.
Racontez
ça à vos enfants dans 10 ans et ils vous
regarderont comme je regardais mon oncle me raconter
l’arrivée de l’électricité dans la
première ampoule de sa maison d’Abitibi. Quelle
époque étrange et lointaine,
déjà.
En fait, pas besoin d’attendre 10 ans, dites-leur ce
matin, juste pour voir…
Je me souviens du jour où le camelot de mon
quartier m’a offert sa route pour livrer La Presse. Le
rêve. Des paquets de 50 exemplaires m’attendaient
sur le balcon en revenant de l’école –
c’était un journal d’aprèsmidi. J’ai encore
un muscle plus gros sur l’épaule droite, d’avoir
livré la grosse Presse du mercredi et du samedi il
y a 30 ans. C’est la bosse de La Presse.
Avant de la lire, je l’ai regardée. Les photos de
Désilets, les caricatures de Girerd, le jeu des
huit erreurs que je faisais sur les genoux de mon
père, avec chacun un crayon. Avant d’écrire
dedans, j’ai écrit dessus. Essayez ça, sur
un écran… J’ai adoré ce journal et je l’ai
détesté mais je n’imagine pas la vie sans La
Presse. Pas seulement le contenu. L’objet. Ce monde qu’on
prend dans ses mains. La chose qu’on traîne mais qui
ne traîne jamais. Je veux dire qu’un journal n’est
jamais une traînerie, même affalé sur
un dossier de sofa. C’est toujours une invitation à
la connaissance. Même une vieille Gazette de la
semaine dernière, quand c’est tout ce qui reste
à lire sur le comptoir du restaurant Fung Shing.
Elle a encore quelque chose à donner, c’est
sûr, j’irai voir...
J’ai de bons amis, mais comme compagnon de repas, je
choisis souvent le journal. Un compagnon pliable qui ne se
formalise pas d’un peu de soupe sur le revers de sa
deuxième colonne. On discute à notre rythme,
on s’étonne, on se raconte la vie dans un chaos
plus ou moins organisé, on s’engueule, on ne s’en
tient pas trop rigueur, on se laisse un petit peu
transformé.
Je sais bien que le journal isme survivra, encore que dans
des formes di f ficiles à prévoir, dans des
cadres qui vont éclater encore souvent, et avec des
moyens imprévisibles. Je sais aussi que beaucoup de
nouvelles possibilités s’offrent
déjà.
Je sais que demain on aura un ordinateur pliable, ou
quelque chose du genre, avec des perspectives fabuleuses…
Je sais que le papier n’est pas mort, pas encore. Je sais
que les gens boivent toujours du lait.
C’est juste qu’il me semble depuis longtemps qu’un rond de
café sur une page de journal est un indice assez
sûr de civilisation.
Inquiet - Pierre Foglia
Je viens de
la typographie, on le sait. En ce temps-là – il y a
quelque 50 ans – tout ce qui s’imprimait, journaux, livres,
affiches, cartes de visite, registres de banque,
était composé à la main ou
mécaniquement, mais composé de
caractères qui avaient une existence réelle en
trois dimensions. Le E, le A, la virgule, même
l’espace entre les mots, avaient un corps, un relief, un
poids, une odeur (de plomb), même une chaleur quand
ils venaient de tomber des moules des linos ou des
monotypes.
Il s’est passé cinq siècles entre Gutenberg et
l’apparition de la photocomposition, qui devait apporter
plus de changement en quinze ans que ces cinq
siècles.
J’ai acheté mon premier ordi dans les petites
annonces de La Presse, un PowerBook 100 presque neuf. On ne
parlait pas encore du web, qui n’existait pas. On parlait,
grosso modo, d’une formidable machine à écrire
avec une mémoire. J’ai passé des
journées hallucinées à en explorer les
incroyables options techniques. Comme typographe,
j’étais sidéré. J’appelais ma
fiancée toutes les cinq minutes : viens voir ! D’un
clic, je grossissais le corps du texte, le rapetissais,
faisais apparaître des soulignés, des
italiques, des gras, des lettrines pour enjoliver. Je
m’amusais même à faire surgir des tildes
espagnols. Ben quoi? disait-elle.
Laisse-moi te raconter : la dernière très
grande imprimerie où j’ai travaillé, un
immeuble de la rue Saint-Benoît à Paris (il y a
un hôtel à cet endroit aujourd’hui), comprenait
trois étages, des milliers de casses pleines de
caractères en plomb, une vingtaine de linotypes, plus
de 80 typographes s’activaient jour et nuit dans cette
imprimerie... Eh bien, dans ce petit ordi de seconde main
que je viens d’acheter, dans cette plate galette de
bakélite de onze pouces sur huit et demi de large,
dans cette boîte à peine plus grande qu’un
livre, entre, ENTRE! toute l’imprimerie de la rue
SaintBenoît, ses trois étages, ses 80
typographes, ses milliards de caractères.
Je suis devenu journaliste pour cela, parce que l’imprimerie
où je travaillais, en entrant tout entière
dans mon petit ordinateur, avait fait disparaître
jusqu’à son souvenir, mon métier, la
typographie.
Dois-je comprendre de la crise qui frappe les grands
quotidiens, ici comme en Europe, comme aux
États-Unis, dois-je comprendre que c’est maintenant
la salle de rédaction et le journal tout entier qu’on
essaie de faire entrer dans mon ordi ?
L’autre jour, un lecteur, amateur de vélo, me prenait
à partie parce qu’il ne trouvait pas dans la page des
résultats sportifs de mon journal, le classement
d’une étape du Tour d’Italie. Je me suis surpris
à lui répondre: fais donc commemoi, va sur le
Net; les résultats tombent en temps réel, tu
peux même voir les coureurs quand ils franchissent la
ligne. Cela m’a fait réaliser que je ne lis plus,
depuis belle lurette, les résultats sportifs dans mon
journal. C’était pourtant la première page
à laquelle j’allais jadis, mon premier souci: qui a
gagné, qui a perdu, est-ce que le Canadien joue ce
soir et contre qui. J’imagine que d’autres font la
même chose pour les cotes de la Bourse.
Inquiet ? Vous voulez dire inquiet de ce que La Presse
pourrait disparaître? Je n’y crois pas. Mais d’un
autre côté, quand je travaillais dans cette
imprimerie de trois étages de la rue
SaintBenoît, si quelqu’un m’avait dit qu’elle
tiendrait un jour tout entière dans une petite
boîte de bakélite, j’aurais crié au fou.
Inquiet ? On sera fixé dans quelques mois. En
attendant, mettons les choses au mieux. Ce n’est pas
forcément rêver d’envisager le mieux: on a vu
survenir récemment, à La Presse, des ententes
majeures que je n’imaginais pas possibles au départ.
Mettons donc les choses au mieux.
Il me
restera toujours une inquiétude, philosophique
cellelà, qui ne porte pas sur l’avenir des journaux,
ni sur l’avenir de l’information; elle porte, cette
inquiétude, je sens que vous allez me trouver futile,
sur l’avenir non pas du texte, mais de la lecture.
Qui va savoir encore lire dans 50 ans?
Je le sens à travers cette chronique depuis quelques
années déjà : vous ne lisez plus
qu’utile. Quand je vous donne à penser –
n’exagérons rien : quand j’avance une opinion, quand
je commente l’actualité, bref quand j’écris
utile de votre point de vue –, vous êtes là,
nombreux à réagir. Mais que je vous donne
seulement à lire, et vous voilà aussitôt
circonspects. Que je vous donne un texte et vous êtes
là à le retourner comme un objet tombé
de la lune...
Le web est en train d’emporter ce qu’il vous restait de
capacité à lire, pas seulement en profondeur
mais pire, en limitant votre rapport au langage dans ce
qu’il a de « pratique » pour communiquer.
Bouclons la boucle. J’avais 14 ans et demi, pensionnaire
dans ce centre d’apprentissage où j’apprenais la
typographie. La nuit parfois, j’allais lire dans les
toilettes ; un pion me débusquait, confisquait mon
livre ; j’avais rendez-vous le lendemain chez le proviseur
qui lisait le titre en détachant
exagérément les mots : Voyage au bout de la
nuit, LouisFerdinand Céline. Vous êtes fier de
vous ?
Je l’étais. Mon « premier » texte. Depuis
que je savais lire, je n’avais cessé de lire des
histoires et encore des histoires avec cette hâte de
tourner la page pour arriver au chapitre suivant. Avec ce
livre-là, ma lecture ne me portait plus en avant : je
prenais plaisir au texte beaucoup plus qu’à
l’histoire qu’il racontait, je venais de découvrir
que le langage ne servait pas qu’à dire, mais
à jouir aussi, je venais de découvrir que le
texte est d’abord textures.
Inquiet? Oui, mais pas de la disparition des journaux, ni du
livre ni du papier. Pas inquiet une seconde de la
disparition du texte, même si je reste surpris de
l’énigmatique survivance de l’écrit jusqu’ici.
Inquiet, oui. Qu’il n’y ait plus personne pour lire les
textes quel que soit leur support, papier ou web. (1)
à lire absolument si ce n’est déjà fait
: un article de la revue américaine
numéro juillet-août 2008, par Nicholas Carr.