Justice
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Lettres
- Goliath a gagné !
Poursuite-bâillon
- Encore une fois le bâillon contre Noir Canada!
Binnie’s wise words on unclogging courts - Globe Editorial
Bring back the anti-terror laws, but keep the sunset
clause - Globe Editorial
Lutte au terrorisme: un bilan respectable
Crime
and conditional punishment
Une veuve indigne?
DSK et la justice américaine
An unfit leader and non-viable charges - Globe editorial
Les
doutes ont eu le dessus
Vers
un non- lieu pour DSK
U.S.
prosecutors ask judge to drop Strauss-Kahn charges
David Johnston’s welcome words to lawyers - Globe
Editorial
Poursuites-
bâillons:
la loi fonctionne
Liste
des
criminels
de
guerre - Mésentente sur le passé criminel du
Congolais arrêté
PAS
FACILE
POUR
LES
EX- FONCTIONNAIRES D’UNE DICTATURE...
Une
institution
dépassée
L’affaire
Turcotte, un cas isolé ?
La
vie
ne
vaut
rien
« Guy Turcotte est lynché »
The crown should appeal the Turcotte verdict
Procès
de Guy Turcotte - Dans leur tête
L’OUBLI DU MAL
Opinion: The Turcotte jury got it wrong
Le calme et la peur
LE VRAI CRIME DE GUY TURCOTTE
Se pourrait-il donc que notre système de justice ne
soit tout simplement plus en mesure d'opérer, ne
serait-ce que pour ce qui est de faire face à ses
nouvelles responsabilités, en ce qui concerne
notamment la lutte au crime organisé ?
Les superprocès survivront- ils?
A
wake-up call on weaknesses in the justice system
Opération
SharQc - Jugement de pression
L’autre
guerre des motards
Ottawa aussi est montré du doigt
Qui
mène les superprocès?
Clause
de la dernière chance: un rapport caché par
Harper
Un
groupe veut faire invalider la Loi élecorale en
Cour d'appel
Le rattrapage des procureurs
Editorial: Crown prosecutors have a good case
Cour suprême
Le Code civil intact
Le
fédéralisme
assisté
Procréation
assistée - Rien d'acquis
Nomination
par Ottawa des juges aux plus hautes cours - Comme si le
Canadien nommait ses propres arbitres
Nomination
des juges - Et si le vrai scandale était à
Ottawa?
Justice
- Le système de justice se «fissure»,
dénonce le Barreau du Québec
Le
plan de Québec sur l'aide juridique qualifié
d'échec complet
Making
justice more efficient
Common
law
couples
deserve
fair
shares
when
separating,
top
court
rules
Quebec
to appeal landmark alimony case
«Lola
et Éric»: pas d'obligation financière
sans contrat de mariage, disent les
Québécois
CONJOINTS DE FAIT, CONJOINTS DÉFAITS ?
De
choix…
à
obligation
Me Goldwater et l’État-nounou
An
unjustified intrusion into personal life
Quand
la
Cour
marie
un
million
de
gens
Encore le paternalisme!
Lola et la loi
Fini l’irresponsabilité !
Avocasseries
Un
scandale
orphelin
Et si le moment était venu pour une réforme de
notre système de nomination des juges ?...
Vers la dépolitisation
Nomination
des
juges
-
Vade
retro,
Satanas
-
Bernard Descôteaux
Un fardeau de preuve colossal
Prudence
et
bon
sens
Utile
ALLÉGATIONS REJETÉES, MAIS FAILLES
RÉELLES
La
suite
des
choses
Le
système
est
«
perfectible
»
estime
Bastarache
Merci,
pas d'autre question
Commission
Bastarache - Ni normal, ni acceptable
Ce
qu'il reste de la preuve
Le mystère de la «short list»
Nomination des juges: Charest a changé le processus
«C'est
comme ça que ça marche», aurait dit
Charest à Bellemare
Des
cigognes et des juges
Charles
Rondeau: 20 visites en six mois au bureau du PM
Le témoin Bellemare
Le
même vieux système
Bellemare parle, Charest pédale
Et s'il y avait pourtant une place pour l'influence
politique, dans le processus de nomination des juges ?...
Un gouvernement responsable
Et pourrait-on donc rêver de changement, même
à ce niveau aussi ?...
Ce qu'il reste de la preuve
Des
cigognes et des juges
Le
modèle
anglais
-
Yves Boisvert
Au Parlement de trancher
Les bons sentiments
MPs need to tackle the prostitution issue
Du
bon usage de la nitro
Bastarache en arrache - Alain Dubuc
Une
commission
en
suspens
-
Yves Boisvert
Commission
Bastarache: un pari risqué
Le
plan
Boisvenu
-
Yves Boisvert
Une
juge
lesbienne?
-
Lysiane Gagnon
Le
fossé
-
Yves Boisvert
Cour suprême: pas de nomination en vue au Canada
L'avocat
et
le
Hells
-
Yves Boisvert
Malaise
à
la
Cour
d'appel
-
Yves Boisvert
Où est le scandale? - André Pratte
Nomination
des juges: Ottawa devrait s'inspirer du Québec,
croit Duceppe
D'autres
cas de favoritisme
Copinage
et contributions politiques en série
Nominations politiques: compétence,
compétence, compétence!
Bellemare
had better have some proof
Nomination
de juges: Jean Charest consulté par la ministre
Weil
Nomination
des juges: Charest a changé la donne
Une faille dans la nomination des juges
Le
spectre de l'influence
Diversion
et
nominations
-
Yves Boisvert
MacMillan justifie son intervention auprès de
Bellemare
Juges:
Norman MacMillan a discuté d'une candidature avec
Marc Bellemare
Michel Bastarache: un grand défenseur des droits
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Un juge et son mandat - Yves Boisvert
Michel
Bastarache présidera la commission d'enquête
Enquête
publique: y a-t-il un candidat dans la salle?
Rushing
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Revisiter
le
pardon
-
Yves Boisvert
Forums
de
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et
diffamation
-
Yves Boisvert
L'affaire Jaffer: les méfaits du secret - Yves Boisvert
Et si notre système de justice s'avérait
peut-être un peu trop permissif ?...
Une
dureté nécessaire - Ariane Krol
Jones's
jail time lets down his victims
Quand
le crime paie 2,9 millions - Yves Boisvert
Retour
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Marois
presse la ministre Weil d'éviter un autre
«fiasco»
Le procès du procès - Ariane Krol
Le cancer du système - Yves Boisvert
Procès Norbourg: trop complexe pour la justice?
Le procès Norbourg fait naufrage
La
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Une
poursuite aux petites créances, ça marche!
Violence
conjugale: quand injure rime avec crime
Le
vrai manipulateur - Sophie Cousineau
Les
gros bras des Rémillard - Yves Boisvert
L'improbable
compensation des erreurs judiciaires - Yves Boisvert
Le
risque zéro - Yves Boisvert
La pédophilie politiquement correcte
- YVES BOISVERT
Voir aussi Un
évêque comparaît en justice
- Louise Leduc
Le
paradoxe
suisse
-
Marc
Cassivi
Roman
Polanski
: Pour
ou contre l’extradition?
Le professionnel - YVES BOISVERT
Les gros mots des cols bleus - YVES
BOISVERT
La «balloune» - Mario Roy
La liberté, ça se mérite
- ANDRÉ PRATTE
Voir aussi Lacroix
:
Peine réduite à cinq ans -
Christiane Desjardins
Des
peines trop courtes - Michel St-Jacques
Purger sa peine - Ariane Krol
Onde de choc
chez les Afghans de Montréal -
Stéphanie Bérubé
Un crime
déshonorant ARIANE KROL
Voir aussi Des
meurtres banalisés Les crimes d’honneur ont
été exportés en Occident
- Djemila Benhabib
Le
sang,
l’histoire, la justice - Yves Boisvert
Pies: Delicious dessert, symbol of protest or assault
weapon?
Comment la justice peut-elle tolérer des cas comme
ceux-là, et donc s'en faire complice ?...
CHICANES
DE
CLÔTURE - Judith La Chapelle
La
médiation avant de sortir de ses gonds
La justice à l’ère postindustrielle -
YVES BOISVERT
Travaux
de 3,9 millions au Centre judiciaire Gouin
Peut-il y avoir pires voleurs que les fraudeurs ?...
Voir aussi Le bon
tournevis? - ARIANE KROL
Le vrai manipulateur - Sophie Cousineau
Des
peines plus lourdes pour les criminels à cravate
Une sentence « made in Canada » (tant
mieux) - Yves Boisvert
Vincent
Lacroix écope de 13 ans consécutifs
- Christiane Desjardins
Le
mythe Lacroix - ARIANE KROL
Scandale
politique étouffé -
Éric Duhaime
200FOIS
COUPABLE
L’appartement d’Earl Jones saisi -
Daphné Cameron
Earl Jones : L’ENQUÊTE COMPTABLE PASSE EN
PHASE CRUCIALE
LACROIX DEVRAIT AVOIR SON PROCÈS CRIMINEL
Juger
Lacroix - ARIANE KROL
Lacroix l’aura, son procès - Yves
Boisvert
Vin cent La croix : l a bonn e
décision - YVES BOISVERT
L’impossible
justice - ARIANE KROL
4000
INVESTISSEURS
FLOUÉS
30
MOIS
DE
PRISON
POUR
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DEMERS
-
Hugo
Fontaine
Voir aussi Earl
Jones
:
L’HOMME
DERRIÈRE
LE
MASQUE
PEU
D’ESPOIR
DE RETROUVER L’ARGENT - Martin Vallières
«
Mon frère doit dire la vérité
» - Catherine Handfield
LES VICTIMES SERRENT LES COUDES - Judith
Lachapelle
Le sourire d’Earl Jones
EARL JONES ARRÊTÉ Brève
comparution et remise en liberté
EARL
JONES
SE LIVRE À LA POLICE - Catherine
Handfield
AFFAIRE EARL
JONES Les victimes se défoulent sur
l’internet
Earl
Jones est au Canada
La famille d’Earl Jones brise le
silence - Martin Croteau
Voir aussi La
liberté, ça se mérite -
ANDRÉ PRATTE et
Fraudeurs et psychopates : SANS AUCUN
REMORDS - Martin Croteau
Affaire Norbourg : Un vrai crime -
Ariane Krol
Norbourg Rejet d’un recours collectif PATRICK
SANFAÇON
Vincent
Lacroix est libéré sous
cautionnement - Christiane Desjardins
Les victimes sont atterrées - Catherine
Handfield
Belle
démocratie !
Voir aussi... LA
PEINE
MAXIMALE POUR MADOFF
Recours
collectifs: le bon et le moins bon - YVES
BOISVERT
Chronique
pas méchante sur la justice - YVES
BOISVERT
Les vieux péchés de Micheline Parizeau -
Yves Boisvert
Employeurs
complices - Ariane Krol
Harcèlement
psychologique: un recours qui «manque de
mordant»
Harcèlement
psychologique : Le ministère de la Justice au banc
des accusés
Vie privée Facebook plie devant Ottawa
- Hugo de GrandPré
Facebook et vous
ARIANE KROL
«
LOLA » EST DÉBOUTÉE -
Caroline Touzin
Le party, euh, la partie n’est pas finie -
Patrick Lagacé
Une étude au secours des
conjoints de fait - Caroline Touzin
Shabby
scandal taints Mulroney's record
Affaire Mulroney-Schreiber - Un mauvais exemple
Oliphant
applied
the
smell
test
-
and
Mulroney
failed
-
Jeffrey
Simpson
Brian Mulroney et la vérité - Yves Boisvert
Mulroney
a trahi son propre code d'éthique - L'ancien
premier ministre est blâmé pour avoir
accepté de l'argent de Schreiber
Me Pratte insiste sur l’importance de la
réputation de Mulroney
L’homme
aux trois enveloppes brunes - ALAIN DUBUC
La
volonté
de ne pas savoir - YVE S BOISVERT
Mulroney
n’a payé des impôts que sur la
moitié des sommes
COMMISSION OLIPHANT : Charest n’a aucun
souvenir d’avoir rencontré Schreiber
COMISSION
OLIPHANT : UNE JOUTE ORATOIRE MUSCLÉE
COMMISSION
OLIPHANT
:
Mulroney
a
hésité
à
être
payé
en
espèces
La
demi-grossesse de M. Mulroney
Mulroney
s’en prend aux médias
La
causerie de M. Mulroney - YVES BOISVERT
Mulroney quitte la salle avec un large sourire
Qu'est-ce
qu'un conflit d’intérêts ?...
Gatti et le jeu des apparences - Yves
Boisvert
Un an de
probation pour Guy Lafleur
À
la
défense
de
Guy
Lafleur
-
LYSIANE
GAGNON
Guy,
oh!
Guy Lafleur! - YVES BOISVERT
Guy
Lafleur
: La loi et l’Ordre - ANDRÉ PRATTE
Les
parents
anonymes - Yves Boisvert
Guy Lafleur : Fallait-il frapper si fort
? - Jean Hébert
La troisième guerre du Golfe
Être fou légalement
- YVES BOISVERT
La
justice ment
Un seul système de justice
Manuel
pour se tirer dans le pied - YVES BOISVERT
Les petits délinquants ont la vie facile
Le recentrage du droit criminel - Yves Boisvert
Le syndrome Gomery - Yves
Boisvert
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LE DEVOIR
Lettres
- Madame la marquise Weil
THE GAZETTE
Keeping
the public safe should be paramount
Seeking
justice for Zahra Kazemi
White-collar
crime presents challenges
GLOBE AND MAIL
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L'ACTUALITÉ
TIME MAGAZINE
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La pédophilie politiquement correcte -
YVES BOISVERT
Ah, si
seulement ce misérable évêque avait
réalisé u n film , ne serait-ce qu’un court
métrage, peut-être les pleureuses hollywoodiennes
et la France médiatique voleraient-elles à son
secours.
Voic i en e f fe t q ue M g Raymond Lahey, évêque
démissionnaire d’Halifax, est accusé de
possession de matériel pornographique juvénile.
On a saisi son ordinateur la semaine dernière aux
douanes.
S’il avait fui en France, et que, dans 10 ou 20 ans, il
était arrêté en se rendant dans un
congrès eucharistique en Italie, puis menacé
d’extradition, personne n’oserait prendrait sa défense.
Il n’y aurait nulle part de coalition de gens respectables
pour réclamer sa libération en invoquant son
immense talent, le passage du temps, ses bons états de
service et la cruelle sévérité des peines
dont on le menace.
Voilà ce qui arrive aux présumés
pédophiles de droite non cinématographiques.
Tout le monde ne peut pas être Roman Polanski.
De la même manière, de nos jours, personne
n’oserait dire que les poursuites civiles contre
l’Église, pour les viols par des prêtres il y a
50, 40 ou 30 ans, sont des choses trop lointaines pour qu’on
s’y intéresse. Le diocèse d’Halifax vient tout
juste de régler à l’amiable un recours de
plusieurs victimes de prêtres, à hauteur de 15
millions pour des gestes remontant à cette
époque.
Il est juste aux yeux de tous de réclamer et d’obtenir
réparation pour les sévices commis par des
prêtres, même morts, et le silence complice de la
hiérarchie catholique d’antan. C’est parfois
très tard, après un long processus, que les
victimes se révèlent.
Les vieilles justifications sont maintenant irrecevables,
même au sein de l’Église catholique. Autrefois,
on protégeait les prêtres pédophiles ou
violeurs, on se contentait de les déplacer, on tentait
d’enterrer ces scandales scabreux pour protéger
l’institution. Et puis, on pardonnait, on excusait ces actes
si promptement qu’ils étaient souvent impunis.
Autrement dit, les victimes étaient oubliées le
plus rapidement possible. Elles ne viendraient pas
détruire la vie et l’oeuvre de prêtres
jugés par ailleurs admirables. C’est parfois des
prêtres parmi les plus populaires de leur
communauté qui ont été accusés. On
n’est jamais qu’une seule chose, n’est-ce pas, on ne
résume pas une vie par un ou deux errements…
L’Église a été durement critiquée
pour avoir raisonné ainsi et elle paie maintenant pour
sa complaisance passée. Elle a changé sa
politique, de gré et surtout de force.
Les
défenseurs de Roman Polanski dans l’industrie du
cinéma, eux, ne raisonnent pas autrement que
l’Église d’il y a 50 ans. Le pouvoir hollywoodien se
scandalise de son arrestation et le défend en invoqua
nt, au fond, le même genre d’arguments qui feraient
scandale s’ils étaient utilisés pour
défendre un prêtre. Tout ceci avec un vernis
progressiste impeccable.
D’abord, ils passent vite sur les détails
désagréables de « l’incident ».
Qu’est-ce q u ’ u n m o m e n t d ’é g a r e - ment da
ns u ne v ie aussi resplendissante ?
Polanski a drogué et soûlé une adolescente
de 13 ans qui rêvait de faire du cinéma. Il l’a
ensuite sodomisée, même si elle
répétait « non », et il l’a
violée aussi. Au Canada comme aux États-Unis, la
défense de consentement n’est pas recevable quand un
adulte a une relation sexuelle avec une personne de moins de
14 ans. C’est une agression sexuelle dans tous les cas.
Qu’importe, on réclame une sorte d’immunité ou
de prescription pour cause de génie en faveur de
Polanski. On en a vu parler d’une « erreur de jeunesse
». Le gars avait 44 ans ! Imagine-t-on qu’on invoque la
même chose en défendant un prêtre de 76 ans
qui aurait commis des gestes semblables il y a 32 ans ?
Évidemment jamais.
On nous dit également qu’il a beaucoup souffert, sa
femme ayant été assassinée par un tueur
en série et ses déplacements étant
limités depuis 31 ans.
D’abord, si la souffrance passée des accusés
procurait l’immunité judiciaire, les palais de justice
seraient fermés.
Ensuite, si ses déplacements sont limités, c’est
parce qu’il a fui la justice. Il s’est avoué coupable
d’une infraction criminelle moindre en 1977, après
négociation avec le procureur de l’État. Quand
il s’est rendu compte que le juge irait bien au-delà de
la peine négociée, il a choisi de fuir en
France, car il en avait les moyens, et on l’y protège
depuis 31 ans.
Il y a eu des irrégularités judiciaires,
plaide-t-on par ailleurs. Le juge n’était pas
impartial. Toutes choses apparemment
révélées dans un documentaire produit
l’an dernier mais qui ne changent rien au fond de l’affaire:
il n’a pas reçu sa sentence et son exil est une fuite.
Essayez d’imaginer un seul instant un discours
équivalent pour défendre un
ecclésiastique impliqué dans un crime sexuel
aussi sérieux.
Le ministre français de la Culture
Frédéric Mitterrand juge même
«absolument épouvantable » cette
arrestation «pour une affaire qui n’a pas de
sens».
Moi, ce que je trouve absolument épouvantable, c’est
cette indulgence pénale bon chic, bon genre. Non pas
que la justice pénale américaine soit un
modèle à imiter. Mais cette campagne pour mettre
à l’abri de la loi certains citoyens triés sur
le volet artistique, ça, c’est assez pitoyable. Sous
couvert de bons sentiments, c’est en fait un plaidoyer pour
une justice de classes institutionnalisée et une
banalisation d’une agression sexuelle sérieuse.
Y
a-t-il donc une pédophilie condamnable et une autre
politiquement correcte ?
Roman Polanski : Pour
ou contre l’extradition?
Le
cinéaste Roman Polanski s’oppose à son
extradition vers les États-Unis, où il est
recherché pour une affaire de moeurs qui date de
près de 32 ans. Son avocat a dénoncé hier
son arrestation «tout à fait extravagante»
par la Suisse et demandé sa remise en liberté.
L’affaire fait couler beaucoup d’encre partout dans le monde.
Quoique nos deux chroniqueurs, Marc Cassivi et Marie-Claude
Lortie, estiment que le crime commis par Roman Polanski reste
«odieux», l’un critique l’extradition, l’autre
non.
PHOTOREUTERS
Honte
à la Suisse! - Marc Cassivi
Le cinéaste Roman Polanski a 76 ans. Il vit en exil
depuis plus de 30 ans. Samantha Geimer, l’adolescente qu’il a
violée en 1976, maintenant mère de trois enfants,
lui a pardonné publiquement son crime répugnant.
Son exclusion de Hollywood pendant toutes ces années,
croit-elle, constitue une peine suffisante.
Ce n’est pas l’avis des autorités américaines.
Roman Polanski, dont la carrière a
périclité dans les années 80, habite
à Paris. Il voyage et tourne en Europe depuis des
années sans être inquiété, mais il
n’a jamais remis les pieds aux États-Unis, où il
est toujours visé par un mandat d’arrêt
lancé contre lui à l’époque.
À la demande du procureur général de Los
Angeles, Polanski a été emprisonné ce
week-end par la police suisse, à son arrivée
à l’aéroport de Zurich. Le festival de
cinéma de cette ville devait lui rendre hommage samedi.
Il risque d’être extradé aux États-Unis dans
les 40 jours.
Les réactions à l’arrestation du
réalisateur de Chinatown et de Rosemary’s Baby ont
été promptes et vives, en Europe comme aux
États-Unis. La presse suisse, qui s’est
inquiétée des répercussions de cet incident
sur la réputation internationale de son pays, a
établi des liens entre la collaboration efficace de la
Suisse avec les autorités américaines et les
récents déboires de la banque helvète UBS,
contrainte de livrer à Washington les noms de 4450
clients américains soupçonnés
d’évasion fiscale.
«Difficile de ne pas faire de rapprochement entre
l’affaire UBS et l’arrestation-surprise de Roman Polanski. La
Suisse a-t-elle voulu faire plaisir aux États-Unis au
risque d’un excès de zèle qui n’améliore
guère son image de marque à
l’étranger?» demandait hier le quotidien Le Matin.
«Pouvaiton manquer à ce point de sensibilité
pour ne pas anticiper le tollé que cette arrestation
allait provoquer et les dégâts d’image qu’elle ne
manquerait pas d’entraîner?» demande aussi Le Temps.
La presse américaine s’est aussi questionnée sur
la pertinence de cette arrestation. «À l’heure
où la Californie met à mal la protection sociale
des populations démunies et au chômage, sans parler
des coupes dans le budget de l’éducation, on pourrait
espérer que la justice ait mieux à faire que de
susciter une polémique internationale en interpellant un
réalisateur pour une affaire qui remonte à 32 ans,
surtout quand on sait que la victime ne souhaite plus parler de
cette histoire», a estimé le chroniqueur du Los
Angeles Times Patrick Goldstein.
Le viol d’une jeune fille de 13 ans n’est pas une mince affaire.
L’agression sexuelle de mineurs ne saurait d’aucune façon
être banalisée. Je ne sais rien des tractations des
banques suisses avec Washington ni du déclin de la
protection sociale en Californie. Ce que je sais, en revanche,
et ce en quoi je crois fermement, c’est qu’un festival de films
devrait être un lieu protégé, au même
titre que l’enceinte d’une église. Tous, peu importe ce
qu’on leur reproche, devraient sans crainte pouvoir s’y
retrouver, les cinéastes de réputation
internationale comme les autres.
Ce que je sais aussi, c’est que la tradition d’asile du festival
de film, de tous les festivals de cinéma, vient
d’être rompue ce week-end en Suisse. Dans les
circonstances, la communauté cinématographique
internationale a eu raison de dénoncer l’arrestation de
Polanski et de déplorer qu’une manifestation culturelle
soit transformée en «traquenard policier».
« Forts de leur extraterritorialité, les festivals
de cinéma du monde entier ont toujours permis aux oeuvres
d’être montrées et de circuler et aux
cinéastes de les présenter librement et en toute
sécurité, même quand certains États
voulaient s’y opposer », affirment quelque 70 signataires
d’une pétition qui circule depuis dimanche, dont les
cinéastes Michael Mann, Julian Schnabel, Pedro
Almodóvar, Ursula Meier, Fanny Ardant, Alejandro Gonzalez
Inarritu, Wong Kar Waï, Walter Salles et Bertrand
Tavernier.
Je le répète, le viol est un crime odieux. Le viol
d’un mineur est inqualifiable. Ce n’est pas de ça qu’il
est question dans cette chronique. Trouver inadmissible qu’un
festival de films serve de guet-apens à une
opération policière n’est pas un cautionnement
d’un acte criminel, quel qu’il soit.
L’arrestation de Roman Polanski à Zurich témoigne
d’une dérive importante, d’un accroc inquiétant
à la liberté d’expression, dont on mesure mal les
répercussions. C’est aussi une honte pour la Suisse, pays
d’une proverbiale neutralité qui a agi en
État-délateur.
Refuser
d’oublier - Marie-Claude Lortie
La victime de Roman Polanski a aujourd’hui 45 ans, est
mariée, a des enfants et une vie. On la comprend de
ne pas vouloir revivre pour la millième fois
l’horreur de ce qu’elle a subi. On la comprend de ne pas
vouloir que la Terre entière sache, à nouveau,
ce à quoi elle a été soumise il y a 32
ans.
On la comprend quand elle dit que tout ce qui suit le crime
est parfois pire que le crime lui-même… Il y a des
lois qui protègent aujourd’hui l’identité des
victimes de crimes sexuels. C’est pour leur éviter ce
cauchemar qui ne finit jamais. Car la médiatisation
du récit, le rappel des sévices contribuent
à la souffrance. À l’humiliation. D’ailleurs,
parfois, la justice a des aspects si pénibles que les
victimes préfèrent la fuir.
Celle qui fut la proie du réalisateur
préfère aujourd’hui ne pas rouvrir la plaie?
Rien d’insondable.
L’incident dont on parle n’a rien d’une scène
d’amour. C’est du classé XXX. Le genre d’agression
dont on sort fracassé, anéanti, dont on n’a
surtout pas envie de parler ou d’entendre parler. Demandez
à toutes les victimes de viol ce qu’elles en pensent,
des garçons agressés par les curés aux
femmes forcées par leur mari à des pratiques
sexuelles dont elles ne veulent pas. Pas envie que quiconque
sache ce qui m’est arrivé, vous dirontils, si les
mots réussissent à sortir de leur bouche
tremblante.
Il faut lire toutefois le témoignage de la petite
fille de 13 ans, celle qui était dans la maison de
Mulholland Canyon le soir du drame, pour comprendre à
quel point il est important, malgré tout, de revenir
sur cette affaire et d’obliger M. Polanski à faire
face à la justice.
Accessible sur l’internet, ce témoignage, recueilli
devant un grand jury deux semaines après la
tragédie de mars 1977, décrit la soirée
en détail et nous replonge de façon
frigorifique dans le drame. À chaque «j’avais
peur», à chaque «je lui ai dit
non», on sent la détresse figée de celle
qui est censée être avec Polanski pour des
photos, au lieu de quoi elle se fait complètement
emberlificoter par l’homme de 44 ans, qui lui sert du
champagne, lui offre un sédatif, l’amène
à sa chambre…
Difficile, en lisant cela, de ne pas avoir la chair de
poule, voire l’envie de vomir, de ne pas se revoir
soi-même à 13 ans, de ne pas penser à
nos enfants…
Hier, les commentaires allaient bon train sur l’internet au
sujet de cette affaire et j’ai lu quelque part un internaute
avancer que, selon lui, cette tragédie s’était
produite parce qu’il y avait un flou moral dans les
années 70 entourant toutes ces soirées
arrosées où on se permettait tout au nom de la
liberté et de l’anti-ringardise.
Mais ce qu’il y avait aussi beaucoup, dans les années
70, ce sont des gens qui ont profité d’une
supposée nouvelle largesse d’esprit pour justifier
des comportements d’agressions sexuelles vieux comme le
monde. Et ce qu’il y avait aussi beaucoup dans les
années 70, c’est un système judiciaire et une
société nord-américaine où le
viol était un crime extrêmement difficile
à dénoncer et à prouver, encore plus
quand les victimes n’étaient pas agressées
dans la rue par des inconnus, mais bien par des gens
qu’elles connaissaient. Si cette cause s’est rendue aussi
loin, à l’époque, c’est parce que le cas
était clair.
Lisez les questions de l’avocat qui interroge la petite
devant le grand jury et vous comprendrez l’esprit de
l’époque. Aucune délicatesse. Aucun gant
blanc. On lui demande, notamment, d’expliquer comment elle
sait qu’elle a été sodomisée contre son
gré. Et ça, ce ne sont pas les questions de
l’avocat de Polanski, mais bien de la poursuite, donc celui
qui est supposé être du bord de la victime…
Si de telles horreurs ne se produisaient pas tous les jours
dans notre société, si on pouvait dire, sans
se tromper, qu’il s’agit d’un cas unique, si on pouvait dire
que Polanski a purgé sa peine autrement, comme cela
arrive parfois à certains criminels qui paient cher
leurs gestes passés... Si on avait l’impression,
quelque part, que justice a été rendue…
M. Polanski, le brillant cinéaste, a plutôt eu
droit à des défenseurs en tous genres depuis
30 ans. On a réussi à laisser comme trace du
crime une esquisse toute simple de détournement de
mineur. On a réussi à créer
l’impression que, depuis 32 ans, le grand cinéaste
payait de sa liberté de voyager un délit pour
lequel il n’y a que ces puritains d’Américains pour
en faire tout un plat…
Je comprends la victime de vouloir clore ce dossier, mais la
justice doit, aujourd’hui plus que jamais, se lever et faire
peur à tous les violeurs et agresseurs sexuels de ce
monde et leur dire que, 32 ans plus tard, elle refuse
d’oublier.
Immunité artistique
- Mario Roy
Il y a
peut-être de bonnes raisons pour que l’on cesse
d’ennuyer le cinéaste Roman Polanski avec l’agression
sexuelle qu’il a commise à l’endroit d’une
adolescente. Il a peut-être déjà assez
« payé ». Ça s’est passé il
y a très longtemps. La victime a laissé tomber
sa plainte. Les Américains sont des puritains
imbéciles. Un sombre complot impliquant les banques
suisses n’est pas exclu...
Tout cela mérite d’être soupesé.
Mais il y aurait aussi une très mauvaise raison de
tourner la page. Et ce serait l’« immunité
artistique ». C’est-à-dire une sorte de
passeport diplomat ique dest i né exclusivement aux
artistes. Ou de statut d’extraterritorialité
s’appliquant au mètre carré de sol qu’ils
foulent de leurs pieds !
Ce serait ridicule. Déjà que les artistes
jouissent de facto d’une immunité morale quasi
totale: la société tolère chez eux des
comportements qu’elle n’accepterait de personne d’autre.
Un artiste peut fonder pendant des décennies son
personnage public sur la grossièreté, la
mauvaise foi, l’invective, l’injure, la calomnie et la haine
sans récolter autre chose que l’admiration
obséquieuse de la galerie. « C’est un artiste
blessé », a-t-on dit d’un cinéaste – un
autre! – qui, en 2005, a été condamné
en France pour harcèlement sexuel. En 2003, un
chanteur françaisaeudroitàdes louanges
lorsqu’il a assassiné sa conjointe: « Notre
frère d’écriture et de coeur, nous aimons tout
de lui ! »... « Coupable de rien: c’est un
intellectuel, un pur, un sensible »... « Ses
chansons? Elles sont la preuve de son mal-être
»...
Or, quel
plombier, après avoir tué sa femme,
tripoté les fesses d’une cliente ou vomi à
répétition sur ses concitoyens, en serait
excusé parce qu’il sait assembler convenablement des
tuyaux? Et le lieu où se tient le congrès
annuel de son corps de métiers serait-il alors
sanctuarisé?...
C’est une boutade, bien entendu.
Et elle serait fort malvenue si, dans l’affaire Polanski, la
liberté d’expression ( plus essentielle aux artistes
qu’aux plombiers!) était menacée. Mais ce
n’est pas le cas. On n’a pas bâillonné le
cinéaste, ni censuré ses oeuvres, ni
empêché leur projection. On lui demande des
comptes – à tort ou à raison, cela
relève d’un autre débat – en rappor t avec des
gestes criminels.
En réalité, dans l’agitation outrée des
pétitionnaires proPolanski, on décode un
soustexte, pas du tout inédit dans le monde de l’art,
qui démarque la pratique de celui-ci des autres
activités humaines et justifie un statut particulier.
Ceux qui sont le moindrement familiers avec cet univers
connaissent bien cette pose. C’est l’artiste vu comme
titulaire d’une nature quasi divine, entretenant des
rapports avec le « génie » et le «
sublime », des mots qu’on a de fait entendus depuis
deux jours.
Et
alors quel sacrilège, en effet, d’oser s’en prendre
à un demi-dieu!
Le professionnel - YVES BOISVERT
PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE
Daniel Bellemare est chargé
d’enquêter sur l’assassinat de l’ancien premier ministre
libanais Rafiq Hariri. Même en visite au Canada, il ne
se déplace pas sans escorte policière.
Assassinat politique
En tournant le coin de la rue,
j’aperçois l’immense Jeep blindé noir, gyrophares
allumés, devancé d’une autre voiture de police
banalisée.
Oups. Ce n’était peut-être pas une très
bonne idée, finalement, de donner rendez-vous à
Daniel Bellemare dans un café bondé de la
très étroite rue Saint-Paul…
Je pensais que la sécurité prenait congé
pendant les visites au Canada du procureur du Tribunal
spécial pour le Liban. Eh bien non.
Six policiers format géant étaient en train de
sécuriser les lieux, dans la rue, sur le trottoir, dans
le café…
« Je crois que nous devrions aller ailleurs», ai-je
suggéré, au soulagement évident de ses
gardiens.
Avant même de lui serrer la main, j’ai donc entrevu ce
qu’est devenu la vie de celui qui préside depuis 2008 la
première enquête internationale sur un acte de
terrorisme.
Quand il était en poste au Liban, il fallait un
cortège de 85 hommes pour chacun de ses
déplacements. Démineurs, soldats, policiers,
gardes du corps, etc. Il vit maintenant dans une sorte de
chambre forte à La Haye.
L’enquête porte sur l’assassinat de l’ancien premier
ministre libanais Rafiq Hariri. Lui aussi se savait
menacé. Lui aussi se déplaçait sous
très haute protection. Son cortège de six voitures
a tout de même sauté le 14 février 2005
à Beyrouth, tuant le chef de gouvernement et 22 autres
personnes, en plus de blesser 220 personnes.
Des enquêteurs de 17 pays ont été
dépêchés sur les lieux par une commission
internationale et un tribunal spécial a été
créé par le Conseil de sécurité de
l’ONU, à la demande du Liban.
Un premier procureur, l’Allemand Detlev Mehlis, a eu tôt
fait de pointer la Syrie comme suspect numéro 1. Mais
informé de complots pour l’assassiner, Mehlis a
démissionné. Un deuxième procureur, Serge
Brammertz, lui a succédé en 2006. Il a aussi
démissionné deux ans plus tard.
Daniel Bellemare, grand patron des 800 procureurs de la Couronne
fédérale pendant 14 ans, leur a
succédé en toute connaissance de cause.
Du crime organisé au terrorisme
L’homme originaire de Drummondville a commencé sa
carrière dans des procès de drogue dans les
années 70. Il s’est donc frotté
régulièrement au crime organisé. Il a
déjà été menacé suffisamment
sérieusement par des motards pour être
protégé. «Mais le crime organisé, ce
n’est pas comme les terroristes, qui n’ont aucun respect pour la
vie.»
«Si on se laisse envahir par la peur, on est
paralysé. Et si on a peur, les terroristes ont
gagné. Je suis assez fataliste. Si mon heure est
arrivée… Il faut envoyer le message aux terroristes que
si ce n’est pas moi qui fais l’enquête, un autre
viendra.»
Qu’est-ce qui le prédisposait à s’occuper de cette
enquête? «Pas ma connaissance du terrain. Je
n’étais jamais allé au Moyen-Orient, je ne
connaissais pas le Liban. D’une certaine façon,
c’était un atout, parce qu’à l’évidence, je
n’ai aucune visée politique. Au Liban, chacun a son
agenda.»
Me Bellemare a complètement changé l’approche du
bureau du procureur. Plus de déclarations spectaculaires
aux médias, plus de suspects identifiés. Ce serait
une enquête de meurtre. Il faudrait des policiers
d’expérience. Et de la discrétion.
«On a
lancé le message que nous étions totalement
apolitiques. Créés par l’ONU, mais
indépendants. À mon entrevue et au Conseil de
sécurité, je leur ai dit que s’ils cherchaient
quelqu’un pour faire du travail politique, ils avaient
trouvé le mauvais gars. Je ne suis pas un diplomate, je
suis un procureur. Avec moi, what you see is what you get!
«Le Conseil de sécurité, comme tout le
monde, veut savoir quand je serai prêt à
déposer des accusations. Je ne peux pas le dire.»
Centimètre par centimètre
Plusieurs doutent même que l’enquête aboutisse.
Depuis l’assassinat du premier ministre libanais, 22 autres
attentats politiques ont été commis au Liban, et
on suppose qu’ils sont liés à la mort de M.
Hariri.
Quand on soulève des doutes, le procureur Bellemare
vous regarde avec du feu dans les yeux.
« Je peux vous dire ceci : je n’ai pas quitté la
retraite pour signer un échec. Si je n’étais pas
optimiste, je ne continuerais pas. Et si je frappe un mur, je
vais le dire. Les gens qui travaillent dans l’équipe le
font tous par choix et sont totalement dévoués.
À ceux qui pensent que la tâche est impossible,
je leur dis de se trouver un autre emploi ! »
« Pour chaque centimètre de progrès, il y
a un kilomètre de travail. Les témoins ont
très peur. Nous devons les rassurer, les
protéger, protéger leur famille. Nos
enquêteurs se promènent partout dans le monde et
ils ne sont pas toujours les bienvenus. Enquêter sur un
attentat terroriste, ce n’est pas comme faire une
enquête de meurtre à Montréal. On ne peut
pas se contenter d’envoyer des détectives cogner aux
portes. Eux-mêmes sont espionnés. C’est
d’ailleurs une des raisons de notre déménagement
(le 1er mars) à La Haye. On avait de la
difficulté à protéger la
confidentialité de l’enquête à Beyrouth.
»
Sans parler de la sécurité du personnel et des
tentatives de déstabilisation. « Je suis venu
passer des examens médicaux au Canada et un journal a
déclaré que j’étais en phase terminale
d’un cancer. Un autre a déclaré que j’allais
publier une liste de 200 suspects. Il y a des
énormités nouvelles chaque mois. »
Les 9000 pièces à conviction sont maintenant en
sécurité aux Pays-Bas.
Procès ou pas ?
Le mandat du procureur Bellemare court jusqu’en mars 2012.
Impossible de lui faire dire si, d’ici là, quelqu’un
sera accusé. Si c’est le cas, un avocat est
déjà désigné pour mener le
procès – qui pourrait être tenu en l’absence de
l’accusé. Comme la chose est devenue commune au Canada
dans les enquêtes majeures, les procureurs travaillent
avec les policiers pendant l’enquête – ce qui
était impensable il y a 20 ans. C’est en bonne partie
cette expertise d’organisation et de coordination des
enquêtes qui a fait de lui un candidat à ce
poste.
En avril, Me Bellemare a ordonné la libération
de quatre généraux détenus depuis trois
ans et demi et soupçonnés de complicité
dans l’attentat, mais jamais accusés. Il n’avait pas la
preuve pour justifier leur détention, quoi qu’aient pu
déclarer ses prédécesseurs.
« Nous sommes là pour amasser de la preuve
admissible et déposer des accusations dans
l’intérêt public, avec une probabilité
raisonnable de condamnation. C’est ça mon
métier.
Symbole et impunité
« Le peuple libanais attend beaucoup de cette
enquête. Elle a une portée symbolique. Celle de
mettre fin à l’impunité au Liban. Il faut qu’on
sache qu’on ne tue pas impunément. Ça va donc
beaucoup plus loin que la cause elle-même. Il peut y
avoir un impact sur la stabilité de la région.
C’est important aussi pour les Nations unies de
démontrer qu’on peut rallier les forces internationales
dans un effort commun de justice.
« Je ne veux pas créer d’expectatives
fantaisistes, mais je veux redonner confiance. On m’a dit :
cet attentat, c’est du travail de professionnels ! Eh bien,
nous aussi, on est des professionnels ! Faire sauter
quelqu’un, c’est plus rapide que de remettre les pièces
ensemble. C’est comme un ensemble de points qui forment un
dessin qu’on ne voit pas encore.
« Mon seul guide, c’est la preuve et la règle de
droit. En droit international, on est obligé de se fier
aux bons offices des pays, on n’a pas de force de police
autonome. Mais on a des pistes. Et on a fait un bon bout de
chemin. »
Je
le salue et aussitôt il grimpe dans son Jeep avec ses
protecteurs et, peutêtre, ce dessin qu’il a
commencé à tracer entre les pointillés.
La «balloune» - Mario Roy
Un
conservateur est un progressiste qui s’est fa it ag resser
pa r u n criminel, édicte une maxime anglo-saxonne…
En ce cas, nous, Québécois, sommes apparemment
épargnés par le crime puisque nous aimons bien
nous considérer plus progressistes en ce domaine que
ne le sont, par exemple, les Canadiens anglais. Ou les
Américains. Ou Stephen Harper. La répression,
très peu pour nous. Ici, on parle dialogue,
prévention et réhabilitation!
Mais serait-ce en train de changer ? C e r t a i n s
évé ne - ments, dont la saga des «
criminels à cravate», le laissent croire.
Pour la première fois, en effet, la tendance
dominante de l’opinion publique a été de
réclamer, contre les Vincent Lacroix et autres Earl
Jones, des peines de prison d’une
sévérité à faire pâlir un
vieux juge évangéliste et républicain
du Texas! Le second, Jones, a même été
physiquement agressé à sa sortie du palais de
justice – laissé sans protection, il aurait
été lynché. Se souvienton que, jadis,
il était vu comme progressiste de plaider que les
crimes commis sans violence ne méritent pas, ou peu,
de prison?
Il faut croire que de se faire voler sa pension de
vieillesse peut fabriquer instantanément un
conservateur!
D’ailleurs,
on aura aussi remarqué que la hargne à
l’endroit des criminels violents a monté d’un cran.
Ainsi, après des agressions particulièrement
sordides contre des femmes, des enfants ou des vieillards,
la télé déniche invariablement un
«homme de la rue» (ou une femme) disposé
à plaider pour l’application en ces cas de
châtiments inusités et cruels, sinon pour la
peine de mort... L’alcool au volant, c’est pareil. Chacun
comprend que le conducteur ivre est un danger public qui
doit être repéré et traîné
en cour. Pourtant, il est étrange que peu de
réactions négatives (pas même de la part
du Bloc québécois) aient accueilli, cette
semaine, l’annonce d’un nouveau projet du gouvernement
Harper: celui de donner à la police le droit de
soumettre à l’alcootest des automobilistes
interceptés au hasard, sans devoir invoquer les
«motifs ra ison nable s de c roi re » presc r
its jusqu’ici.
Or, il y a un os. Et même plusieurs.
D’abord, une telle loi survivrait difficilement à un
examen par la Cour suprême. Ensuite, comment un
citoyen soucieux de l’intégrité de ses droits
fondamentaux pourrait-il accepter de donner aux forces de
l’ordre un tel pouvoir? Car il s’agit bel et bien de nier la
présomption d’innocence et d’inverser le fardeau de
la preuve: en pratique, tout conducteur serait
présumé fin soûl et devrait souffler
dans la «balloune» pour prouver qu’il ne l’est
pas!
Enfin, le précédent étant
créé, ne serait-on pas tenté
d’étendre ce passe-droit à d’autres
infractions, en d’autres lieux, en d’autres circonstances?
Même le plus chaud partisan de la loi et de l’ordre
devrait y réfléchir.
La liberté, ça se mérite -
ANDRÉ PRATTE
La
libération de Vincent Lacroix a provoqué une
nouvelle levée de boucliers contre la règle qui
permet la libération d’un détenu non violent
après qu’il a purgé un sixième de sa
peine. Dans le tollé qui a éclaté, tous
les partis fédéraux ont proposé de revoir
la procédure dite «d’examen expéditif
» (PEE). Le chef du Bloc québécois, Gilles
Duceppe, a été le plus catégorique,
réclamant l’abolition de cette procédure
dès le premier jour de la reprise des travaux des
Communes: «C’est très simple, ça se fait
en deux temps, trois mouvements, si la volonté
politique est là.»
Nous espérons aussi que les parlementaires
s’attaqueront à cette question avec
détermination et célérité. Il n’y
a pas que les auteurs de crimes économiques qui
bénéficient de ces libérations
expéditives. C’est aussi le cas de plusieurs membres du
crime organisé reconnus coupables de crimes sans
violence, comme le blanchiment d’argent ou le trafic de
stupéfiants. Chaque fois qu’un de ces truands quitte
prématurément le pénitencier, la
crédibilité du système judiciaire est
entachée.
Agir avec précipitation dans ce domaine n’est toutefois
pas une bonne idée. Les élus devront prendre en
considération les effets d’une telle mesure, notamment
sur l’augmentation de la population carcérale. Environ
800 personnes sont libérées chaque année
au Canada après avoir purgé un sixième de
leur peine. Les prisons étant déjà
débordées, comment gérera-t-on cette
clientèle supplémentaire?
L’abolition
de la libération au sixième de la peine devrait,
en toute logique, s’inscrire dans une réforme plus
vaste des libérations conditionnelles. En 2007, un
comité d’experts a recommandé
l’élimination de toutes les libérations
automatiques, soit à la fois celle prévue par le
PEE et la libération aux deux tiers de la peine (la
libération d’office). Selon le comité, «la
mise en liberté a rbit ra i re qu i n’est pas
accordée en fonction de la réadaptation est
inefficace (...). Il faut exiger des délinquants qu’ils
méritent leur retour dans la collectivité et
qu’ils démontrent qu’ils ont changé et qu’ils
sont capables de vivre en tant que citoyens respectueux des
lois.»
Le gouvernement conservateur a accueilli favorablement le
rapport du comité. Mais le projet de loi C-43,
déposé en juin dernier, constitue une
étape bien timide vers la mise en place d’un
système fondé sur le principe de la
«libération conditionnelle
méritée.» Il faut aller plus loin, plus
vite.
S’il y a un sujet sur lequel les partis fédéraux
devraient être capables de s’entendre, c’est bien
celui-là. Malheureusement, la récente
montée de la tension partisane à Ottawa laisse
peu d’espoir qu’une telle réforme, aussi essentielle
soit-elle, puisse être lancée à court
terme.
Des peines trop courtes - Michel
St-Jacques
J’imagine que
je ne suis pas le seul au Québec à en avoir ras
le bol de notre système judiciaire. On se targue au
Canada de posséder un taux de criminalité de
beaucoup inférieur aux États-Unis, ce qui est
vrai, mais on néglige de tenir compte de bien des
facteurs historiques.
Sans les excuser, les Américains sont un peuple plus
violent que le nôtre pour plusieurs raisons: la guerre
d’Indépendance, la conquête sanglante de l’Ouest,
la guerre de Sécession, les problèmes raciaux
liés à l’esclavagisme, une immigration plus
diversifiée qui a favorisé très tôt
les rivalités ethniques, et le fameux amendement
constitutionnel concernant le libre port d’armes.
Au Canada, les sentences sont courtes (comparez celles des
fraudeurs d’Enron et celles des magouilleurs du scandale des
commandites) et on relâche bien vite les coupables,
faute d’espace dans les prisons. Écouter les nouvelles
judiciaires à la télé est devenu un
pot-pourri d’aberrations.
Ce qui cloche au Québec (et probablement dans le reste
du Canada), c’est que les crimes sont pénalisés
très souvent d’une façon ridiculement
légère. Ensuite, une fois dans le milieu
carcéral, c’est pratiquement le Club Med: soins
gratuits (et hospitalisation prioritaire), salle
d’entraînement, piscine, télévision,
téléphone cellulaire pour voir à son
petit
extérieur, repas à la carte (astuce des
contraintes religieuses), intimidation des gardiens (pour
favoriser l’entrée de drogues), fouilles
préventives des cellules rendues presque impossibles
(la Charte des droits).
Pourquoi
pensez-vous que lorsqu’un criminel canadien se fait pincer au
Mexique, au Liban ou en Indonésie, il fait des pieds et
des mains pour venir purger sa peine dans nos cellules ? Quand
on écoute les confidences des gardiens de prison, ils
disent carrément que les détenus ont plus de
droits qu’eux, que le « contrôle » de
plusieurs secteurs de la prison est aux mains des motards ou
des membres des gangs de rues. Mais il ne faut pas parler de
ça à haute voix, ça va contre le
politiquement correct, contre la réhabilitation, contre
le pardon social. On risque de passer alors pour des
intolérants, des extrémistes de droite, des
réactionnaires, voire des sans-coeur.
Le nec plus ultra de l’aberration est de deux ordres : le
temps qui compte en double durant l’incarcération avant
la condamnation et les sorties de prison automatiques
après un sixième de la peine pour les crimes
sans violence. Que dire des peines « à vie
» qui valent en fait 20 ans (25 ans pour de rares cas
extrêmes) avec, dit le juge sans rire encore la semaine
dernière, « 14 ans de prison à purger
ferme avant une demande de libération » ?
On dira que « les études » de criminologues
et des psychologues prouvent que la réhabilitation vaut
mieux que la répression, ou qu’il n’y a rien de pire
que de priver un être humain de sa liberté. Et
priver la victime de sa vie, de ses biens (Norbourg) ou la
laisser avec une incapacité physique permanente, elle?
Et que dire des ivrognes au volant condamnés cinq, huit
ou 12 fois, encore derrière leur volant jusqu’à
la fois fatale où ils fauchent la vie d’un innocent?
En tout cas, si jamais je passe devant un juge, je connais mes
quatre arguments de défense: 1) je n’ai pas
d’antécédent judiciaire, un grand classique!
comme si le premier crime était excusable; 2) il n’y a
pas eu de violence; 3) j’ai évité un
procès « long et coûteux » à
la société en plaidant coupable; 4) de concert
avec la Couronne, on y va pour une petite entente à
l’amiable sur les chefs d’accusation.
Et si je suis condamné, je connais tous les
atténuants de peine déjà bien
médiatisés: 1) le temps que dure
l’incarcération préventive et le procès,
tout ça compte en double; 2) autre classique: je
mérite sûrement une peine «dans la
communauté» car je ne représente pas de
risque de récidive; 3) encore mieux, j’exige une peine
«avec sursis» car je suis soutien de famille; 4)
toujours, toujours invoquer la jurisprudence, elle est
tellement doucereuse; 5) bien sûr, je compte bien me
prévaloir du «1/6 de peine automatique»; 6)
enfin, sitôt condamné, je ferai sûrement
appel et c’est la société qui paiera les frais
de cour.
Quel système de justice boiteux et absurdede laxisme!
Qu’onest doncbons, sans remords sur la conscience et
formidablement distincts, ici, au Québec. Une peine
méritée, à purger totalement pour un
crime grave ou sordide? Mais d’où sortez-vous donc, on
n’est pas au Moyen-Âge, quand même!
Onde de choc chez les Afghans de Montréal
- Stéphanie Bérubé
« C’est
une histoire de folie, a soupiré Amraddin Akbari,
devant le comptoir de son restaurant de Brossard. Personne ne
peut comprendre ça. Ça n’a rien de culturel.
»
Ça aurait été un vendredi ordinaire chez
Chopan Kabab, sur la Rive-Sud de Montréal. Amraddin
Akbari aurait servi sa viande grillée, comme à
l’habitude, aux clients réguliers qui étirent le
repas en regardant les téléromans afghans sur
grand écran. Mais la journée d’hier n’avait rien
d’habituel dans ce petit bouiboui de Brossard. Les
caméras de télévision se croisaient dans
le stationnement et la communauté afghane était
dépassée par les événements.
La veille, Mohammad Shafia, sa seconde femme et leur fils
aîné ont tous les trois été
accusés de meurtre prémédité et de
complot pour meurtre sur des membres de la famille. «
C’est une histoire de folie, a soupiré Amraddin Akbari,
devant son comptoir. Personnenepeut comprendre ça.
Ça n’a rien de culturel.»
Shafia était un habitué du restaurant afghan,
situé près de l’autoroute 10. Il y prenait un
repas par semaine. Seul ou avec un ami, mais jamais en
compagnie de l’une ou l’autre de ses épouses ou de l’un
de ses sept enfants. « C’était un homme
très correct, a précisé le restaurateur.
Il était gentil avec tout le monde. Nous sommes tous
sous le choc. »
Le discours
était identique au petit marché voisin,
où Mohammad Shafia était aussi client. Toute la
famille, installée à Saint-Léonard depuis
son arrivée au Canada il y a deux ans, devait
déménager dans le voisinage à l’automne.
La maison cossue est toujours en construction, près du
centre commercial DIX30.
Le drame familial a durement secoué la
communauté afghane de la région
métropolitaine qui compte environ 5000 membres,
essentiellement installés à Brossard.
« Je n’arrive pas à croire cette histoire, a dit
la directrice du Centre des femmes afghanes de
Montréal, Makai Aref. Le père faisait construire
une maison d’un million de dollars pour tous ses enfants, ce
n’était certainement pas pour avoir des chambres vides.
» Mme Aref était présente au début
du mois aux obsèques des quatre victimes de cette
tragédie: Zainab, 19 ans, Sahari, 17 ans, et Geeti, 13
ans, les trois filles de la famille Shafia, et Rona Amir
Mohammad, qui était alors présentée comme
la tante des jeunes filles, mais qui s’est
avérée être la première femme de M.
Shafia. « Pour l’instant, c’est le seul crime dont on
est certains qu’il soit coupable, dit-elle. Avoir menti sur la
véritable identité de sa première
épouse, parce qu’il savait que ça ne pouvait
être accepté ici. Pour le reste, il faut laisser
la police faire son travail. » Jeudi, Mohammad Shafia et
sa femme, Tooba Mohammad Yahya, ainsi que leur fils de 18 ans,
Hamed Shafia, ont comparu au palais de justice de Kingston.
C’est là qu’on avait trouvé la voiture de M.
Shafia qui contenait les corps des quatre victimes. Le
véhicule, immergé dans un lac à
l’embouchure du canal Rideau, a été
trouvé le matin du 30 juin. Le même jour, les
trois accusés s’étaient présentés
aux policiers de Kingston, à 12h30, pour signaler la
disparition des quatre membres de la famille. Ils
étaient de retour d’un voyage aux chutes Niagara, en
direction de Montréal.
Makai
Aref, du Centre des femmes afghanes de Montréal,
n’arrive toujours pas à comprendre ce qui s’est
produit.
Le crime d’honneur en question
La police de Kingston n’a pas expliqué ni pourquoi ni
comment les victimes étaient mortes. On sait toutefois
qu’il y avait de vives tensions au sein de la famille,
notamment entre le père, le frère
aîné et la plus âgée des filles,
Zainab. La police ontarienne n’a pas écarté la
thèse du crime d’honneur, une pratique culturelle
ancestrale qui permet à un homme de tuer une femme dont
les actions sont jugées « immorales ».
Il y a
même des suicides d’honneur, explique la directrice du
Centre des femmes afghanes de Montréal. Selon Makai
Aref, l’honneur familial est très important dans la
culture afghane et les familles ne veulent pas que leurs
différends éclatent au grand jour. « Les
parents doivent maîtriser leurs enfants pour le bien de
la famille », dit-elle, précisant toutefois que
cette pratique est extrêmement rare et aussi
condamnable.
« Il faut être très prudent avec le crime
d’honneur, croit toutefois Alia Hogben, directrice du Conseil
canadien des femmes musulmanes. C’est une étiquette
très facile à apposer. Ça sonne à
la fois très exotique et on croit que ça
appartient à des coutumes étranges. »
Pour elle, la triste histoire de la famille Shafia est un
drame familial. Comme il y en a partout. « Au Canada,
une femme sur sept a été violentée,
dit-elle. Il faut rester rationnel. Il faut se demander ce qui
s’est passé. Pourquoi ces hommes et cette femme
voulaient-ils avoir le contrôle sur ces jeunes filles et
pourquoi ont-ils préféré les tuer
lorsqu’ils se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient l’obtenir
? Des histoires comme celles-là ne devraient jamais
arriver. Nulle part sur la planète. »
Un crime déshonorant ARIANE KROL
La police de
Kingston vient de confirmer ce qu’elle soupçonnait depuis
le début: les quatre Montréalaises d’origine
afghane repêchées dans le canal Rideau il y a trois
semaines ne sont pas mortes accidentellement. Elles auraient
été assassinées par leur famille
immédiate. Quels que soient les motifs, ils ne sauraient
justifier, ni même mettre en perspective, un acte aussi
abject.
Les enquêteurs n’ont pas voulu qualifier ce quadruple
meurtre de « crime d’honneur », mais ils n’ont pas
hésité non plus à alimenter les
spéculations. Le premier policier qui a pris la parole en
conférence de presse a longuement souligné que
dans notre pays, ces femmes avaient le droit de vivre sans peur
et en sécurité, tout comme d’exercer leur
liberté de choix et d’expression.
On a affaire à un drame familial dans le sens le plus
asphyxiant du terme. La prétendue tante de 52 ans
était en fait la première femme du père des
trois autres victimes. Cet homme, de même que sa femme
officielle (la mère des trois adolescentes) et leur fils
de 18 ans font face à de très lourdes accusations.
Quatre chefs de meurtre prémédité et quatre
autres de complot pour meurtre.
Laissons la justice décider de la responsabilité
de ces présumés meurtriers. Mais qu’elle se fonde
sur les faits, et ne se laisse pas distraire par les arguments
culturels ou religieux. On ne doit pas confondre motifs et
raisons. Suggérer qu’un père et une mère
puissent avoir des raisons d’assassiner leurs enfants est un
non-sens et une insulte aux victimes.
Afghanes ou
non, ces quatre femmes-là avaient le droit de vivre,
autant que n’importe qui d’autre ici. Faut-il rappeler qu’il
n’y a pas, chez nous, de crime plus
répréhensible que tuer une autre personne de
sang-froid? Le geste nous fait tellement horreur que nous
avons aboli la peine de mort. Et cette règle-là
vaut pour tous. Personne, pas même un chef de famille,
ne peut y substituer son système de valeurs maison.
On en a eu la confirmation au printemps à Ottawa,
lorsque la Cour supérieure de l’Ontario a
condamné un homme d’origine afghane à la prison
à vie sans possibilité de libération
conditionnelle avant 25 ans. Le jeune homme avait tué
sa soeur et le fiancé de celle-ci parce qu’il
désapprouvait leur relation. Le juge, heureusement, n’a
pas accordé de traitement de faveur à ce «
crime d’honneur ».
Même si les tribunaux tiennent le fort, ces homicides
particuliers nous posent de sérieux défis. Une
sentence, aussi sévère soit-elle, ne
règle pas grand-chose. Elle ne ramène pas les
victimes à la vie. Il n’est même pas sûr
qu’elle ait un effet dissuasif et réussisse à
prévenir d’autres gestes semblables. Si vous êtes
prêt à tuer un être cher pour laver l’image
de votre famille, la perspective d’aller en prison ne vous
impressionne peut-être pas beaucoup.
En revanche, chacun de ces meurtres envoie un message
très fort aux victimes d’oppression. Ils leur
rappellent que les menaces faites à leur endroit ne
sont pas à prendre à la légère.
Pour triompher de cet obscurantisme, il faut envoyer un
message encore plus fort: ici, ce sont nos lois qui comptent,
nous allons vous protéger. Malheureusement, nous n’y
parvenons pas toujours. Si nous tenons à nos valeurs,
nous devons mettre plus d’efforts là-dessus.
CHICANES DE
CLÔTURE - Judith La Chapelle
Voisin:
espèce indigène tant des villes que des
campagnes, reconnaissable habituellement par
son front de boeuf et sa tête de cochon. Souvent discret
pendant l’hiver, il profite généralement du
retour des beaux jours pour écouter une radio sirupeuse
dans
C’est apparemment le jour où M. Giroux s’est mis
à scier du béton dans sa cour que M. Tremblay a
pété les plombs. Après un hiver
passé à s’engueuler sur la disposition des bancs
de neige, M. Tremblay a décidé que,
désormais, ce serait oeil pour oeil, dent pour dent.
Alors, pour lui rendre la pareille, M. Tremblay a sorti sa
souffleuse à neige, l’a démarrée et l’a
laissée gronder à côté du garage de
M. Giroux.
L’histoire s’est passée à Vaudreuil au printemps
2000 et les détails ont été
compilés par le juge Raymond Boyer, de la division des
petites créances. Seuls les noms des parties ont
été changés. Un jugement comme tant
d’autres, qui n’a pas fait la une mais qui
révèle combien les relations entre voisins
peuvent s’envenimer, jusqu’à verser dans le
pathétique, voire le grotesque.
Les relations entre les Giroux et les Tremblay n’ont jamais
été harmonieuses. Bien avant l’arrivée
des beaux jours, s’est plaint M. Tremblay, M. Giroux a
pelleté la neige contre sa clôture jusqu’à
la faire pencher. M. Tremblay a aussi affirmé au juge
que sa neige avait été aspergée d’une
« matière colorante jaune »... Le chien de
M. Giroux? Non, accuse-t-il, M. Giroux lui-même!
Celui-ci ne se serait d’ailleurs pas gêné pour
s’installer sur son balcon afin de mieux se moquer des
Tremblay, forcés par la Ville de modifier leur
clôture, qui n’était pas réglementaire.
Par qui avaient-ils été dénoncés?
Leur voisin, évidemment.
Alors, quand M. Giroux s’est mis à scier du
béton et que M. Tremblay a sorti sa souffleuse, la
police est intervenue. Elle a blâmé M. Tremblay,
mais pas M. Giroux. M. Tremblay a copieusement arrosé
son voisin de « propos orduriers que la décence
interdit de reproduire », écrit le juge. Et
à partir de ce moment, tout s’est mis à
déraper.
Vivre en harmonie... ou pas
Il suffit de taper quelque mots clés dans le
répertoire des jugements rendus au Québec pour
voir à quel point les chicanes de voisins peuvent
dégénérer.
Il y a les traditionnelles menaces, comme cette locataire qui
s’est retrouvée au Tribunal des droits de la personne
le mois dernier. Elle a ordonné à sa voisine de
cesser de passer l’aspirateur... le samedi aprèsmidi.
« Si vous continuez comme ça, vous devrez payer
comme l’autre madame qui était là avant vous.
»
Cette
même locataire était persuadée qu’il
existait dans son immeuble une véritable conspiration
contre elle. Son voisin d’en bas, affirmait-elle, souffle dans
une trompette chaque fois qu’elle va aux toilettes. Même
la nuit! Et le pire, a-t-elle martelé, c’est que les
voisins s’échangent la trompette pour mieux la rendre
folle!
Le juge a plutôt retenu la version du concierge:
tuyauterie vétuste.
Au rayon des insultes, ces voisins de Pierrefonds n’ont pas
manqué de vocabulaire lors d’une épique chicane
de poubelles. « Vous m’avez alors invectivé
d’injures en me traitant de "vieux fou" de "malade mental",
"d’aller me faire soigner" et vous m’avez crié de
déménager », a accusé l’un d’eux
lors d’une comparution en Cour supérieure ce printemps.
Ces mêmes voisins avaient déjà
appelé les pompiers à cause de fortes odeurs de
gaz. Les pompiers ont rapidement trouvé la source: le
BBQd’à côté. La dame dit en avoir
été incommodée au point de devoir garder
le lit. Son mari a affirmé que le voisin, aux commandes
de son engin de cuisine, le regardait « d’un air moqueur
et malicieux ». Le voisin n’a pas contredit ses
affirmations.
Un autre, à Cap-Santé, près de
Québec, s’était déjà engagé
devant un tribunal à ne pas nuire à la vie
privée de sa voisine. Un incident les a ramenés
devant la cour en 2006: un jour que la voisine se promenait
dans la rue, l’homme a crié à son chien: «
Vas-y, TiLoup, mange-la, tabarnak! »
« S’agit-il d’une contravention à l’ordonnance du
Tribunal ? » se demande le juge. Pas vraiment,
répond-il. L’invective ne brimait pas la voisine dans
son droit à sa propriété. Mais ce
n’était certes pas très délicat. La
requête de la voisine a été
rejetée.
Poubelles, affiches et gazon
L’article 976 du Code civil du Québec dit : « Les
voisins doivent accepter les inconvénients normaux du
voisinage qui n’excèdent pas les limites de la
tolérance qu’ils se doivent, suivant la nature ou la
situation de leurs fonds, ou suivant les usages locaux.
» Inconvénients normaux? Limite de la
tolérance ? Jusqu’où faut-il tolérer que
deux voisins s’entredéchirent avant d’intervenir?
À Vaudreuil, la guerre que
La médiation avant de sortir de ses
gonds - Judith La Chapelle
Au
début, ils sont enchantés. « Enfin,
quelqu’un pour dire à mon voisin de couper son arbre,
dont les feuilles tombent dans ma piscine ! » Puis,
lorsqu’on leur annonce que les médiateurs ne
régleront pas leurs problèmes à leur
place, ils sont déçus. « Mais règle
générale, ils continuent quand même
», dit Carol Brassard, médiateur citoyen à
Chambly.
La médiation par des citoyens pour régler des
problèmes de voisinage s’implante de plus en plus au
Québec – elle sera même
célébrée ce mardi par la Journée
nationale de la médiation citoyenne. « Elle est
beaucoup plus implantée en France », note Serge
Charbonneau, du Regroupement des organismes en justice
alternative du Québec. Mais dans les tribunaux du
Québec, à la division des petites
créances, les parties sont désormais
encouragées – sinon carrément forcées par
le juge! – à négocier pour trouver un terrain
d’entente. « Un juge m’a déjà dit: il vaut
mieux que vous vous entendiez plutôt que je
décide », se souvient M. Charbonneau.
Car les délais à la cour peuvent être
très longs, jusqu’à 18 mois aux petites
créances. Pendant ce temps, les voisins continuent
à se jeter des regards noirs par-dessus la
clôture. Dans les municipalités où le
service existe, les médiateurs se font connaître
par le journal local, des affiches, ou même par les
policiers qui leur envoient des voisins chicaniers.
Il s’agit d’un service gratuit, offert par des
bénévoles qui ont suivi une formation. Les
médiateurs écoutent d’abord longuement le
plaignant. Les gens ont parfois simplement besoin d’être
écoutés. « Il n’y a personne qui
écoute les gens en conflit », observe Suzie
Martineau, de Ressources alternatives Rive-Sud. «
Parfois, ils n’ont besoin que d’un temps d’arrêt pour
voir le problème sous un autre angle. » Et de
réaliser que le voisin, même si ça ne leur
plaît pas de l’admettre, est dans son droit. Une jeune
famille, ça fait nécessairement plus de bruit
que la dame seule qui a déménagé.
S’ils ne se fiaient qu’à ce témoignage, les
médiateurs concluraient que le voisin est effectivement
un monstre, mentionne Carol Brassard. Ils entrent donc en
contact avec le voisin impliqué. C’est alors que, bien
souvent, l’histoire devient plus nuancée.
« Au
début, les gens sont surpris, raconte le
médiateur. Ou alors, ils nous disent: ah non! pas
encore ce chialeux-là! » Le voisin a le loisir
d’exprimer son point de vue. « Souvent, il
réalise à ce moment que la situation cause un
réel problème à l’autre, et ça
crée une ouverture », dit Mme Martineau.
Les parties se font toujours offrir une rencontre face
à face en présence des médiateurs. Elles
refusent la plupart du temps, mais elles arrivent toutefois
à trouver un terrain d’entente, que ce soit par un
échange de lettres, un engagement à respecter ou
encore en choisissant une autre façon de communiquer.
« Parfois, les gens nous disent: je ne peux pas
supporter le voisin, mais je peux parler avec sa femme
», dit M. Brassard.
Cachez cette chicane...
« Ici, les gens n’aiment pas la chicane, dit Serge
Charbonneau. Quand on leur dit qu’ils doivent s’occuper d’un
conflit, ils n’aiment pas ça. Il faut leur dire qu’on
va régler la chicane d’une manière respectueuse,
sans se crier après. »
Et beaucoup ont peur de faire des compromis. « Il y a
une sorte de quête de la victoire chez les gens, observe
Serge Charbonneau. Mais il y en a qui commencent à
comprendre qu’il n’y a jamais de gagnant là-dedans.
»
La justice à l’ère postindustrielle - YVES
BOISVERT
Depuis
Printemps 2001, à peu près tout le monde a
été forcé de changer ses
méthodes de travail dans l’appareil judiciaire.
Une opéra t i on, deux opérations, trois
opérations... Au train où vont les choses,
on va manquer de palais de justice pour juger tout ce beau
monde.
Seulement depuis le mois de février, en une
demi-douzaine d’opérations contre le crime
organisé, on a déposé des accusations
contre 400 personnes un peu partout au Québec.
Depuis la première grande opération
antimotards, Printemps 2001, à peu près tout
le monde a été forcé de changer ses
méthodes de travail dans l’appareil judiciaire. On
est passé de l’artisanat amélioré
à l’ère postindustrielle en quelques
années seulement.
Printemps 2001 était une première, en ce
qu’elle mettait à contribution les grands corps de
police présents au Québec, au sein d’une
escouade d’élite. À cause des
déconvenues judiciaires des années
passées, on a carrément commencé
à intégrer les procureurs à ces
équipes d’enquête. Ils ne font pas que
recevoir le fruit d’une enquête, ou suivre de loin
en loin son évolution. Ils sont carrément
les conseillers des policiers tout le long. L’idée
étant de ne pas se retrouver devant le juge avec
une écoute, une saisie ou une preuve obtenue
illégalement.
Le crime organisé a depuis longtemps ses
consiglieri. Des professionnels de tout acabit analysent
les méthodes d’enquête de la police et
conseillent en conséquence les criminels, pour
adapter leurs stratégies. L’État serait bien
bête de ne pas fournir des conseils juridiques en
continu aux policiers.
Cette
pratique améliore le travail policier (c’est le
but, en tout cas). Et elle évite les surprises.
Quand les arrestations sont décidées, c’est
que la Direction des poursuites criminelles et
pénales (DPCP) a donné son accord. Les
procureurs sont prêts, les centres de
détention sont avisés et même les
juges coordonnateurs sont avertis.
On est devant « une grande chaîne de montage
», dit le DPCP, Louis Dionne, grand patron des
procureurs.
Dans cette chaîne, il y a évidemment les
prisons. On a vu encore la semaine dernière dans
les reportages de La Presse combien elles sont
surpeuplées.
Le virage « réhabilitation »,
lancé dans la foulée du déficit
zéro, et qui a mené à la fermeture de
cinq prisons, a fait long feu. Si l’on veut que les
prisonniers purgent leur peine, même réduite
par la libération conditionnelle, il faut faire de
nouvelles places. On a rénové une aile de
Bordeaux et quatre nouvelles prisons seront construites.
Ce n’est pas seulement pour les opérations contre
le crime organisé, mais il est clair qu’il faut des
cellules quand les fourgons arrivent en enfilade.
On a dû embaucher de
nouveaux procureurs et en emprunter dans divers
palais de justice. Cela met évidemment de la pression sur
le système pour s’occuper des affaires courantes.
Des
voitures de police banalisées attendent en ligne
pour emmener des prévenus au centre
opérationnel nord.
Il y a des efforts et des coûts, mais c’est le prix
à payer pour contrer «
l’hégémonie du crime organisé »,
comme le dit Louis Dionne. Le crime organisé
entraîne aussi ses coûts, mais plus
sournoisement , en vies humaines, en coûts sociaux, en
force corruptrice dans l’économie légale et en
affaiblissement de l’État de droit.
Reste la portion judiciaire proprement dite. Les
mégaprocès du début des années
2000 ont été une leçon pour bien du
monde. Aux dernières nouvelles, les avocats de la
défense impliqués dans le dossier SharQc n’ont
pas du tout l’air de vouloir jouer les mauvais
numéros de certains collègues dans les
dossiers de motards...
Les juges? À un avocat de la défense qui
craignait que ce dossier gigantesque devienne vite «
ingérable », le juge James Brunton a
répondu que « la Cour supérieure est
prête à relever le défi ».
Et
voilà bien le grand test de toutes ces affaires. Dans
les cas de meurtre et dans les cas où la poursuite
dépose un acte d’accusation privilégié
( pour sauter l’enquête préliminaire), on se
retrouvera devant jury – sauf entente improbable entre les
parties.
On devine qu’un procès de 100 personnes n’est pas
particulièrement attrayant. On va donc diviser les
procès. Ce sont les avocats du DPCP qui feront ces
découpages et qui décideront qui passera en
premier. Cinq procès de vingt? Dix de dix?
Le juge Brunton, qui coordonne la chambre criminelle,
n’acceptera pas n’importe quelle arithmétique. Il a
la responsabilité de rendre le tout jouable, surtout
si des jurés sont impliqués.
Il est maintenant bien clair que les juges peuvent forcer le
jeu de la poursuite dans les affaires extraordinaires. En
Ontario, dans l’affaire Felderhof ( Bre-X), la plus grosse
fraude boursière de l’histoire, la Cour d’appel a
reconnu des pouvoirs au juge pour limiter les
requêtes, pour forcer le dépôt de
documents écrits, pour organiser la
présentation de la preuve, pour simplifier les
débats, bref, pour gérer la cause comme cela
ne se faisait jamais. À moins que cela cause des
dommages « injustes et irréparables »
à la poursuite.
S’il faut mobiliser des jurés de 12 personnes pendant
six mois, un an ou plus, aussi bien que ce soit absolument
nécessaire. Ce sont eux, qui n’ont rien
demandé, qui devront juger plusieurs des produits, au
bout de la chaîne de montage...
Une sentence « made in Canada » (tant
mieux) - Yves Boisvert
(NDE : Pourquoi le principe ultime de notre action
devrait-il n'être toujours que de se distinguer des
Américains ?... Et si eux ont à apprendre de
nous, pourquoi donc n'aurions-nous pas nous aussi à
apprendre d'eux, ne serait-ce qu'à quelques fois
?...)
Pour une
fraude de 100 millions, pour dédommager 9200
victimes, dont certaines sont ruinées, 13 ans de
pénitencier, ce n’est pas énorme.
Mais demander à une sentence de réparer un
crime, c’est demander l’impossible. Qu’il s’agisse d’une
fraude, d’un viol, d’un meurtre ou d’une
négligence criminelle, la justice criminelle ne
peut jamais réparer.
Elle peut dénoncer, punir, tenter de
réformer, espérer réhabiliter, dire
la réprobation. Mais un peu comme cette sculpture
en forme de bloc dissocié, devant le palais de
justice de Montréal, aucune sentence de juge ne
peut remettre ensemble les morceaux de vie cassés
par un crime.
Alors, à moins de changer de système
pénal et d’adopter le modèle punitif
américain, on peut difficilement
considérer la peine infligée hier à
Vincent Lacroix comme clémente. Le juge Richard
Wagner l’a déclarée consécutive aux
cinq ans (moins un jour) prononcés dans le
dossier pénal, et qui courent depuis 2008. La
peine globale de 18 ans prend donc fin le 28 janvier
2026.
Comme i l s ’ agit de s a deuxième peine de
pénitencier, en principe Lacroix ne serait pas
admissible à l’examen expéditif, qui
permet aux personnes condamnées pour un crime non
violent d’obtenir une libération hâtive au
sixième de leur peine. Il lui faudra attendre
d’avoir purgé au moins six ans, en comptant ce
qu’il a déjà purgé après sa
condamnation – non, ça ne compte pas double.
Hier, toutefois, personne aux libérations
conditionnelles ne pouvait être catégorique
à ce sujet. On peut quand même souhaiter
que le Parlement saisisse l’occasion pour faire un
« amendement Lacroix » et abolir
définitivement la libération au
sixième.
Toujours plus !
Le juge Wagner a pris la peine d’expliquer qu’on
n’impose pas, au Canada, des peines de 250 ans, comme on
en voit aux États-Unis. Autrement dit, si Lacroix
a été déclaré coupable de
200 chefs pour cette fraude qui a duré cinq ans,
le juge n’additionnera pas les peines pour chacun des
chefs. Il s’agit d’un seul vaste crime en continu,
même s’il recouvre plusieurs actes c r i minels (
complot , faux, blanchiment, fraude). La peine maximale
pour la fraude est de 14 ans.
Le juge observe en passant que jusqu’en 2004, la peine
maximale était de 10 ans seulement. À la
faveur des scandales financiers, et en particulier de
l’affaire Bre-X, la plus grosse fraude boursière
de l’histoire, le Parlement avait augmenté ce
maximum, parlant spécifiquement des fraudes de
plus d’un million touchant un grand nombre de victimes.
On peut bien augmenter encore le maximum, mais que
fera-t-on pour les agressions sexuelles (10 ans) ? Le
blanchiment d’a rgent ( 10 ans) ? Encore faut-i l qu’il
y ait une cohérence dans l’ensemble des peines,
pas seulement des maximums aj ustables vers l e haut
à la faveur des scandales du moment.
C’est ce qu’ont fa it les Américains : c haque
problème de criminalité a appelé
une augmentation des peines à la pièce,
avec le résultat qu’ils ont le taux
d’incarcération le plus élevé au
monde. Plus de 10 fois le nôtre.
Il y
avait l’an dernier 74 détenus par 100 000
habitants au Canada. Aux ÉtatsUnis, c’est… 762
détenus par
( 1). Le taux 100 000 habitants de criminalité
n’y a pas baissé plus vite qu’ici. Et le
système carcéral américain est
prohibitif et commence à craquer de partout.
L’été dernier, un juge californien a
ordonné la libération de 40 000
prisonniers, estimant les conditions sanitaires dans les
prisons surpeuplées inacceptables au point de
violer les droits constitutionnels des détenus.
De toute manière, ce n’est pas la
sévérité des peines qui freine les
criminels (demandez à Bernard Madoff), c’est la
crainte d’être arrêté. Ce qu’il faut
pour contrer les Lacroix, ce n’est pas tant des peines
plus lourdes, mais des contrôles plus
sérieux. À ce chapitre, le juge Wagner
observe que cette affaire a « souligné la
faiblesse des contrôles ». Une phrase que
l’AMF n’aimera pas.
Comme l ’A MF n’aimera pas se faire reprocher sa
précipitation à déposer des
accusations pénales. Elle aurait dû suivre
le criminel, pas le précéder. Cela a
créé une « confusion des genres
» et un débat inutile (une peine de 12 ans,
ramenée à 8, puis à 5 ans).
Le maximum étant de 14 ans, pourquoi le juge ne
le lui impose-t-il pas ? Surtout parce que Lacroix s’est
avoué coupable avant même le procès.
Mais aussi , et c ’est dit comme en glissant : le juge
considère « l’intransigeance » de
l’AMF, qui a insisté pour défendre la
peine de 12 ans i nfligée à Lacroix dans
le procès pénal, une peine de type
criminel. Sans ce débat, Lacroix dit qu’il aurait
plaidé coupable plus rapidement.
Il reste que c’est une des peines les plus
sévères jamais i nfligées dans le
domaine a u Ca nada e t s û r e ment un record
québécois.
À c eu x qui e s péra i ent davantage, le
juge rappelle qu’il n’est pas là pour «
réjouir la galerie » mais pour juger un
individu selon les principes reconnus.
Le juge Wagner se permet d’ailleurs de souhaiter tout
haut que « notre culture juridique et judiciaire
n’emprunte jamais cette voie d’exception »
à l’américaine.
Il a bien raison.
Vincent Lacroix écope de 13 ans
consécutifs - Christiane Desjardins
La peine
s’ajoute à celle de cinq ans prononcée
auparavant contre l’ex-PDG de Norbourg
Vincent Lacroix a écopé, hier, d’une peine
de 13 ans de pénitencier, pour avoir floué
9200 petits investisseurs d’une somme avoisinant les 100
millions de dollars, entre 2002 et 2005.
PHOTO IVANOH DEMERS,
ARCHIVES LA PRESSE
Vincent Lacroix lors d’une
comparution au palais de justice de Montréal le
mois dernier.
Cette peine, que le j uge Richard Wagner a
qualifiée de « l’une des plus
sévère jamais imposée en semblable
matière » s’ajoute à celle de cinq
ans moins un jour que Lacroix a déjà
reçue pour sa condamnation au pénal.
Le juge a refusé de juxtaposer les deux peines,
comme le demandait la défense. Les infractions
étaient distinctes, et la peine au pénal,
bien que sévère, n’était pas
déraisonnable, a-t-i l souligné. Le juge a
toutefois décoché une f lèche
à l’Autorité des marchés financiers
pour son empressement à tenir le procès
pénal. Les procédures pénales
auraient dû suivre et non précéder
les procédures criminelles, a noté le
juge, car cela aurait évité le «
débat sur la chose jugée et la
détermination de la peine appropr i ée
» . Cela aurait aussi évité la
« confusion des genres qui a meublé
l’espace j udiciaire et médiatique » ,
a-t-il dit.
Dossier complexe
À ce sujet, le juge a fait valoir qu’il ne devait
pas, pour calibrer la sentence, tenir compte du moment
où Lacroix sera libéré. « Il
est important pour le tribunal de rappeler que la
question des libérations conditionnelles
relève du Parlement, et qu’il appartient aux
responsables politiques de répondre de leurs
actes ou omissions », a-t-il
spécifié.
Selon les calculs d’usage, Lacroix, qui a 42 ans,
deviendrait admissible à une libér at i on
c ondition nel l e en décembre 2011. Par contre,
le cas de l’ex-PDG de Norbourg s’annonce plus complexe,
car si la Commission nationale des libérations
conditionnelles considère qu’il s’agit d’une
deuxième peine de prison, il ne deviendrait
admissible qu’au tiers de sa peine seulement, soit en
2014.
Violence morale
Rappelons
que, à l’aube d’un procès commun avec cinq
excollaborateurs de Norbourg, le 21 septembre dernier,
Lacroix a plaidé coupable à 200
accusations de fraude, complot, recyclage de produits de
la criminalité et fabrication de faux. La
Couronne demandait la peine maximale de 14 ans, alors
que Me Marie-Hélène Giroux, avocate de
Lacroix, réclamait 12 ans. Ce très faible
écart, qualifié de « divergence
symbolique » par le juge, a été
résolu par une peine à mi-chemin.
Comme facteurs atténuants, le juge n’a retenu que
le plaidoyer de culpabilité, un peu les remords
exprimés par Lacroix, et les rapports favorables
de la Commission nationale des libérations
conditionnelles.
La liste était beaucoup plus longue au chapitre
des facteurs aggravants : la durée et
l’importance de la fraude, le nombre de personnes
flouées, la préméditation, la
position privilégiée de Lacroix, il a nui
à l’économie canadienne et
ébranlé les investisseurs… Le juge a aussi
signalé que, s’il y avait absence de violence
physique, la violence morale, elle, était bien
présente. Plusieurs victimes ont perdu les
économies d’une vie, qu’ils réservaient
pour leur retraite.
Assis au banc des accusés entre deux constables,
vêtu du même chandail rayé noir et
beige qu’il portait lors de ses deux dernières
apparitions en cour, Vincent Lacroix a gardé la
tête basse pendant toute la durée du
prononcé de la peine.
Dans la première rangée de la salle
d’audience, se trouvaient trois des victimes de Lacroix
: Michel Vézina, 71 ans, qui a perdu 300 000$
dans l’aventure, et qui a dû sortir de sa retraite
pour se remettre au boulot. Il y avait aussi Jean-Guy
Houle, 66 ans, et sa petite-fille, Daphney Houle, 15
ans.
Le matin du 22 j anvier 2003, à 7 h 15, Daphney a
été conduite à l’école par
ses parents, car elle allait à un camp de neige.
À 7h50, son père, sa mère, et sa
petite soeur Cassandra, 4 ans, perdaient la vie dans un
accident de la route. Seule son autre petite soeur,
Abygail, 18 mois, sanglée dans son siège
de bébé, a survécu. En marge du
deuil terrible de son fils, de sa bru et d’une
petite-fille, Jean-Guy Houle, a placé le
résidu de l’héritage, « deux fois 97
500$ », dans un placement qu’il croyait sûr,
pour l’avenir de ses deux petitesfilles. Le 25
août 2005, lorsque le scandale Norbourg a
éclaté, il a appris qu’il ne restait plus
un sou des placements. Une autre descente aux enfers
s’amorçait.
« Lacroix, il pensait rien qu’à lui et non
aux autres. Si j’avais eu cet argent, je l’aurais pris
pour mes études, pour des voyages, pour faire
plein d’affaires extraordinaires », a dit la jeune
Daphney, hier.
Le mythe Lacroix -
ARIANE KROL
Le public t
rouva it que Vincent Lacroix n’avait pas passé
assez de temps en prison ? L’y voilà de retour pour
un bout de temps. Le revirement, toutefois, en
déçoit plusieurs, car il coupe court au
procès. Sauf que ce procès les aurait sans
doute déçus tout autant, faute de
révélations spectaculaires.
Le passage de Lacroix au criminel suscitait
d’énormes attentes, pas seulement chez ses v ic ti
mes . L e prem ier procès intenté au
pénal par l’Autorité des marchés
financiers (A MF) en avait laissé plusieurs sur
leur faim, même avant que la peine ne soit
raccourcie. On attendait « la vraie affaire »,
au propre comme au figuré. On en attendait
probablement trop.
On ne
sau ra ja ma is la vérité,
déploraient certains hier. C ’est probable, mais
ce deuxième recours contre Lacroix n’y aurait pas
changé grand-chose. La preuve a
déjà été bien établie
au pénal. Si la Couronne dispose de nouveaux
éléments, elle pourra les présenter
au procès des cinq autres coaccusés.
I l éta it i mpor ta nt que Lacroix soit
jugé au criminel puisque les accusations qui y
sont portées diffèrent de celles, plus
restreintes, pour lesquelles il a déjà
été condamné. Mais il n’en est pas
moins jugé parce qu’il a plaidé coupable
à toutes les accusations qui pesaient contre lui.
Le juge, on l’a vu, l’a renvoyé illico
derrière les barreaux. Et entre les 14 ans
réclamés par la Couronne et la dizaine
d’années proposées par son avocate, il ne
ressortira pas demain matin. On pourrait difficilement
prétendre que justice n’aura pas
été rendue... à moins de se
plaindre d’avoir été privé d’un
coûteux spectacle de quatre mois !
Il reste toujours des zones obscures dans l ’a f f a i r
e Norbourg. Mais il y a aussi des mythes qui ont la vie
dure. Celui du magot, par exemple. Une fortune qu’on
imagine planquée dans une banque bordée de
cocotiers, qu ’on pou r r a it ré c upérer
pour rembourser les victimes. Hélas ! Selon toute
vraisemblance, ce prix de consolation n’existe pas. Les
experts qui ont recoupé les entrées et les
sorties de fonds de Norbourg ont retrouvé la
trace de presque toutes les dépenses, soit
environ 115 millions. Même s’il restait un peu
d’argent égaré dans la nature, ça
ne suffirait pas à dédommager les quelque
9000 victimes. De toute façon, Lacroix a toujours
maintenu sa version des faits. Quatre mois de
procès n’y auraient rien changé. Il faudra
bien finir par faire le deuil de ce butin mythique. Si
les victimes reçoivent un jour compensation, ce
sera par l’entremise du recours collec ti f qu i a
été i ntenté en leur nom contre
d’autres protagonistes de ce scandale, dont
l’Autorité des marchés financiers et le
gardien de valeurs Northern Trust. Un procès qui
ne débutera pas avant un an, au plus tôt.
Scandale politique
étouffé - Éric Duhaime
En
plaidant coupable, Vincent Lacroix empêche que
toute la lumière soit faite dans l’affaire
Norbourg
L’auteur est consultant en développement
démocratique et exconseiller politique du chef de
l’ADQ, Mario Dumont, de 2003 à 2008. Maintenant
que Vincent Lacroix plaide coupable aux 200 accusations
criminelles portées contre lui, les 9200 petits
épargnants floués viennent de perdre leur
dernière chance de faire toute la lumière
sur la plus importante fraude financière de
l’histoire du Québec.
En reconnaissant sa culpabilité, Lacroix
s’évite ainsi un long procès où de
nombreux témoins pouvaient révéler
comment ce contournement de plus de 115 millions de
dollars a été possible.
Déjà, en juillet 2008, le directeur des
poursuites criminelles et pénales (DPCP)
présentait une requête à la Cour
supérieure visant à empêcher la
communication de la preuve contre Vincent Lacroix et
cinq de ses ex-collaborateurs. Autrement dit, on
interdisait la diffusion d’éléments
potentiellement incriminants pour certains hauts
placés en lien avec ce dossier. D’ailleurs, des
représentants de la couronne avoueront que
c’était pour ne pas ternir la réputation
de politiciens ou hauts fonctionnaires
québécois qu’il fallait interdire la
diffusion de la preuve.
En agissant ainsi, on laissait flotter un gros nuage
au-dessus de la tête de tous ceux et celles qui
ont été mêlés à
Norbourg, tout en protégeant ceux ou celles qui
avaient véritablement quelque chose à se
reprocher. Vincent Lacroix n’agissait
définitivement pas seul.
D’ailleurs, Me Frank Pappas, avocat de Jean Renaud
(fonctionnaire à qui Vincent Lacroix dit avoir
versé 100 000$ comptant pour obtenir une
subvention de 1 million au ministère des
Finances), affirmera que la requête de la couronne
pour bâillonner la preuve visait à
protéger l’identité de gens à qui
Vincent Lacroix prétend avoir versé des
pots-de-vin.
L’avocat
de Vincent L acroix à l’époque, Me
Clemente Monterosso, a même ajouté :
« Ce que je comprends, et je n’en dirai pas plus,
est qu’on a parlé beaucoup du scandale financier
Norbourg, mais je pense qu’avec la preuve qui s’accumule
et les déclarations faites et certains
éléments de preuve qui se retrouvent dans
les mains de plusieurs personnes, on pourra parler
bientôt d’un scandale politique plus que
financier. »
Malheureusement, le gouvernement du Québec refuse
depuis le début de faire toute lumière sur
cette affaire. Il rejette l’idée de tenir une
enquête publique et indépendante, comme le
réclament l’opposition et les victimes. Il n’est
pas intervenu pour donner des instructions au DPCP,
comme il en a le pouvoir, afin de rendre la preuve
publique. Le gouvernement de Jean Charest ne semble tout
simplement pas intéressé de savoir le
rôle joué par l’Autorité des
marchés financiers, le ministère des
Finances et la Caisse de dépôt dans cette
sale affaire. Les trois bras financiers du gouvernement
ont trempé dans l’affaire Norbourg et refusent
aujourd’hui de nous montrer s’ils ont patte blanche.
Et merci à notre système de justice
complaisant avec les bandits à cravate, la
couronne réclame une peine d’emprisonnement
d’à peine 14 ans, tandis que la défense
suggère 10 à 12 ans. Dans le pire des cas,
ce sera donc un sixième de 14 ans, soit deux ans
et quatre mois que purgera Vincent Lacroix. Qui peut
nous garantir qu’il ne pourra pas alors aller chercher
des dizaines de millions cachés dans un
coffre-fort en Suisse et profiter d’une retraite
dorée qu’il a volée à 9200
épargnants? À titre comparatif, pour avoir
escroqué des milliers de caisses de retraite aux
ÉtatsUnis, Bernard Madoff a écopé
de 150 ans de prison et ne pourra retrouver la
liberté que le 14 novembre 2139!
Décidément, Vincent Lacroix et son
complice – volontaire ou non –, le gouvernement du
Québec, viennent de réussir à
étouffer la possibilité de rendre public
le volet politique du scandale de Norbourg. Ce n’est pas
avec le procès des cinq ex-collaborateurs qu’on
pourra faire la lumière puisque leur implication
est limitée.
Le dernier recours demeure que le gouvernement du
Québec fasse volteface maintenant que Vincent
Lacroix a coupé court à son procès
pour mettre enfin sur pied une commission
d’enquête. Il faut plus que justice dans ce
scandale, il faut aussi l’apparence de justice qui,
présentement, fait terriblement défaut.
200FOIS COUPABLE
VINCENT LACROIX A PRIS TOUT LE MONDE AU
DÉPOURVU, HIER AU PALAIS DE JUSTICE DE
MONTRÉAL, EN PLAIDANT COUPABLE AUX 200 ACCUSATIONS
CRIMINELLES DE FRAUDE PORTÉES CONTRE LUI. MÊME
SI LE GRAND MANITOU DE NORBOURG A AUSSITÔT PRIS LE
CHEMIN DE LA PRISON, NOTRE
VINCENT LACROIX PLAIDE COUPABLE ET RETOURNE EN PRISON
Vincent
Lacroix a plaidé coupable aux 200 chefs
d’accusation qui pesaient sur lui, tôt hier matin,
se soustrayant ainsi à un procès qui
promettait d’être encore une fois fort
médiatisé.
Le fondateur de Norbourg reconnaît donc que, entre
2002 et 2005, il a comploté, fraudé,
fabriqué de faux documents et profité des
produits de ces crimes. Dans l’affaire, 9200 petits
investisseurs ont perdu environ 115 millions de dollars.
Hier matin, dès après son plaidoyer,
Lacroix a immédiatement été
incarcéré, sur ordre du juge Richard
Wagner. Celui qui était à quelques jours
de sa libération de la peine reçue dans
son procès pénal était
préparé. Il était arrivé au
palais de justice habillé de façon
décontractée, en chaussures sport, son
petit bagage à la main.
Protection
Son avocate, Marie-Hélène Giroux, a
demandé au juge que l’ex-homme d’affaires soit
mis sous protection. « Il a eu des
problèmes lors de son incarcération
précédente », a fait valoir Me
Giroux lors d’un point de presse, un peu plus tard.
Invitée à parler de ces problèmes,
Me Giroux a donné à titre d’exemple le
fait qu’on avait mis « de la drogue dans sa
cellule. »
La rumeur disait depuis un certain temps qu’il allait
plaider coupable, mais Lacroix a pris beaucoup de gens
au dépourvu en passant à l’acte aussi
vite, pratiquement en catimini. Cela s’est fait un peu
avant 9 h hier matin, au cours d’une conférence
de gestion, environ trois quarts d’heure avant que ne
débute la sélection du jury du
procès qu’il devait avoir avec cinq autres
accusés, ex-collaborateurs de Norbourg.
Cette
sélection a d’ailleurs commencé comme
prévu par la suite puisque le procès de
ces cinq accusés doit toujours avoir lieu. Le
départ de Lacroix semble faire l’affaire des
autres accusés. « Le vrai coupable a
plaidé coupable », a fait valoir Me Pierre
Panaccio, avocat de Serge Beugré, en sortant de
la salle d’audience, hier matin. « C’est une bonne
nouvelle pour mon client », a pour sa part
indiqué Me André Lapointe, avocat de
Félicien Souka.
Lacroix aurait décidé de plaider coupable
après le rejet de sa requête en arrêt
du processus judiciaire, il y a deux semaines. Cette
requête visait à faire sauter la majeure
partie des accusations criminelles au motif qu’il avait
déjà été jugé pour
cela lors de son procès pénal. Dans son j
ugement rendu le 9 septembre dernier, le j uge Wagner
avait décidé de maintenir toutes les
accusations.
Peine
L e s o bs e r va t i o n s s u r la peine auront lieu
vendredi. Me Giroux demandera entre 10 et 12 ans de
prison à purger de façon concurrente avec
la peine de cinq ans qui a été
infligée à Lacroix au pénal. La
Couronne demandera le maximum de la peine pour fraude,
soit 14 ans. Les procureurs de la Couronne Serge Brodeur
et Julie Riendeau ont fait de brèves
déclarations à l’issue de la courte
audience hier matin, confirmant simplement que Lacroix
avait plaidé coupable et qu’il n’y aurait pas de
suggestion commune.
Soulignons enfin que, en fin de journée hier, 10
des 12 jurés chargés de juger les cinq
accusés restants avaient été
choisis. Ce matin, les candidats continueront de
défiler. Comme le procès ne doit commencer
que la semaine prochaine, deux jurés substituts
seront aussi nommés.
Rappelons que Serge Beugré, ex-d i re c teu r
généra l de Norbourg, Jean Cholette,
teneur de livres, Félicien Souka, informaticien,
Rémi Deschambault, c o mptable a g r é
é , e t J e a n Renaud, ex-fonctionnaire du
ministère des Finances, font face, à des
degrés divers, à des accusations de
fraude, de fabrication de faux, de complot et de
disposition de produits de la criminalité.
Rien n’a changé - MICHEL
GIRARD
Que
Vincent Lacroix ait plaidé coupable aux 20 0
c hefs d’accusation de fraude qui pesaient sur lui…
c’est peut-être bon pour le moral des bonzes
de l’Autorité des marchés financiers
(AMF), mais cela ne redonne pas un cent de plus aux
9200 victimes de l’escroc de Norbourg. Que Lacroix
soit condamné par la suite à 10
années de prison ou plus, cela n’aidera en
rien les victimes à recouvrer les 115
millions de dollars qu’il leur a volés.
Qui plus est, depuis l’éclatement du scandale
Norbourg, en août 2005, rien n’a
fondamentalement changé ni au Québec,
ni dans l’ensemble du Canada, en matière de
dédommagement des victimes des escrocs du
monde la finance.
Supposons qu’une émule de Lacroix vide demain
matin les coffres de vos fonds communs de placement
comme ce fut le cas avec les fonds Norbourg et
Évolution, sachez qu’aucun nouveau programme
d’indemnisation ne vous protège contre ce
genre de détournement d’argent.
C’est ce qu’a confirmé à La Presse
Affaires le porte-parole de l’AMF, Sylvain
Théberge. « Il n’y a effectivement pas
eu de nouveaux programmes d’indemnisation de mis en
place depuis cet événement. »
Niet. Les victimes des détournements de fonds
de la part des gestionnaires de portefeuilles de
fonds communs de placement ne
bénéficient d’aucune protection. Pour
récupérer leurs pertes, les victimes
n’auront d’autres choix que de se débrouiller
elles-mêmes…
Tout au plus, les victimes devront se contenter de
l’appui moral de l’AMF et de l’empathie du monde la
finance, de la population et des politiciens…
Ça va leur faire une belle jambe!
Je vous rappelle que le programme d’indemnisation de
l’AMF ne couvre que les investisseurs victimes de
fraudes effectuées par les conseillers
financiers des disciplines régies par la Loi
sur la distribution de produits et services
financiers : assurance de personnes ; assurance
collective de personnes ; planification
financière ; assurance de dommages ;
expertise en règlement de sinistres ;
courtage en épargne collective ; courtage en
contrats d’investissement ; courtage en plans de
bourses d’études.
Le programme d’indemnisation de l’AMF exclut de sa
juridiction les fraudes et détournements
reliés notamment à la gestion des
portefeuilles des fonds communs de placement, comme
c’est le cas avec l’affaire Norbourg.
Où est la logique ? Les épargnants
sont protégés contre les faillites des
institutions bancaires, contre les faillites des
firmes de courtage, contre les fraudes des
conseillers financiers… mais pas contre les fraudes
et détournements d’argent
réalisés par les gestionnaires des
fonds communs de placement.
Au Canada, l’industrie des fonds communs de
placement gère des actifs de 600 milliards de
dollars. I l me semblerait pour le moins
réconfortant pour l’ensemble des
épargnants de pouvoir compter sur un
programme d’indemnisation en cas de fraude dans les
fonds d’investissement.
L’AMF (et ses semblables des autres provinces)
n’aurait qu’à exiger de la part des diverses
familles de fonds communs de placement de contribuer
à la caisse d’un fonds d’indemnisation
spécifiquement conçu pour
dédommager les victimes des fonds
dûment autorisés à vendre des
parts au Québec et dans les autres provinces.
Une sorte d’assurance dépôt
destinée à protéger les
détenteurs de parts de fonds communs de
placement. Après tout, lorsqu’un scandale
à la Norbourg éclate, l’AMF et ses
semblables ne peuvent tout de même pas s’en
laver les mains. L’AMF a la responsabilité
première de surveiller les Norbourg de
l’industrie. Quand un scandale éclate, c’est
parce qu’il y a eu une faille dans le système
de surveillance…
Revenons aux 9200 victimes de Vincent Lacroix. On
oublie que le petit « empire » de
Norbourg a été bâti avec la
crédibilité de la Caisse de
dépôt et placement du Québec. En
effet, la famille des fonds Évolution
était gérée par une filiale de
la Caisse, Capital Teraxis. C’est en janvier 2004
que la Caisse a cédé les fonds
Évolution au groupe Norbourg, de Vincent
Lacroix.
« Il est important qu’Évolution soit
acquise par une société
québécoise ( Norbourg, de Lacroix),
avait déclaré la Caisse par
l’entremise du président de sa filiale
Capital Teraxis, Michel Fragasso. Norbourg
poursuivra la mission des fonds Évolution
d’offrir aux investisseurs québécois
des produits d’épargne de grande
qualité. »
Avec u ne t e l l e ma r que de confiance de la part
de la Caisse de dépôt et placement du
Québec envers Vincent Lacroix, comment les
épargnants pouvaient-ils se douter qu’ils
allaient se faire flouer par l’acquéreur
privilégié par la direction de la
Caisse ?
Après quatre années de calvaire,
comment peut-on encore refuser d’indemniser des
investisseurs prudents qui avaient investi leurs
économies d’une vie dans une famille de fonds
issue de la Caisse de dépôt et
placement du Québec?
L’appartement d’Earl Jones saisi -
Daphné Cameron
L’appartement du présumé fraudeur Earl
Jones est passé aux mains de ses
créanciers hier soir. Des syndics de faillite ont
pris possession de sa luxueuse résidence de
665000$ de Dorval sous les yeux de quelques dizaines
d’investisseurs floués. L’ex-conseiller financier
n’était pas sur les lieux, mais il aurait
été vu dans les parages à de
nombreuses reprises dans les derniers jours.
Le huissier de justice
François Taillefer a confirmé hier que
les serrures du luxueux appartement d’Earl Jones
avaient été remplacées.
« C’est un moment très symbolique pour les
victimes, justice commence à être rendue
», a affirmé Kevin Curran, un membre du
comité des victimes d’Earl Jones, dont la
mère a perdu toutes ses économies.
« Il était offensant de savoir qu’au moment
où 20 personnes qui ont travaillé toute
leur vie envisagent de vendre leur maison, il continue
de se la couler douce dans une résidence
huppée, et ce, malgré les nombreuses
lettres d’expulsion qu’il a reçues. »
Les syndics sont arrivés à la
résidence de la rive du lac SaintLouis vers 17h.
Kevin Curran et Ginny Nelles – deux membres du
comité des victimes – ont visité les
lieux.
« Tout était là: les albums de
famille, ses vêtements, les jouets de ses
petits-enfants », a raconté Mme Nelles,
victime et amie de la famille Jones. « C’est une
victoire de voir son appartement enfin saisi, mais en
même temps, je ne peux pas m’empêcher de
ressentir de la douleur pour sa femme et ses filles.
»
Lors de l’opération, le huissier de justice
François Taillefer s’est brièvement
adressé aux médias pour confirmer que les
serrures de l’appartement avaient été
remplacées.
Il a
toutefois refusé de préciser si les trois
autres propriétés d’Earl Jones –
situées en Floride, à Cape Cod et à
MontTremblant – avaient officiellement été
saisies.
En tout, la valeur des propriétés de M.
Jones s’élève à 1,6 million de
dollars. Les gains des saisies ne seront toutefois pas
substantiels puisque ses biens immobiliers sont
hypothéqués à plus de la
moitié de leur valeur combinée.
Rappelons que l’Autorité des marchés
financiers (AMF) soupçonne Earl Jones d’avoir
détourné de 30 à 50 millions de
dollars grâce à une fraude de type «
pyramide de Ponzi ». Ce stratagème consiste
à verser de l’argent à des investisseurs
tiré de leurs propres comptes ou des sommes
versées par d’autres investisseurs plutôt
que d’un profit réel obtenu en Bourse.
Environ 180 personnes auraient été
flouées par Earl Jones. Kevin Curran, qui est
rentré des États-Unis pour aider le
comité des victimes, milite pour que les
investisseurs reçoivent une aide spéciale
du gouvernement.
« La majorité des victimes ont plus de 65
ans. Beaucoup sont malades. Il est donc hors de question
qu’elles retournent au travail. Au-delà des
peines plus sévères pour les fraudeurs
financiers, je pense que l’État montrerait
beaucoup plus de compassion s’il versait une aide
d’urgence mensuelle temporaire. Un peu comme le
bien-être social ou l’assurance emploi. Le
gouvernement québécois s’est montré
très réceptif et j’espère qu’un
système pourra être mis en place dès
la fin du mois d’octobre. » Earl Jones a
été accusé de quatre chefs de vol
et quatre autres de fraude. Il sera de retour devant la
cour le 28 septembre.
« Tout ce que je souhaite, c’est que justice soit
véritablement rendue et qu’il ne sorte pas au
sixième de sa peine », a ajouté Sue
Brown, une femme âgée qui a perdu toutes
ses économies.
L’ENQUÊTE COMPTABLE PASSE EN PHASE
CRUCIALE - Martin Vallières
Les
investisseurs se demandent toujours où sont
passés leurs 75 millions
Que reste-t-il des dizaines de millions
détournés par le faux conseiller financier
Earl Jones, se demandent encore sa centaine de victimes,
trois mois après la mise au jour de cette fraude
?
PHOTO ALAIN ROBERGE, LA
PRESSE
Bevan Jones a
éclaté en sanglots hier lors d’une
assemblée qui réunissait environ la
moitié des 150 investisseurs floués par
son frère, Earl Jones.
Réunies hier en assemblée dans un
hôtel de la banlieue ouest de Montréal,
environ 80 des 150 victimes présumées ont
appris que les toutes prochaines semaines seront
cruciales pour l’enquête qui vise à
retrouver trace de leurs épargnes et leurs fonds
de retraite.
Car après des semaines de démarches, le
principal enquêteur comptable dans cette affaire,
la firme RSM Richter, vient de commencer à
recevoir des boîtes de documents provenant de la
Banque Royale, le principal fournisseur de services
bancaires à Earl Jones et sa fausse firme de
gestion financière.
Aussi, c’est à compter de mercredi prochain, 16
septembre, que débuteront les interrogatoires
sous serment parmi les principaux collaborateurs
d’affaires de Jones, en particulier les quelques
employés de sa firme désormais en
faillite. Selon Gilles Robillard, syndic principal chez
RSM Richter, ces interrogatoires devraient en
révéler davantage sur le cheminement des
quelque 75 millions confiés à Earl Jones
depuis une vingtaine d’années par 150
particuliers et familles de l’ouest de Montréal.
Aussi, ces interrogatoires officiels serviront à
préparer celui d’Earl Jones lui-même. Selon
M. Robillard, il refuse à ce jour toute
collaboration avec les enquêteurs afin de retracer
le « nombre import ant de registres qui sont
manquants ».
Mais en guise de consolation, hier, les victimes d’Earl
Jones ont appris que ses propriétés
résidentielles au Québec, en Floride et
à Cape Cod avaient été saisies et
seraient très bientôt mises en vente
forcée.
Le gain net de ces transactions s’annonce toutefois
minime, parce que ces propriétés sont
hypothéquées à plus de la
moitié de leur valeur combinée de 1,6
million de dollars canadiens.
Éviction
Aussi, Earl Jones et sa conjointe font face à
l’expulsion dès vendredi de leur l u x ueux
appartement de 665 000$ à Dorval, sur la rive du
lac Saint-Louis.
Le principal porte-parole des victimes, Kevin Curran,
s’est réjoui de cette éviction
résidentielle de M. Jones.
«
Ce luxueux condo riverain à Dorval qu’il s’est
payé avec notre argent, c’est pas juste une
résidence. Pour nous, ça symbolise le
refuge de cet homme. Pourquoi pourrait-il y demeurer
alors que plusieurs de ses victimes ont
été dépouillées des moyens
financiers pour rester dans leur propre maison? »
a commenté M. Curran à La Presse Affaires.
Pour la suite, c’est dans un peu plus d’un mois, «
entre le milieu et la fin d’octobre », que les
enquêteurs comptables espèrent fournir de
nouvelles informations aux victimes.
Entre-temps, l’enquête des limiers financiers de
la Sûreté du Québec (SQ) se poursuit
dans le but d’en venir à des accusations
criminelles plus étoffées contre Earl
Jones.
« De mon expérience, cette enquête
procède plus rapidement que la moyenne à
la SQ. D’ailleurs, c’est important que des accusations
criminelles procèdent le mieux possible parce que
les peines y sont beaucoup plus sévères
que dans le cas d’accusations pénales, comme on a
vu à ce jour dans le cas de Vincent Lacroix
», a indiqué Gilles Robillard, en entretien
avec La Presse Affaires après l’assemblée.
Autorités américaines
Par ailleurs, devant l’assemblée, M. Robillard et
son principal adjoint avocat, Neil Stein, ont
indiqué que les autorités
américaines comme le FBI et la SEC pourraient
s’intéresser à l’affaire Earl Jones,
après que des citoyens américains parmi
ses victimes eurent porté plainte.
Mais parmi les participants à l’assemblée,
hier, plusieurs ont encore reproché à
l’Autorité des marchés financiers du
Québec (AMF) son absence apparente de
l’enquête.
Selon Gilles Robillard, l ’A MF s era i t r ét i
c ente à intervenir directement parce qu’Earl
Jones fonctionnait en marge de tout le cadre
réglementaire des services financiers.
En désaccord, l’avocat Neil Stein a soutenu que
l’A MF pouvait porter des accusations pénales
contre un individu qui, j ustement, offrait des services
financiers sans les autorisations réglementaires
requises.
Vérification faite auprès de l’A MF, son
porte-parole principal, Sylvain Théberge, a
confirmé que l ’Autorité conservait la
possibilité d’intervenir avec des accusations
pénales contre Earl Jones.
« En raison des gestes qui lui sont
reprochés, nous considérons encore que
cette affaire relève davantage du Code criminel.
Cependant, des procédures criminelles
n’éliminent pas un éventuel recours d’ord
r e pénal de l’ A MF contre Earl Jones », a
conclu M. Théberge.
« Il n’est plus mon frère… »
Les
témoignages troublants de victimes abondent
dans l’affaire du faux conseiller financier Earl
Jones, soupçonné d’une fraude de 75
millions parmi 150 particuliers et familles de la
banlieue ouest de Montréal.
Earl Jones et sa conjointe
font face à l’expulsion dès vendredi
de leur appartement de 665 000$ à Dorval, sur
la rive du lac Saint-Louis.
Mais hier, après une autre assemblée de
ces victimes avec les enquêteurs comptables,
c’est le frère aîné du fraudeur
présumé, Bevan Jones, 70 ans, qui a eu
les propos les plus virulents à son
égard. « Earl n’est plus mon
frère. Et notre famille ne veut plus rien
savoir de lui. Je souhaite qu’il se retrouve en prison
pour très longtemps », a-t-il
déclaré devant les journalistes
après l’assemblée qui avait lieu dans un
hôtel de Pointe-Claire.
Peu
avant, Bevan Jones s’était mis à
sangloter lors d’une accolade avec un ami, à
l’entrée de la salle d’assemblée.
Devant les journalistes, il a rappelé que sa
famille immédiate et lui étaient parmi
les victimes de la fraude reprochée à
son frère cadet. « Je lui avais
confié personnellement tout mon avoir d’un peu
plus d’un million, qui provenait surtout de la vente
de mon entreprise d’imprimerie, il y a quelques
années. De plus, ma fille et son conjoint
venaient de lui confier 500 000$ quelques semaines
avant son arrestation », a expliqué Bevan
Jones, sur un ton très nerveux.
« Comme les autres victimes d’Earl, nous voulons
savoir où est notre argent. Pour l’instant,
nous sommes satisfaits du travail des
enquêteurs. Mais nous espérons que
ça aboutira à des peines plus
sévères que dans le cas de ( Vincent)
Lacroix, une vraie farce. »
LACROIX DEVRAIT AVOIR SON PROCÈS CRIMINEL
- Christiane Desjardins
Faute
d’argent, l’ex-président de Norbourg pourrait
perdre ses avocats
Sa principale requête en arrêt du processus
judiciaire ayant été rejetée hier
matin par le juge Richard Wagner, Vincent Lacroix l’aura
vraisemblablement, son procès criminel pour
fraudes. Mais il n’aura peut-être plus d’avocat.
PHOTO IVANOH DEMERS, LA
PRESSE
Lacroix a assisté
à l’audience hier. Il devrait témoigner
demain sur son manque de moyens pour payer ses
avocats.
Me Marie-Hélène Giroux et Me Clemente
Monterosso, qui représentent le grand manitou de
Norbourg, ont annoncé hier matin leur intention
de ne plus représenter Lacroix à partir du
23 septembre, soit au jour prévu du début
du procès.
Cela parce que Lacroix n’a pas les moyens de payer ses
avocats pour ce procès criminel qui doit durer
quatre mois, et les payer aussi pour les
différents appels en vue, ou qui pourraient se
présenter.
Lors d’un point de presse, Me Giroux a notamment fait
allusion au fait que l’Autorité des
marchés financiers jongle avec l’idée de
contester en Cour suprême la dernière
réduction de peine qui a été
accordée à leur client par la Cour d’appel
(de huit à cinq ans). Elle a aussi fait valoir
qu’il pourrait y avoir appel de la décision
rendue hier matin. Cet appel ne serait cependant
possible qu’à la fin du procès. «
Son enveloppe budgétaire a éclaté.
Elle est très limitée », a dit Me
Giroux en parlant de Lacroix.
Étonnement
De leur côté, les avocats du
ministère public se sont dits «
étonnés » par cette requête
des avocats de Lacroix, qui survient à quelques j
ours du procès. I ls s’y opposeront vivement
d’ailleurs, vu sa « tardiveté ».
« Quand on représente quelqu’un pour faire
un procès, on doit faire le procès
», croit le procureur de la Couronne, Serge
Brodeur.
La r equête pour cesser d’occuper sera
présentée au juge Wagner demain matin, en
même temps que l’autre requête en
arrêt du processus judiciaire de Lacroix. Celleci
allègue que Lacroix ne pourra avoir un
procès juste et équitable, vu l’abondante
publicité négative faite à son
endroit. Le juge Wagner n’a manifestement pas
l’intention d’étirer les procédures
préliminaires. I l a signalé que la
sélection du jury doit commencer lu ndi , et que
2500 citoyens ont été appelés
à se présenter comme candidats, ce qui est
énorme.
Pareil
pas pareil
Rappelons que Lacroix et cinq ex-collaborateurs du temps
de Norbourg seront jugés sous 200 accusations de
fraude, complot, fabrication de faux, et recyclage des
produits de la criminalité. Lacroix a
tenté de se soustraire à ce procès,
en faisant valoir qu’il avait déjà
été jugé et condamné pour
les mêmes gestes, lors du procès
pénal que lui a fait subir l’Autorité des
marchés financiers, en 2007. À titre
d’exemple, pour étoffer les accusations de
fraude, le ministère public a utilisé 112
des 137 transactions pour lesquelles Lacroix a
été déclaré coupable au
pénal d’avoir manipulé les titres.
Dans sa décision rendue hier, le juge Wagner
convient qu’il y a des similitudes entre les accusations
au pénal et au criminel, mais conclut qu’il a des
distinctions.
La Loi des valeurs mobilières est de nature
réglementaire, et vise à protéger
l’investisseur et régir le système de
valeurs mobilières. Elle fait fonction de
prévention, alors que le Code criminel ratisse
beaucoup plus l a r ge et agit de manière
répressive.
Le Code criminel s’applique à tout individu, peu
importe son domaine d’activités, a
résumé le juge. Autrement dit, un
régime n’exclut pas l’autre, même si dans
le cas présent, cela a créé de la
confusion.
« En l’espèce, le dépôt des
plaintes pénales avant celui des plaintes
criminelles et la recherche d’une peine d’emprisonnement
exemplai re sans précédent en semblable
matière ont peut-être réjoui ou
rassuré les tenants d’une justice pénale
quasi criminelle, mais en ce faisant, ils ont
fragilisé les fondements des deux régimes
de justice pénale et créé chez le
grand public des expectatives exagérées
tout en contribuant à la confusion des genres
», a noté le magistrat, au début de
son jugement.
Signalons enfin que Lacroix a assisté à
l’audience, assis dans la toute dernière
rangée de la salle. Il devrait témoigner
demain sur son manque de moyens pour payer ses avocats.
Si la requête pour cesser d’occuper devait
être refusée, ses avocats pourraient
demander l’aide de l’État, a fait valoir Me
Giroux.
Juger Lacroix - ARIANE KROL
L’ex-patron de Norbourg n’échappera pas à
son procès criminel. Les accusations auxquelles
Vincent Lacroix devra faire face devant jury ne sont pas
les mêmes que celles pour lesquelles il a
déjà été condamné, a
tranché le juge Richard Wagner hier. Heureusement
! Le premier procès n’a examiné qu’une
partie de cette scandaleuse histoire. Il est grand temps
de faire la lumière sur le reste.
Le juge Leblond avait fait de son mieux, lors du
procès pénal, pour faire ressortir la
dimension humaine de l’affaire Norbourg. Les
témoignages d’épargnants venus raconter
comment leur vie a été affectée, et
même compromise par la perte de leurs
économies étaient bouleversants. Sauf que
le procès lui-même portait sur des
manquements aux exigences de l’Autorité des
marchés financiers (AMF) – des infractions
passablement abstraites pour le commun des mortels.
L’AMF a par exemple cité plus d’une centaine de
transactions par lesquelles des sociétés
liées à Vincent Lacroix ont
effectué des retraits irréguliers.
Infraction reprochée ? Avoir tenté
d’influencer le cours ou la valeur d’un titre. On devine
que c’est mal, mais on ne voit pas qui en souffre.
La
Couronne a repris à son tour la majorité
de ces transactions au criminel. Toutefois, les
accusations qu’elle en dégage sont nettement plus
palpables. Par exemple, avoir « frustré les
détenteurs de parts de fonds communs de placement
gérés par Norbourg de sommes d’argent
dépassant 5000$ ». On ne parle plus de
contraventions à une loi réglementaire,
mais de victimes en chair et en os à qui l’on a
pris leurs économies. Enfin!
La distinction n’est pas que dans les termes. Les
accusations de fraude qui pèsent sur Lacroix au
criminel pourraient lui valoir jusqu’à 14 ans de
prison. Presque le triple de la sentence de cinq ans
moins un jour dont il a finalement écopé
au pénal. Une peine plus sévère ne
remboursera pas les victimes, mais elle leur redonnera
peut-être un peu de ce sentiment de justice qui
leur a tant manqué jusqu’ici.
Comme le souligne plaisamment le juge Wagner, « le
Code criminel, par définition, ratisse beaucoup
plus large que la Loi sur les valeurs mobilières
». Et s’il y a une scène de crime qu’on a
négligé de ratisser dans les coins, c’est
bien celle de l’affaire Norbourg. Plus de 9000 victimes.
Quelque 115 millions évaporés dans la
nature. Et les seules fautes dont on se serait
inquiété seraient des infractions à
la Loi sur les valeurs mobilières (LVM)? Ce n’est
pas sérieux.
Sans
compter
qu’au criminel, Vincent Lacroix devra aussi faire face
à des accusations de complot et de recyclage des
produits de la criminalité, deux notions qui
n’existent pas dans la LVM. Il est clair qu’il n’a pas
déjà été jugé pour
les faits qu’on lui rapproche. Et qu’il est grand temps
qu’il le soit.
Lacroix l’aura, son procès - Yves
Boisvert
Vincent
Lacroix essaie d ’é v i t e r s o n p r o c
è s criminel par tous les moyens, mais il n’a pas
une chance sur mille de réussir.
Son avocate, Marie-Hélène Giroux, demande
l’arrêt pur et simple des procédu res,
arguant que Lacroix ne peut avoir un procès
juste, étant déjà condamné
par l’opinion publique.
Elle avance plusieurs bons arguments… mais
malheureusement pour son client, ils ont tous
été essayés par le passé, et
ils ont tous échoué.
Il est vrai de dire que quand le premier ministre du
Québec vous traite de bandit à la
télé, ça ne passe pas
inaperçu. Mais estce que, pour autant, il devient
impossible de vous juger?
En 1982, 11 agents de la GRC subissaient un
procès devant jury pour entrée par
effraction dans les locaux du Parti
québécois et vol des listes de membres. En
plein milieu du procès, abondamment couvert, un
témoin s’est permis diverses accusations sans
fondement sur le PQ.
En Chambre, le jour même, René
Lévesque a fait une sortie de 20 minutes contre
les agents ayant participé à ce «
cloaque politico-financier », puis contre le
gouvernement fé dér a l , e t la G RC , et
le témoin, bref, la totale.
Les unes des journaux, les téléjournaux,
la radio ne parlaient que de ça. La juge Claire
Barrette-Joncas n’avait guère le choix que de
faire avorter le procès.
On allait reprendre le procès à
zéro avec un nouveau jury, mais les
accusés ont plaidé qu’il serait impossible
de trouver un jury impartial. Le juge Benjamin Greenberg
leur a donné raison : il a
décrété l’arrêt des
procédures.
L’affaire s’est transportée jusqu’en Cour
suprême qui, en 1988, a ordonné la tenue du
procès. Certes, le premier ministre avait
violé la règle voulant qu’un politicien ne
commente pas une affaire judiciaire en cours. Mais
«l’abdication judiciaire n’est pas le
remède», avait écrit le juge
Gérald Laforest.
C’est d’autant plus vrai dans une affaire aussi
importante, s’agissant d’accusations graves concernant
des dirigeants du gouvernement fédéral,
avait-il ajouté.
« Le public a droit à ce que ces
accusations soient éclaircies par le judiciaire,
avait-il écrit. Je ne peux admettre que des
remarques irréf léchies d’hommes
politiques puissent mettre en échec tout le
processus judiciaire. »
Ces remarques s’appliquent parfaitement à
l’affaire Lacroix. D’autant plus que, depuis 20 ans, la
Cour suprême a dit et redit qu’il faut faire
confiance à la capacité des jurés
de ne juger qu’à partir de la preuve, et pas sur
leurs impressions. Le jury ne sera choisi que le 14
septembre et il sera alors possible de bien le mettre en
garde.
Oui,
mais les médias décrivent Lacroix comme
une crapule depuis des mois ! Qui peut croire à
son innocence à Montréal ?
L es Hel ls A ngels , à la veille des
mégaprocès suivant Printemps 2001, avaient
essayé le même argument. Y a-t-il un seul
citoyen à ne pas s’être fait une
idée sur les Hells Angels?
S’il existe, ce citoyen est sans doute trop «
innocent » pour être un juré utile…
Tel n’est pas le test, ont répondu les juges. Ce
qu’il faut, ce n’est pas un juré vierge de toute
opinion et ignorant au degré suprême. Ce
qu’il faut, ce sont des citoyens honnêtes capables
de mettre de côté leurs idées
préconçues pour juger des individus en
particulier pour des crimes précis en se fondant
uniquement sur la preuve présentée devant
eux. Et ça, il y a moyen d’en trouver en grand
nombre sans changer de planète.
Sinon, plus le crime serait énorme, plus il
deviendrait impossible de le juger.
Par ailleurs, il y a eu une détermination
légale de la culpabilité de Lacroix
à des infractions provinciales sur les valeurs
mobilières. Il est normal qu’il y ait une
discussion publique de ce dossier.
Reste l’épineuse question du «double
péril». On ne peut pas être
jugé deux fois pour la même infraction…
devant la cour criminelle. Autrement dit, si on est
acquitté pour un crime et que trois ans plus tard
on trouve une nouvelle preuve, on ne peut être
jugé de nouveau. De même, si l’on est
condamné, on ne peut pas être jugé
une deuxième fois.
Mais il faut que cela soit en vertu du Code criminel,
pas d’une loi particulière. On peut fort bien
être jugé deux fois pour les mêmes
actes: une fois devant une corporation professionnelle
(pour avoir manqué à son devoir d’avocat)
et une fois devant la cour criminelle (pour vol), par
exemple. On peut également être
forcé de témoigner devant une commission
d’enquête (et donc en principe s’incriminer), puis
jugé au criminel. Pensez à Jean Lafleur et
à la commission Gomery.
Dans le cas de Lacroix, il a répondu de ses actes
en tant que violation à la loi sur les valeurs
mobilières : avoir transmis de l’information
mensongère et influencé le marché.
Il a été condamné à cinq ans
moins un jour, ce qui est la peine maximale. Cette loi
vise à punir ceux qui mettent en péril
l’intégrité des marchés.
Pour les mêmes faits, il peut fort bien être
jugé au criminel pour fraude (peine maximale de
14 ans). Dans ce cas-là, il répond d’un
crime à la société en
général pour avoir dépouillé
des individus et violé l’ordre public.
Voilà deux lois qui ont deux finalités
distinctes.
L’argument porte d’autant moins que la peine vient
d’être ramenée à cinq ans,
plutôt que les douze du départ, qui
ressemblaient à une peine pour fraude.
Lacroix ne peut pas échapper aux
conséquences les plus graves parce qu’il a subi
son procès pour l’aspect plus technique de ses
violations.
Tout ça pou r di re que je sera is l’hom me le
plus étonné si Lacroix réussissait
à convaincre le juge Claude Wagner de le laisser
échapper à la justice criminelle.
Fraude : Charest veut des peines plus
lourdes
SAINT-HYACINTHE – Le gouver nement Char e s t veut i
mposer des pei nes plus lourdes aux criminels à
cravate comme Vincent Lacroix pour des infractions
à la Loi québécoise sur les valeurs
mobilières.
Une réforme du droit pénal permettrait
d’additionner les peines imposées pour chaque
infraction. Les fraudeurs passeraient ainsi plus de
temps derrière les barreaux.
La semaine dernière, la Cour d’appel a r
éduit la peine de Vincent Lacroix de huit ans et
demi de prison à cinq ans moins un jour. Les j
uges ont st at ué que les peines i mposées
à M. Lacroix à l’issue du procès i
ntenté par l ’Autorité des marchés
financiers auraient dû être concurrentes
plutôt que consécutives. Le Code de
procédure pénale du Québec ne
permet pas d’additionner les peines pour
différentes infractions comme l’a fait le juge
Claude Leblond l’an dernier, a noté le tribunal.
M.
Leblond avait imposé une peine de 12 ans moins un
jour. La Cour supérieure l’avait ramenée
à huit ans avant que la Cour d’appel ne la
réduise encore.
Lors d’un point de presse à l’entrée d’une
réunion du caucus libéral, hier, le
premier ministre Jean Charest a manifesté son
intention de « revoir le concept des peines
consécutives et concurrentes ». « On
est prêt à revoir ça parce qu’on
veut que les peines soient proportionnelles » au
tort causé aux investisseurs floués,
a-t-il souligné.
M. Charest a t outefois rappelé que M. Lacroix
doit avoir un autre procès, au criminel,
concernant sa fraude de 115 millions de dollars. «
L’affaire de M. Lacroix, ce n’est pas terminée.
C’est au criminel que le gros de l’affaire va se
régler. »
La ministre de la Justice, Kathleen Weil, s’est faite
plus réservée que son patron, plaidant son
devoir de réserve alors que l ’A MF songe
à contester la décision de la Cour
d’appel. Elle a simplement évoqué une
réforme éventuelle du droit
pénal.
Elle
entend en discuter avec Ottawa lors d’une rencontre
fédérale-provinciale des ministres de la
Justice en octobre. « Le droit pénal et le
droit criminel (qui relève d’Ottawa) se
chevauchent », a-t-elle noté.
« Il faut lancer un
message clair aux gens qui seraient tentés
d’agir (comme M. Lacroix ou Earl Jones) que la
société n’accepte pas ça »,
a dit le ministre de la Sécurité
publique, Jacques Dupuis.
La ministre se dit sensible à l’indignation
soulevée par la réduction de la peine de
Vincent Lacroix. « Je peux vous dire qu’on entend
beaucoup le public. En tant que gouvernement et ministre
de la Justice, on est toujours à l’écoute
de ce que le public dit », a-t-elle
souligné.
Plus loquace, son collègue de la
Sécurité publique, Jacques Dupuis, a
indiqué qu’« on pourrait modifier la loi
provinciale pour permettre les peines
consécutives ».
Dans le cas des crimes économiques, « il
faut lancer un message clair aux gens qui seraient
tentés d’agir (comme M. Lacroix ou Earl Jones)
que la société n’accepte pas ça.
Ça veut dire qu’il faut permettre que des
enquêtes se fassent rapidement, avec
efficacité. Ça veut dire aussi que les
sanctions auxquelles on fait face si on est
trouvé coupable de ce genre de crimes doivent
être sévères. »
Elles ne
sont pas assez sévères à l’heure
actuelle ? « Il y a sûrement moyen de
regarder un certain nombre de solutions », a
répondu M. Dupuis. Le ministre demande entre
autres à Ottawa d’éliminer la
possibilité d’être libéré au
sixième de sa peine. Seul un criminel qui a eu
recours à la « violence physique »
n’est pas éligible à cette mesure. La loi
devrait aussi empêcher à celui qui a
usé de « violence morale »,
floué et « dépossédé
» des investisseurs, de sortir de prison au
sixième de sa peine, estime M. Dupuis. Ce sujet
sera également abordé lors de la
rencontre-fédérale provinciale des
ministres de la Justice.
Pas de compensation
Le ministre des Finances, Raymond Bachand, a
réitéré que le gouvernement ne
compensera pas les victimes de f raudeurs comme Earl
Jones. « L’ État n’a pas les moyens
», a-t-il dit, rejetant du coup une suggestion du
Pa r t i québécois . Revenu Québec
pourrait toutefois remettre aux victimes l’impôt
qu’elles ont pu payer dans certains cas sur des revenus
qui s’avèrent « fictifs et inexistants
».
Québec écarte également la demande
du PQ de tenir une commission parlementaire sur les
crimes économiques en vue de revoir la
réglementat i on actuel l e. « Les
commissions parlementaires, ce sont des endroits
où on va une fois que les décisions sont
prises. (…) Une commission parlementaire, c’est pour
parlementer. On n’est pas dans le parlementarisme, on
est dans l’action », a affirmé le ministre
Jacques Dupuis, qui est aussi leader parlementaire. Jean
Charest a indiqué qu’une commission parlementaire
avait déjà eu lieu sur « la
protection des épargnants » en 2007.
Vin cent La croix : la bonn e
décision - YVES BOISVERT
Entendon
s -nou s i m méd ia - t e m e n t s u r c e c i :
1 2 a n s d ’e m p r i s o n n e m e n t p o u r l a f r
aude de 11 5 m i l l io n s de Vi ncent L ac roi x , ce
n’est v ra iment pa s exagéré.
S e u l p r o b l è m e : o n l u i a i n f l
igé cette pei ne da n s le mauva i s pr o c
è s . O n l ’a é c r it plu s d ’u ne fois
.
A lor s , même si ce sera form id a ble m e n t i
m p o pu l a i r e , l a Cou r d ’appel a eu pa r fa
itement ra ison de ra mener cet te pei ne à c i n
q a n s m o i n s u n j o u r , vend red i .
Dison s que ça remet de l’ord re da n s ce
dossier pa r ti plei n d e b o n s s e n t i m e n t s ,
m a i s à l’envers .
P o u r q u o i p a r t i à l ’e nve r s ? P a
rce qu’on a com mencé pa r le « petit
» pro cès au l ieu du g ra nd . L e pro
cès pou r des i n f rac tions à la L oi su
r les va leu rs mobi l ières a eu l ieu en 2 0 0
7. E t le pro cès c r i m i n el p o u r f r au d
e v ie n t à pei ne de com mencer.
O r, d ’après la loi québécoise s u
r le s va le u r s mobi l iè re s , la p e i n e
m a x i m a l e p r é v u e e s t d e c i n q a n
s m o i n s u n j o u r . Ta nd is que la pei ne ma x i
ma le pou r f raude selon le Code c r im i nel e st de
14 a n s . C ’e st ce à quoi fera face L ac roi x
s ’i l est conda m né da n s ce pro cès qu
i com mence.
C o m m e n t l e j u g e C l a u d e L eblond a-t-i l
pu a r r iver à u ne pei ne de 1 2 a n s moi n s
u n jou r, e n 2 0 0 8 , au te r me du pr o c è s
i ntenté pa r l’Autor ité des ma rc h
é s f i n a n c i e r s ( A M F ) ? E n add ition
na nt les pei nes .
L ac roi x a été conda m né pou r
51 i n f rac tions . L e juge L eblond lu i a i n f l
igé c i nq a ns moi n s u n jou r (le ma x i mu
m) pou r l’ensemble de s 27 prem ière s , qu i
con sistent à avoi r tenté d ’i n f luer
su r le cou rs des ac tion s de ses fonds ; i l a aussi
été conda m né deu x fois à
4 2 mois pou r deu x blo c s de 2 4 aut re s i n f rac t
ion s consist a nt à avoi r t ra nsm is de fau x
renseig nements à l’A M F. L e juge lu i a en out
re i mposé u ne a mende de 2 55 0 0 0 $ .
E t i l a a d d i t i o n n é l e t o u t . C
’est-à-d i re qu’i l a déc
rété que l e s p e i n e s d e c e s t r o
i s bl o c s d ’i n f r a c t ion s s e r a ient «
c on s é - c utives ». D onc : c i nq a ns
moi ns u n jou r, plu s 4 2 mois , plu s 4 2 aut res
mois . C ela fa it au tot a l 1 2 a ns moi ns u n jou r.
P o u rq u oi c i nq a n s « m oi n s u n jou r
» ? P a rce que la C ha r te d e s d r oit s ga r
a n t it le d r oit à u n pro cès deva nt
ju r y pou r les c r i mes pu n issables d ’u n ma x imu
m de c i nq a ns ou plus . Vous ne ver rez donc pa s de
loi pro - v i nc ia le qu i per met l’empr isonnement
pou r c i nq a n s ou plus . Cela tombe da ns le doma i
ne du d roit c r i m i nel , qu i est de
compétence fédéra le.
I l e s t m ê m e r e l a t i v e m e n t n o u v
e a u q u e l ’o n m u l t i p l i e le s p ei n e s d
’e m pr i s o n n e m e n t i m p o r t a n t e s p o u
r d e s i n f r a c - t io n s pr ov i n c i a le s . O
n y pr é - voya it h i stor iq uement s u r tout
des a mendes .
D o u z
e a n s m o i n s u n j o u r , d o n c . U n e s e n t
e n c e t r è s bie n m o t i v é e s u r
l e f o n d p a r l e ca rac tère giga ntesque et
h isto - r ique de l’a r naque de L ac roi x et l’a
mpleu r des dégâts hu ma i n s qu’el le a c
ausés .
Seu le v ra ie question : le juge ava it-i l le d r oit
d ’a dd it io n ne r les pei nes ?
É t o n n a m m e n t , d a n s s o n p r e m i e
r a p p e l , l ’ a v o c a t d e L ac roi x , Clemente
Monterosso, a décla ré que, selon lu i ,
le juge L eblond ava it le d roit . I l soutena it pa r
contre que le tota l éta it déra ison
nable . L e j uge A nd ré Vi ncent , de la Cou r
supérieu re, a ret ra nc hé u n bloc de 4
2 mois à la pei ne (au moti f que ce
bout-là ne pouva it pas être add ition
né, m a i s l e s d e u x a u t r e s b l o c s ,
ou i). Ce qu i fa isa it hu it a ns et dem i… moi ns u n
jou r.
Deva nt les juges de la Cou r d ’ a p p e l , M e
M o n t e r o s s o a re tou r né s a to ge : i l
s outen a it d é s o r m a i s q u e l e c u m u
l d e s pei nes ét a it i l léga l .
C e t i m br o g l io fa it e n s o r t e q u e l e j u
g e m e n t d e l a C o u r d ’appel est a rc h i-tec h
n ique. L a Cou r com mence pa r se dema nd e r s i L a
c r o i x , n ’a y a n t p a s pl a i d é l ’a r
g u m e n t a u d é p a r t , peut êt re
autor isé à le fa i re. E l le
répond ou i : c ’est u ne question de léga
l ité, d ’a i l leu r s sou levée pa r l’A
M F.
P a r la su ite, la Cou r se la nce d a n s u n e l o n
g u e a n a l y s e d e la léga l ité des
pei nes conséc ut ive s . E l le c o n c lu t q u
e , fau t e d ’u n tex te de loi qu i autor ise les
juges à add ition ner les peines , la pratique
n’est pa s perm i s e . E l le s doive nt don c ê
t re con fondues .
C ’ e s t p o u r q u o i r a me né à c i
nq a n s moi n s u n jou r. L a Cou r prend bien soi n
de le d i re : la que st ion n ’ét a it pa s de
savoi r si la pei ne ét a it ra ison nable, ma is
st r ic tement si el le ét a it léga le.
le plu s d é t e r m i n a n t : c e n ’e s t pas
pou r rien que la loi pa rle de « ci nq a ns moi
ns u n jou r ». C ’est pa rce qu’u n d roit fonda
menta l h istorique est en jeu .
Tou s le s c itoyen s c a nad ien s o n t d r oit
à u n pr o c è s de va n t j u r y s ’i ls
font face à u ne pei ne de c i nq a n s ou plus .
O n ne peut n ier ce d roit à L ac roi x pou r lu
i i n f l ige r u ne p ei ne de 1 2 a n s à la f
i n du pro cès , au ssi répug na nt pu
isse-t-i l êt re.
D a n s c e d o s s i e r , l ’A M F , l o u r d e m e n
t c r i t i q u é e p o u r son la x isme pa
ssé, a vou lu se rac heter en f rappa nt v ite et
for t cont re L ac roi x . For t bien . M a is c ’est ce
qu i fa it qu’el le est a r r ivée deva nt u n
juge u n a n ava nt la G RC . Ç a ne ve ut pa s d
i r e qu’el le peut télescoper le pro cès
c r i m i nel .
L a b o n n e n o u ve l l e , m a i n - tena nt , c
’est que L ac roi x peut d i f f ic i lement pla ider le
« double pér i l », dorénava
nt : i l a été conda m né
léga lement en ver t u d ’u ne loi prov i nc ia
le, qu i a ses f i n a l i t é s p r o p r e s (
l ’ i n t é g r i t é des ma rc hés
f i na nc iers) ; i l est ma i ntena nt deva nt la cou r
c r im i nel le , où i l s e r a j u gé p
ou r f r a u d e , c ’e s t - à - d i r e l e c r
i m e d e t r o m p e r le s ge n s p o u r le s
dépou i l ler. I l r isque 14 a n s qu i , ceu
x-là , pou r ra ient êt re con sé -
c uti fs au x c i nq a n s du prem ier pro cès .
N ’a l lon s donc pa s c roi re que L a c r o i x s ’e n
« s o r t » a v e c c e j ugement , qu i v
ient remett re les c hoses presque à l’end roit .
L’impossible justice - ARIANE
KROL
On a
l’impression que les victimes se font avoir une
deuxième fois.
Cet t e sema i ne, nous avons eu Stevens Demers au
Québec et Ga r th Drabinsky à Toronto. Et
récemment Vincent Lacroix, déjà
sorti de prison. Bientôt Earl Jones? C’est simple:
chaque fois qu’un escroc présumé ou
avéré fait face à la justice ici,
on a l’impression que les victimes se font avoir une
deuxième fois tant la punition est
légère. Surtout quand on se compare aux
États-Unis.
La peine de 150 ans infligée au fraudeur Bernard
Madoff suscite littéralement l’envie chez nous.
D’autant qu’avec l’obligation de purger au moins 85% de
sa peine, il est assuré de mourir en prison. Mais
si vous croyez que les gens qu’il a
dépouillés se sentent mieux,
détrompez-vous. La vérité, c’est
que le système judiciaire, aussi
sévère soit-il, ne peut pas grand-chose
pour les victimes de fraude. Comme l’a si bien
résumé une ex-cliente de Madoff : «
Tant que nous ne récupérerons pas notre
argent, il n’y aura pas de justice. » Et
ça, malheureusement, c’est rarement possible.
Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas
améliorer notre système. De
sérieuses remises en question s’imposent. Ces
révoltantes libérations au sixième
de la peine, par exemple. Et cet entêtement
à considérer les crimes économiques
comme non violents. Songez à tous ces
aînés contraints, au péril de leur
santé, de retourner travailler après avoir
été ruinés – de véritables
travaux forcés. Si ce n’est pas de la violence
physique, on se demande ce que c’est.
Cela
étant, il faut regarder la réalité
en face. Et admettre que ce n’est pas ce qui effacera le
sentiment d’injustice ressenti par les victimes. On le
voit bien aux États-Unis avec l’affaire Madoff.
Dans certains cas, même la perspective de
récupérer l’argent perdu ne suffit pas
à panser les plaies. Le fiduciaire calcule en
effet la « valeur nette », soit le montant
que le client a investi moins les sommes qu’il a
retirées au fil des ans. Les épargnants
admissibles au fonds d’indemnisation géré
par le gouvernement pourront ainsi ravoir jusqu’à
un demimillion. Ceux qui avaient investi seulement
quelques centaines de milliers de dollars pourront donc
retrouver tout l’argent perdu. Pourtant, certains ne
sont pas satisfaits. Ils réclament les sommes
inscrites sur leurs relevés. Un calcul
erroné, fondé sur des rendements fictifs.
Mais qui reflète un fait incontestable: cette
fraude les a dépouillés de tout rendement.
Une autre injustice irréparable.
Il faut continuer de parler des malheurs des victimes de
fraudes. Mais pas seulement pour faire pressions sur les
pouvoirs publics. Pour que tous les épargnants
prennent conscience des risques auxquels ils s’exposent
s’ils confient leur argent à la mauvaise
personne.
C’est vrai, le piège est parfois impossible
à détecter. Dans bien des cas, par contre,
il est évitable. N’oublions pas que de nombreux
investisseurs ont refusé de mordre à
l’hameçon d’Earl Jones, de Madoff ou de Stevens
Demers.
Il ne s’agit pas de blâmer les victimes.
Seulement, il faut réaliser que ce n’est pas
seulement le système judiciaire qui a besoin
d’être renforcé. La méfiance des
investisseurs aussi. Car ceux qui ont perdu leur argent
peuvent en témoigner: tout ce qui reste au terme
d’une fraude, c’est un cuisant sentiment d’injustice. Et
ça, aucune sentence n’y pourra rien changer.
4000 INVESTISSEURS FLOUÉS 30 MOIS DE
PRISON POUR STEVENS DEMERS - Hugo Fontaine
La peine a
déçu l’AMF et fâché les
actionnaires floués par le cofondateur
d’Enviromondial.
Grand responsable d’une magouille dans laquelle 4 0 0 0
petits i nvestisseurs ont perdu 10 millions de dollars,
Stevens Demers s’est vu imposer hier une peine de 30 mois
d’emprisonnement et une amende de près de 1,3
million de dollars.
La peine, prononcée par le juge Paul Chevalier, de
la Cour du Québec, a déçu l’AMF et
fâché les actionnaires floués par le
cofondateur d’Enviromondial, reconnu coupable de 346
infractions pénales en septembre dernier.
« J’ai réagi avec colère, dit
Gaétan Grimard, président de l ’Association
de défense des actionnaires d’Enviromondial. En
réalité, il fera cinq mois de prison
puisqu’il pourrait être libéré au
sixième de sa peine. C’est une demi-journée
par infraction. C’est ridicule. »
Vice-président de l’association, Jean-Yves Leroux a
perdu environ 20 000$ dans cette affaire, et son entourage
a vu s’envoler un total d’environ 300 000$.
« Ma décept i on c oncer ne les 30 mois de
prison, dit-il. M. Demers n’a jamais voulu collaborer avec
l’AMF. Il a constamment défié le
système. C’était le temps d’en profiter pour
donner une leçon, et c’est une peine bonbon.
»
L’AMF, qui demandait une peine de cinq ans moins un jour
et une amende de 2,5 millions, a également
exprimé sa déception. « On va
étudier le jugement de façon plus
approfondie. On a 30 jours pour savoir si on va plus loin
», dit le porte-parole, Sylvain Théberge.
Magouillage et mépris
J u s q u ’ e n 2 0 0 8 , S t e ve n s Demers a vendu
illégalement des actions d’ Enviromondial et a
transféré illégalement les actions
à une société-écran
américaine. Il le faisait sans permis et sans
jamais avoir émis de prospectus, malgré les
demandes répétées de l’A MF et des
ordonnances des tribunaux.
M. Demers avait d’ailleurs dû payer des amendes de
77 000 $ et 89 000 $ en 2002 et 2004. Mais cela ne l ’a
pas a r rêté. Jusqu’en mars 2008, quand le
dernier investisseur lui a confié 60 000 $, il a
réussi à convaincre les gens d’investir dans
ses entreprises.
Il les intéressait grâce à un projet
environnemental de gazéification des déchets
destinée à produire de l’énergie. Le
projet était basé sur le brevet d’une
technologie mise au point à l’École
polytechnique de Montréal.
En 2006, inquiété par les autorités
réglementaires, M. Demers a transféré
les certificats d’actions des actionnaires d’
Enviromondial à une nouvelle s o c i é t
é - é c r a n a mér i c a i ne ,
United Environment Energy Corporation, sans le
consentement des actionnaires.
Paral l èlement , i l a vendu l e brevet à
Enviromondial I nternational Vanuatu Corp, une entreprise
sans adresse existante, puis à Natural Blue Flame,
une compagnie située au Belize dont il semble
être l’unique propriétaire.
Selon
le juge Chevalier, les ac t i ons de M. Demers s ont
l’aboutissement « de manoeuvres concertées,
préméditées et mûrement
planifiées visant à contourner la loi,
à ne pas se soumettre aux ordonnances et dont le
résultat ultime est de faire perdre aux
actionnaires la valeur de leur investissement ».
Le j uge a i mputé l ’entière
responsabilité des infractions à M.
Demers, « maître d’oeuvre de tout le
magouillage qui est à l ’origine des
présentes accusations ».
« Il faut noter le mépris affiché
par le défendeur pour les droits des
actionnaires, pour les lois [...] et les organismes de
réglementation », ajoute-t-il.
Le brevet, dernier espoir
Les 4000 actionnaires d’Enviromondial, qui ont investi
entre 10 000$ et 30 000$ en moyenne, craignent d’avoir
tout perdu.
Leur seul espoir réside dans le brevet, seul
actif en jeu. Mais l’espoir est mince.
« Comme le défendeur [...] n’a jamais rien
fait pour développer le brevet, cette
technologie, prometteuse au début, a, au fil des
années, été dépassée
par d’autres plus performantes, de sorte que les
actionnaires de UEEC sont aujourd’hui "Gros Jean comme
devant" », note le juge Chevalier.
« L e brevet vaut quelque chose si on le
récupère rapidement », croit
néanmoins Gaétan Grimard.
L’ École polytechnique, qui a mis au point la
technologie, est aussi touchée par ce dossier,
souligne le juge. La technologie est gaspillée et
la réputation de l’école est atteinte.
Personne de l’École n’était en mesure de
commenter l’affaire hier.
Notons que le juge Chevalier a fondé sa
décision sur des pertes avérées de
3,3 millions (alors que les actionnaires et l’AMF
évaluent les pertes réelles à 10,
voire 16 millions).
Mais Stevens Demers n’en a pas fini avec la justice.
L’AMF a déposé 64 autres chefs
d’accusation contre lui. Et l’Association des
actionnaires souhaite que la SQ s’en mêle et porte
des accusations criminelles.
L’a v o c a t d e M. Demer s , Daniel Gilbert, n’a pas
rappelé La Presse Affaires.
PEU D’ESPOIR DE RETROUVER
L’ARGENT - Martin Vallières
Le syndic de faillite de la firme d’Earl Jones
est peu optimiste
Le couple
Jones aurait retiré à des fins personnelles
l’équivalent de « 50 000 à 70 000$ par
mois » de la firme de gestion, en salaires et en
remboursements de dépenses.
Perdus dans de mauvais placements ou carrément
« volés et cachés quelque part »
? Le recouvrement des « dizaines de millions »
en fonds gérés par la firme d’Earl Jones
s’annonce très peu probable, a admis son syndic de
faillite à la sortie du tribunal, hier, à
Montréal.
Gilles Robillard, de la firme RSM
Richter, estime déjà que la centaine de
clients du soi-disant conseiller financier n’ont «
pratiquement aucune chance » de retrouver leur
argent.
Et même si cette faillite
décrétée en justice accroît ses
pouvoirs d’investigation, Gilles Robillard, de la firme
RSM Richter, estime déjà que la centaine de
clients du qui cible cette fois directement Earl Jones et
son actif personnel.
Il s’agirait surtout de propriétés
résidentielles à Dorval, au Mont-Tremblant
et en Floride, mais toutes déjà lourdement
hypothéquées.
Quant à l a société d’ Earl Jones,
« il nous manque encore beaucoup de documents et
d’information, que nous espérons retracer au cours
des prochaines semaines. Mais de ce que nous avons
constaté j usqu’à maintenant, il n’y a
pratiquement aucun espoir de récupérer les
fonds administrés, qui avoisineraient les 50
millions », a expliqué M. Robillard
après la brève audience en Cour
supérieure, hier, pour obtenir une ordonnance de
faillite pour Earl Jones Consultant & Administration
soi-disant conseiller financier n’ont « pratiquement
aucune chance » de retrouver leur argent.
Aussi, son enquête comptable pourrait durer
plusieurs semaines, sinon quelques mois, au-delà
d’une première assemblée des
créanciers, prévue à la
mi-août.
C’est à ce moment aussi que doit être
entendue en Cour une seconde requête en faillite
dans cette affaire, Corporation.
En tant que syndic de faillite a g r é é pa
r l a Cou r , Gi l l e s Robillard peut désormais
forcer des proches et des adjoints d’Earl Jones à
collaborer à son enquête comptable, sous
peine de sanction judiciaire.
Cela comprend les quelques ex-employés de la firme
qui ont « refusé toute collaboration
jusqu’à maintenant ».
Aussi, M. Robillard entend interroger la femme d’Earl
Jones, qui s’est avérée «
l’employée la mieux payée de la firme
», selon l’information recueillie depuis trois
semaines.
De plus, le couple Jones aurait retiré à des
fins personnelles l’équivalent de « 50 000
à 70 000$ par mois » de la firme de gestion,
en salaires et en remboursements de dépenses.
Par
ailleurs, avec la mise en faillite de la
société d’Earl Jones, le syndic obtient
des pouvoirs de perquisition et de requête de
documents auprès de tous ses intervenants
d’affaires.
Cela comprend les banques par lesquelles ont
transité les fonds au fil des ans, en particulier
les chèques de rente ou d’intérêts
distribués chaque mois aux clients jusqu’à
ce qu’ils se butent à des fonds insuffisants, il
y a deux mois.
« M. Jones dirigeait une affaire de type
pyramidal, c’est-à-dire que, depuis des
années, les fonds provenant de nouveaux clients
servaient à payer les clients plus anciens
», a expliqué M. Robillard.
« Mais depuis un an, il n’avait plus de nouveaux
clients, ce qui a provoqué un manque de fonds.
Aussi, il avait vu venir le coup parce qu’il a
encaissé en janvier dernier tous ses placements
personnels et ses polices d’assurance. Il était
aussi absent de sa firme depuis des mois. »
Juste auparavant, en Cour, le syndic avait
déclaré : « La société
d’Earl Jones était à l’abandon lorsque
nous en avons pris possession par mise sous
séquestre, le 10 juillet dernier. »
Par ailleurs, Gilles Robillard veut connaître le
nombre et l’ampleur des prêts obtenus par Earl
Jones au nom de ses clients, mais à leur insu et
de façon vraisemblablement frauduleuse.
« Certains renseignements suggèrent qu’il a
obtenu sur des actifs de ses clients des dizaines de
prêts dont ils le savaient rien », a
indiqué M. Robillard.
D’ailleurs, c ’est le type de magouille f i
nancière dont a témoigné hier en
Cour une cliente d’ Earl Jones, Mme Mary Sue Gibson, qui
était aussi la principale requérante pour
la mise en faillite. La famille Gibson lui avait
confié 1 million de dollars en actifs. Elle a
décidé d’agir en justice après le
refus d’encaissement de quelques chèques en juin
dernier.
C’est à ce moment aussi que les Gibson ont
constaté qu’Earl Jones avait obtenu un prêt
de 125 000$ en leur nom, en contrefaisant leurs
signatures.
« Nous n’en savions rien, ni n’avons jamais obtenu
le moindre argent de ce prêt », a
témoigné Mme Gibson sous serment.
Des organismes comme Jeunesse au Soleil et le Centre de
ressources communautaires de l’Ouest-de-l’Île ont
fait savoir qu’ils viendraient en aide aux anciens
clients d’Earl Jones dans le besoin grâce aux dons
amassés.
« Mon frère doit dire la
vérité » - Catherine
Handfield
BEVAN JONES, LE FRÈRE D’EARL JONES
« Mon f rère a blessé tout le
monde. Des enfants, des adult es, des f ra
ncophones, des anglophones, des juifs, et même
sa propre famille. Qui il blessait lui était
égal ! »
PHOTO SHAUN BEST,
REUTERS
Earl Jones aurait
détourné entre 30 et 50 millions,
selon les chiffres compilés jusqu’ici.
Au lendemain de l’arrestation de son frère,
Earl Jones, Bevan Jones a un goût amer dans la
bouche. Il réalise aujourd’hui l’ampleur de
la présumée fraude de son
frère, qui aurait détourné
entre 30 et 50 millions de dollars, selon les
chiffres compilés jusqu’ici.
Bevan Jones, un imprimeur à la retraite,
pense avoir tout perdu. Sa conjointe et lui doivent
se résoudre à vivre des rentes du
gouvernement jusqu’à la fin de leurs jours.
En
entrevue avec le réseau CTV, il y a deux
semaines, Bevan Jones se disait prêt à
pardonner à son frère cadet.
Aujourd’hui, il doute qu’il en sera un jour capable.
« Au début, nous ne saisissions pas la
gravité des choses, a dit M. Jones, joint
hier à son domicile des Laurentides. Mais
maintenant, nous savons à quel point tout ce
qu’il a fait est terrible. Tous ceux dont il a
profité, dont moi-même, doivent
recommencer à la case départ. »
Bevan Jones ne souhaite qu’une chose : que son
frère, avec qui il n’a eu aucun contact
depuis plus d’un mois, ait le courage d’affronter
tous ceux qu’il aurait fraudés.
« J’espère que mon frère va dire
la vérité, expliquer ce qu’il a fait
avec l’argent. J’espère qu’il regardera
toutes ces bonnes personnes dans les yeux pour voir
à quel point il a détruit leurs vies.
»
LES VICTIMES SERRENT LES COUDES - Judith
Lachapelle
« Plusieurs d’entre nous lui avaient
confié de l’argent qui allait servir
à prendre soin de nous-mêmes. »
Des chèques de quelque 70 000$ par mois
à Maxine et Earl Jones ? Des prêts de
centaines de milliers de dollars contractés
à l’insu des principaux
intéressés ? « C’est
incroyable ! » répétait encore
Kevin Curran, quelques heures après la mise
en faillite de la Corporation Earl Jones.
Incroyable, ajoute-t-il, parce que de nombreux
anciens clients de Jones n’arrivent même
plus aujourd’hui à payer leurs factures
courantes.
Les victimes présumées ont
profité de l’occasion pour serrer les
coudes. Elles étaient près d’une
centaine hier matin devant le palais de justice
pour réclamer une meilleure justice contre
les fraudeurs. Des présumées
victimes d’Earl Jones, mais aussi des
investisseurs f loués de Mount Real, qui
ont perdu plus de 130 millions lors de la chute de
cette société, en 2005.
Wendy Nelles estime que sa famille a vu plus d’un
million de fonds gérés par Earl
Jones partir en fumée. Après avoir
perdu les revenus qu’elle tirait de la succession
de son mari, il ne lui reste que le chèque
de sécurité de la vieillesse du
gouvernement fédéral. « Quand
on passe d’un revenu régulier tous les mois
à presque rien, c’est un changement assez
radical. C’est très dur à accepter.
»
Dur aussi pour ces trois dames âgées
de 59, 72 et 82 ans, un oeillet rouge à la
main, qui n’ont pas voulu dire leur nom. «
Quand on a donné toute sa vie à des
organismes de charité, c’est difficile
d’admettre qu’on n’a plus rien », a
expliqué la dame de 82 ans. Elle avait
confié à Earl Jones le profit de la
vente de sa maison dans l’Ouest-de-l’ Î le.
« Je vivais avec les intérêts
et je gardais l’argent pour plus tard, quand je
vais avoir besoin d’aller en maison de retraite.
Je suis une ancienne infirmière, je sais ce
qui arrive quand on devient vieux! »
Aujourd’hui, il lui reste sa pension de
vieillesse. « Plusieurs d’entre nous lui
avaient confié de l’argent qui allait
servir à prendre soin de nous-mêmes,
ajoute son amie de 72 ans. Et Earl Jones le
savait. »
De l’aide pour les plus mal pris
Au
Centre de r e s s ou r c e s communautaires de l ’
Ouestde-l’ Île, quelque 11 000 $ ont
été amassés jusqu’à
maintenant pour aider les plus mal pris. La
coordonnatrice, Ann Davidson, indique que les
offres de services sont aussi
appréciées. Le Centre est notamment
à la recherche d’agents immobiliers qui
accepteront d’aider à vendre des maisons
des victimes fauchées, ou des
déménageurs prêts à
donner un coup de main à une personne
âgée qui devra quitter son foyer.
Déjà, l’avocat des victimes, Neil
Stein, ainsi que le syndic de faillite, RSM
Richter, travaillent gratuitement dans ce dossier.
Six personnes, surtout des femmes
âgées, sont actuellement sous l’aile
du Centre, dit Mme Davidson. « Elles ont
encore leur maison, mais on ne sait pas ce qui se
passera. Elles nous ont toutes dit qu’Earl Jones
avait contracté une hypothèque sur
la maison. » Trois de ces victimes
présumées n’ont pas de famille pour
leur venir en aide, dit Mme Davidson.
Le Centre, comme Jeunesse au Soleil, s’attend
à recevoir bientôt d’autres demandes
d’aide. « On nous a parlé d’une
vingtaine de personnes qui auront bientôt
besoin de notre aide, mais qui ne sont pas encore
prêtes à faire le pas », dit la
porte-parole MariaJosé Raposo.
Jeunesse au Soleil a amassé 10 000$ en
argent et en promesses de dons, venus du
Québec, de l’Ontario et des
États-Unis. La moitié de l’argent a
déjà servi à s’occuper en
priorité de deux personnes
âgées malades. « On leur offre
une aide temporaire pour leur permettre de se
remettre sur pied, le temps qu’elles
réalisent ce qui se passe. »
Pour certains, accablés par les factures de
téléphone,
d’électricité, d’impôts en
retard, d’hypothèques et d’assurances
impayées, la faillite personnelle sera
inévitable. « Que vont-ils faire ?
» se demande Mme Davidson. « Earl
Jones a trahi ses amis. Il ne sait pas ce qu’est
l’amitié. »
Le sourire d'Earl Jones -
Catherine Handfield
Earl
Jones esquisse un léger sourire. Les deux
enquêteurs qui l’escortent, eux, rient de bon
coeur. Cette image vous dit quelque chose ?
Probablement. La photo de l’arrestation d’Earl Jones a
fait le tour des médias canadiens, cette semaine,
suscitant bien des interrogations.
PHOTO GRAHAM HUGHES, PC
La photo de l’arrestation d’Earl
Jones publiée hier en page 3 de La Presse et
dans plusieurs médias canadiens.
Pour en avoir le coeur net, La Presse a
questionné hier l’avocat de M. Jones, Jeffrey
Boro, à sa sortie du palais de justice de
Montréal. Me Boro se trouve à gauche sur
la photo, vêtu d’un veston gris.
L’avocat criminaliste n’a pas hésité
longtemps avant de fournir une explication. « J’ai
dû dire quelque chose de comique », at-il
laissé tomber, sans préciser la blague
qu’il a bien pu raconter pour faire rire de bon coeur
deux enquêteurs de la Sûreté du
Québec. Les gens qui connaissent Me Boro le
confirmeront : l’homme a un sens de l’humour très
aiguisé.
Mais hier, l’avocat n’avait pas le coeur gai. « Je
m’étais entendu pour qu’aucun journaliste ou
photographe n’assiste à l’arrestation, a-t-il
poursuivi. Je trouve que c’est une intrusion dans ma vie
privée. »
Jeffrey
Boro et Earl Jones ne savaient pas qu’ils étaient
photographiés, a confirmé Sidhartha
Banerjee, le journaliste de La Presse Canadienne qui
était sur place lors de l’arrestation, survenue
lundi en début d’après-midi devant le
bureau de Me Boro, dans le Vieux-Montréal.
« Le photographe et moi nous trouvions de l’autre
côté de la rue, a précisé M.
Banerjee. Dès qu’Earl Jones nous a
aperçus, il a baissé les yeux
jusqu’à ce qu’il entre dans la voiture de police.
»
La fameuse photo a suscité bien des
réactions, d’abord chez les
présumées victimes d’Earl Jones. En lisant
le journal, hier matin, Charles Washer n’a pas
apprécié l’allure détendue de
l’homme qui lui aurait fait perdre 125 000$.
« Disons que c’est plutôt déplaisant
de le voir sourire comme ça », a dit M.
Washer, rencontré en après-midi au palais
de justice de Montréal.
EARL JONES ARRÊTÉ Brève
comparution et remise en liberté - Judith Lachapelle
Charles
Washer était venu pour le regarder droit dans les
yeux. Mais Earl Jones n’a croisé le regard de
personne dans l’audience, hier. Pas grave, s’est dit M.
Washer. « J’ai trouvé qu’il avait l’air
détruit. Et c’était bien. »
PHOTO IVANOH DEMERS, LA
PRESSE
Le prétendu conseiller
financier Earl Jones à sa sortie du palais de
justice de Montréal, hier après-midi.
La salle d’audience du palais de justice de
Montréal était trop petite pour contenir
tous ceux – présumées victimes, curieux et
journalistes – qui étaient venus voir Earl Jones
devant le tribunal. La comparution a cependant
été très brève: une dizaine de
minutes pour imposer des conditions de libération
au prétendu conseiller financier et fixer une date
pour la suite du processus, le 28 septembre.
Earl Jones, 67 ans, a été
libéré moyennant le versement d’une caution
de 30 000$ qui a été payée, selon
l’avocat Jeff Boro, par un membre de sa famille. «
Il ne s’agit pas d’argent qui appartient à ses
clients », a précisé l’avocat.
Il a également dû remettre son passeport,
s’engager à ne pas quitter le Québec et
à résider à une adresse qui n’a pas
été rendue publique parce que son avocat
craint que la vie de M. Jones soit en danger. « Mon
client a reçu des menaces sur son répondeur,
a dit Me Boro. Je sais qu’il y a beaucoup de gens en
colère, beaucoup de gens
désespérés, et nous savons tous que
les gens désespérés peuvent faire des
gestes désespérés. » Me Boro
est cependant resté évasif lorsqu’on lui a
demandé si les époux Jones étaient
séparés ou non.
Enfin, Earl Jones ne doit pas entrer en contact avec ses
anciens clients, à l’exception des membres de sa
famille. Il ne doit pas non plus agir à titre de
conseiller financier et faire des transactions
financières pour autrui.
Entouré de nombreux agents spéciaux du
palais de justice, Earl Jones a foncé hors de
l’immeuble vers 16 h 30 pour s’engouffrer
immédiatement dans une voiture où se
trouvait déjà son avocat.
Les renseignements sur les méthodes de recrutement
d’Earl Jones continuent de faire surface. Hier, The Globe
and Mail a rapporté le cas d’une infirmière
atteinte d’un cancer en phase terminale qui, la veille de
sa mort, avait désigné Earl Jones comme
liquidateur de sa succession avec son mari. Deux mois plus
tard, Earl Jones s’était présenté en
cour pour devenir le seul liquidateur. Et selon la famille
Ross, dont le nom figure dans la dénonciation
déposée en cour, Earl Jones aurait
outrepassé son mandat de régler des
détails administratifs à la suite de la mort
du mari et se serait approprié l’héritage
laissé à ses filles.
De retour aujourd’hui
La poursuite a porté des accusations sous huit
chefs contre le soi-disant conseiller financier, soit vol
et fraude de plus de 5000$ pour chacune des quatre
victimes inscrites à ce jour. Comme il y aurait
quelque 170 investisseurs floués par Earl Jones, le
nombre d’accusations devrait augmenter à mesure que
progresse l’enquête criminelle.
Une
condamnation pour vol et fraude de plus de 5000$ peut
entraîner jusqu’à 10 ans de prison.
La preuve doit être communiquée à la
défense d’ici au 28 septembre. M. Jones devra
ensuite plaider coupable ou non aux accusations
portées contre lui.
La procédure contre le prétendu conseiller
financier ne fait que commencer. Aujourd’hui, un juge de
la Cour supérieure doit entendre les
requêtes sur la mise en faillite de la compagnie
d’Earl Jones. Le 19 août, la Cour
supérieure entendra les requêtes pour la
mise en faillite personnelle de Jones. Ce dernier
possède au moins trois propriétés:
un appartement à Dorval, un en Floride et un
cottage à Mont-Tremblant.
Selon l’Autorité des marchés financiers,
les investisseurs auraient perdu de 30 à 50
millions dans cette fraude. Celle-ci s’apparentait
à une « pyramide de Ponzi », un
stratagème qui consiste à verser à
des investisseurs de l’argent tiré de leurs
propres comptes ou de l’argent déboursé
par d’autres investisseurs, plutôt qu’un
réel profit gagné en Bourse ou par un
autre moyen de placement.
Des mesures resserrées
P ou r Da n i e l l e Oc t e auManouvrier, qui dit avoir
été flouée d’environ 20 000$, le
gouvernement doit agir pour envoyer un message clair aux
fraudeurs. « Sinon, c’est comme si on leur disait
de venir ici pour nous f louer, qu’ils n’auront qu’une
tape sur la main. »
À Ottawa, le ministre de la
Sécurité publique, Peter Van Loan, a
vivement réagi aux accusations portées
contre le financier montréalais, affirmant que le
gouvernement conservateur était
déterminé à lutter contre les
« criminels en col blanc ».
« Les gens ont raison d’être en
colère lorsqu’ils se rendent compte que leur
argent a disparu, quand ils réalisent qu’ils ont
été victimes de fraude, a souligné
M. Van Loan. Ces gens méritent d’avoir un
système de justice qui se bat pour eux. »
Le l ieutenant de Stephen Harper au Québec,
Christian Paradis, s’est dit préoccupé par
la recrudescence des crimes financiers, notamment au
Québec.
« Nous avons l’intention de protéger les
victimes flouées dans ce genre de crime. Nous
voulons sévir sur le plan des peines pour
décourager ces crimes », a-t-il
réitéré, ajoutant qu’il
espérait que les partis de l’opposition offrent
davantage de collaboration afin de durcir les lois pour
lutter contre les crimes économiques.
EARL JONES SE LIVRE À LA
POLICE - Catherine Handfield
Introuvable depuis trois semaines, le soi-disant
conseiller financier montréalais Earl Jones a
été arrêté hier. Il sera
accusé aujourd’hui de vol et de fraude, selon son
avocat, Jeffrey Boro, qui entend demander la mise en
liberté de son client.
Le domicile de la fille d’Earl
Jones, à Westmount. Deux femmes se trouvaient
à l’intérieur, mais elles ont
refusé de répondre à la porte.
Earl Jones, soupçonné d’avoir
détourné de 30 à 50 millions de
dollars appartenant à des investisseurs, a
été appréhendé vers 13h au
bureau de son avocat, dans le Vieux-Montréal.
M. Jones, âgé de 67 ans, s’est
lui-même livré à la
Sûreté du Québec (SQ). « Des
arrangements ont été faits pour que les
policiers viennent le chercher », a indiqué
Me Boro, que La Presse a joint par
téléphone.
Les policiers l’ont escorté jusqu’au quartier
général de la SQ, à
Montréal, où des enquêteurs de la
division des crimes économiques l’ont
interrogé jusqu’en milieu de soirée.
Vers 20h, il a été transféré
dans un autre poste de police de la SQ de la
région métropolitaine. Earl Jones devait y
rester détenu jusqu’à sa comparution cet
après-midi au palais de justice de
Montréal, où il fera face à des
accusations criminelles, selon son avocat.
« Earl Jones sera accusé de vol et de
fraude, mais j’ignore combien de chefs seront
déposés », a déclaré
Jeffrey Boro en fin de soirée. Selon lui, seule
une partie des accusations liées au
présumé scandale financier devraient
être portées afin de démarrer le
dossier.
Me Boro entend demander aujourd’hui qu’Earl Jones soit
mis en liberté sous cautionnement en attendant le
début de son procès. L’avocat n’a pas
précisé si son client entendait plaider
coupable ou non.
L’Autorité des marchés financiers ( AMF)
soupçonne Earl Jones d’avoir
détourné de 30 à 50 millions de
dollars grâce à une combine «
à la Ponzi », une fraude qui consiste
à verser à l’investisseur des rendements
fictifs obtenus à même la contribution de
nouveaux investisseurs.
Le 10 juillet, l’AMF a ordonné le gel de ses
actifs et publié un communiqué de presse
expliquant qu’il n’avait pas les titres de
compétence requis. Une semaine plus tard,
l’organisme de réglementation a confié le
dossier à la SQ, qui a ouvert une enquête.
À ce jour, aucune accusation n’avait
été portée contre lui. L’homme ne
faisait pas l’objet d’un mandat d’arrêt non plus.
«
Seul, déprimé et suicidaire »
Earl Jones n’avait pas donné signe de vie depuis
le début du mois. Hier, son avocat a
précisé que le financier
montréalais est demeuré au Québec
la plupart du temps au cours du dernier mois.
La semaine dernière, Me Boro avait assuré
que son client était prêt à
collaborer avec les autorités, qu’il était
seul, déprimé et suicidaire, et qu’il
avait fui son domicile de Dorval après avoir
reçu des menaces de mort de clients furieux.
« Je peux vous dire qu’il est encore down, a dit
hier Jeffrey Boro. Évidemment, toute une
expérience l’attend. » Earl Jones
était plutôt « nerveux » quand
les policiers sont venus le cueillir à son
bureau, selon son avocat.
L’Autorité des marchés financiers n’exclut
pas la possibilité de porter à son tour
des accusations contre Earl Jones.
« Si l’on constate qu’il y a eu infraction
à la Loi sur les valeurs mobi l ières, l
’AMF pour rait intenter une poursuite pénale
», a déclaré hier Cathy
Beauséjour, porte-parole de l’organisme.
Hier, la famille d’Earl Jones a refusé de
commenter son arrestation. La Presse s’est rendue au
domicile de sa fille, à Westmount, où deux
voitures étaient garées en milieu
d’après-midi.
Deux femmes se trouvaient à l’intérieur de
la maison, vraisemblablement la fille et la femme d’Earl
Jones. Elles ont toutefois refusé de
répondre à la porte.
Un communiqué de presse publié la semaine
dernière laissait entendre que la famille ne
savait rien de la présumée escroquerie. La
femme et la fille de M. Jones, ainsi que son
frère aîné, ont signalé avoir
perdu de l’argent.
Une victime souhaite que la Cour nomme un syndic de
faillite
REQUÊTE ENCOUR SUPÉRIEURE
L’une des présumées victimes d’Earl
Jones, Cristina Ross, demande à la Cour
supérieure de mandater un syndic de faillite
pour saisir tous les avoirs du soidisant conseiller
financier.
Des investisseurs qui avaient
confié leurs avoirs à Earl Jones se
sont réunis il y a deux semaines. L’une des
présumées victimes s’adresse à
la Cour pour faire saisir tous les avoirs du
soi-disant conseiller financier.
Dans une requête déposée hier, Mme
Ross demande à la Cour de nommer la firme
comptable RSM Richter pour « prendre possession
et contrôle, sans limitation, de tous les
actifs, incluant les propriétés fixes et
réelles, livres, dossiers, comptes bancaires et
argent » d’Earl Jones.
Cristina Ross et ses deux soeurs, Ann et Madeleine,
soupçonnent M. Jones d’avoir
détourné la succession de leur
père, mort en octobre 2008. Earl Jones aurait
imité la signature de Cristina Ross pour
recevoir le chèque de plusieurs dizaines de
milliers de dollars.
« Mme Ross est la requérante, mais elle
entreprend ces démarches au
bénéfice de tous les créanciers
», a précisé hier Neil Stein,
avocat du séquestre de RSMRichter.
La
Cour supérieure entendra la requête de
Christina Ross le 19 août. Si le juge y consent,
le syndic de faillite sera vraisemblablement
chargé de récupérer les deux
appartements que possède M. Jones à
Dorval et en Floride, ainsi que son cottage à
Mont-Tremblant.
« Pour les présumées victimes, il
s’agit d’une deuxième étape en vue de
récupérer leurs avoirs », a
indiqué Me Stein en entrevue
téléphonique.
Rappelons que, à la mijuillet, les
créanciers ont déposé une
requête de mise en faillite contre Corporation
Earl Jones, l’entreprise du faux conseiller financier.
La Cour supérieure l’entendra demain .
Comme M. Jones semble avoir abandonné ses
activités, la faillite pourrait être
prononcée « par défaut »
séance tenante.
Des investisseurs soulagés, mais qui ne sont pas
dupes - Émilie Côté
« Il y a un soulagement, car il a
été arrêté, mais je dois
toujours payer mes factures. »
Si les présumées victimes d’Earl Jones
sont soulagées de savoir que le conseiller
financier est enfin arrêté, elles
doutent que le Montréalais reçoive
« la peine qu’il mérite ».
PHOTO ROBERT
SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE
Les investisseurs
qui ont fait confiance à Earl Jones vivent
un vrai cauchemar depuis deux semaines.
« Je voudrais qu’il souffre même juste
la moitié de ce que nous avons souffert,
lance Christiane Jackson. J’ai perdu au-delà
de 1 million. . . c’est épouvantable! »
La succession de son défunt mari, qui valait
4 millions de dollars, est aussi apparemment partie
en fumée. Tout comme les 200 000 $ investis
par sa fille. Mme Jackson doit même vendre sa
maison, qu’Earl Jones l’avait convaincue
d’hypothéquer.
La Montréalaise de 66 ans n’a plus rien. Si
l’arrestation de son ancien conseiller financier
représente enfin une bonne nouvelle, elle ne
change rien à sa nouvelle vie. « Il y a
un soulagement, car il a été
arrêté, mais je dois toujours payer mes
factures », dit-elle.
Earl Jones, qui s’est livré à la
Sûreté du Québec hier, doit
comparaître ce matin au palais de justice de
Montréal. Selon son avocat, il devrait
être accusé de vol et de fraude.
Des peines plus sévères?
Cherie Beluse, dont la mère de 62 ans a
probablement aussi perdu toutes ses
économies, veut que le conseiller financier
reçoive « la peine qu’il mérite
». « Pour avoir ruiné la vie de
170 individus, personne ne veut voir Earl Jones
quitter la prison après avoir purgé le
sixième de sa peine comme Vincent Lacroix,
dit-elle. Sa peine doit être
sévère. »
Mme a créé le groupe Facebook
intitulé Swindled by Earl Jones Corp.
(« Escroqués par Earl Jones Corp.
»). Cet aprèsmidi, la résidante
de Cleveland prendra l’avion en direction de
Montréal. Elle est l’une des organisatrices
de la manifestation qui doit avoir lieu demain,
devant le palais de justice, à partir de 9h.
Si Madoff a été condamné
à 150 ans de prison, Joey Davis ne se fait
pas d’illusions en ce qui concerne Earl Jones.
« Je ne suis pas trop optimiste. Mais
espérons que justice sera rendue », dit
le Montréalais, dont la mère a perdu
plus de 200 000 $. M. Davis suivra le
Son groupe revendique des peines plus
sévères pour les fraudeurs. «
Faisons de Earl Jones un Bernard Madoff », dit
Cherie Beluse. procès de près. «
Nous voulons des réponses à nos
questions », dit-il.
En attendant la suite des choses, Cherie Beluse veut
que le combat des investisseurs qui auraient
été floués ne soit pas
seulement le leur et celui de leurs proches. Elle
cite l’exemple de sa mère, qui menait une
belle vie et qui doit maintenant survivre avec les
180$ que lui verse chaque mois le gouvernement du
Québec. À 62 ans, elle n’a pas encore
droit à la pension de la
Sécurité de la vieillesse du
gouvernement fédéral.
« Les victimes étaientdes gens
indépendants financièrement, souligne
Mme Beluse. Elles doivent aujourd’hui se tourner
vers les services sociaux. Ce sont nos impôts.
Cela nous touche tous. »
CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS
MERCREDI
8 JUILLET
Alarmés par la réception de chèques
sans fonds et par les appels sans réponse au
bureau d’Earl Jones, des investisseurs communiquent pour
la première fois avec l’Autorité des
marchés financiers.
JEUDI 9 JUILLET
Deux comptes appartenant à Earl Jones sont
fermés à la Banque de Montréal.
VENDREDI 10 JUILLET
Après enquête, l’AMF obtient une ordonnance
judiciaire pour faire geler les autres comptes d’Earl
Jones, mais ils sont déjà pratiquement
vides. Earl Jones est introuvable.
DIMANCHE 12 JUILLET
Une centaine d’investisseurs floués assistent
à une séance d’information avec des
avocats ainsi que des enquêteurs de la police et
de l’AMF.
MARDI 14 JUILLET
En
entrevue au réseau CTV, le frère de Jones,
Bevan, affirme avoir lui aussi tout perdu à cause
de lui.
MERCREDI 15 JUILLET
Jadis nantis et convaincus d’avoir amassé
suffisamment d’argent pour leur retraite, certains
investisseurs ruinés doivent se tourner vers
l’organisme caritatif Jeunesse au Soleil.
DIMANCHE 19 JUILLET
La femme et les deux filles d’Earl Jones expriment leur
« profond regret » pour la souffrance que le
financier déchu a causée.
MARDI 21 JUILLET
L’avocat d’Earl Jones, Me Jeffrey Boro, affirme que son
client est de retour au Canada après avoir
passé quelques jours au Massachusetts chez l’une
de ses filles. Il aurait « des idées
suicidaires » et collabore avec la police par
l’entremise de son avocat.
LUNDI 27 JUILLET
Accompagné de son avocat, Earl Jones se livre aux
policiers de la Sûreté du Québec
devant un immeuble à bureaux du
Vieux-Montréal.
AFFAIRE EARL JONES Les victimes se
défoulent sur l’internet
Alors qu’il
demeure introuvable, le financier montréalais Earl
Jones suscitait hier la colère de plusieurs
dizaines de victimes sur l’internet. « Frustrant
», « dégueulasse »,
écrivaient certains à l’égard de
celui qui les aurait dépouillés de dizaines
de millions de dollars.
Jeffrey K. Boro, avocat du
financier Earl Jones, a dit mardi que son client se
trouve toujours au pays et « qu’il a même
des idées suicidaires ».
La déclaration publique de l’avocat de M. Jones,
Jeffrey K. Boro, selon lequel son client se trouve
toujours au Canada et est dépressif, n’a aucunement
calmé la grogne.
« S’il avait vraiment voulu se tuer, il l’aurait
déjà fait, écrit Sam Lasso. Cet
avocat veut simplement que nous nous sentions coupables.
» « Avec quel argent Jones peut-il voyager,
s’engager une firme de relations publiques et obtenir les
services d’un avocat criminaliste pour parler aux
médias? » se demande, exaspéré,
Ian Carl Smith, de Montréal.
SurFacebook, legroupeSwindled by Earl Jones Corp. («
Escroqué par Earl Jones Corp. ») est le forum
le plus actif. Une centaine de membres s’y
échangent les dernières nouvelles,
rassemblent des entrevues et des articles sur l’affaire et
s’encouragent, tout simplement. Sa fondatrice, la
Montréalaise Cherrie Beluse, estime que près
de la moitié des membres sont des victimes d’Earl
Jones. Elle-même a lancé ce groupe
après qu’elle eut appris que sa mère et son
conjoint avaient perdu leurs économies dans cette
fraude.
Une
première version de ce forum, qui comptait
déjà quelque 80 membres, a
été retirée par Facebook parce
qu’on y attaquait personnellement Earl Jones. Dans la
nouvelle mouture, on a pris soin de viser l’entreprise,
et non l’homme, précise Mme Beluse. « On ne
veut pas vraiment qu’il arrive quoi que ce soit à
M. Jones ; on serait vraiment déçus qu’il
lui arrive quelque chose avant qu’il ait pu s’expliquer
aux victimes, qu’il puisse faire une sortie publique,
dire où est l’argent. »
Les membres du groupe sont particulièrement
outrés que la fraude d’Earl Jones ait visé
en particulier ses proches et des personnes
âgées, signale-t-elle. L’autre sujet qui
revient souvent, c’est le constat que la famille Jones,
manifestement, a encore de l’argent.
« La famille Jones devrait offrir son aide, d’une
manière ou d’une autre, écrit Bcd Hallman.
Elle a vécu de l’argent des autres pendant des
années. Elle devrait au moins faire un don. La
famille devrait rendre l’argent qu’Earl Jones s’est
payé en salaire. »
Le comportement de la Sûreté du
Québec laisse également un goût amer
à certaines victimes. Aucun mandat d’arrêt
n’a été lancé, aucune accusation
n’a encore été portée contre le
financier. Seule l’Autorité des marchés
financiers a ordonné le gel de ses actifs le 10
juillet dernier parce qu’elle soupçonnait une
fraude pyramidale de 30 à 50 millions.
« Personnellement, j’ai beaucoup de ressentiment
parce que, tout ce temps, la police savait où il
était et ne nous l’a pas dit, déplore
Gillian Newcomb, de Toronto. Restez à
l’écoute pour un autre épisode des Jeux
dégueulasses, où Earl Jones va nous dire
qu’il a fait une grosse gaffe et qu’il est très,
très désolé… mais que tout l’argent
a disparu! »
Earl Jones est au Canada
Le
financier montréalais Earl Jones se trouve
actuellement au Canada. Et il se dit prêt à
rencontrer les policiers une fois qu’ils auront
terminé d’enquêter sur ses finances.
L’avocat criminaliste montréalais Jeffrey K. Boro
a fait ces révélations hier, pour faire t
a i re les r umeur s voula nt qu’Earl Jones, qui serait
à l’origine d’une fraude de 30 à 50
millions de dollars, se cache à l’étranger
pour fuir la justice.
« Actuellement, mon client est au Canada »,
a déclaré à La Presse Me Boro, qui
a toutefois refusé de préciser dans quelle
ville ou même dans quelle province se trouve son
client. K. Boro il y a une dizaine de jours. Depuis,
l’homme d’affaires montréalais communique avec
les policiers par l’entremise de son avocat.
Ea rl Jones , qui sembla it introuvable depuis deux
semaines, a pris contact avec Jeffrey
Earl Jones , qui était for t
apprécié au sein de la communauté
anglophone de l’Ouestde-l’Île, serait en
dépression, selon Me Boro. « I l a
même des idées suicidaires », a-t-il
affirmé.
Prêt à collaborer
Jeffrey K. Boro doit rencontrer les enquêteurs de
la Sûreté du Québec au cours des
prochains jours pour faire le point sur l’investigation
en cours. « Ensuite, nous prendrons les
décisions qui s’imposent », a dit l’avocat,
assurant que son client est prêt à
rencontrer les policiers.
Earl Jones est resté au Canada la majeure partie
du temps depuis la révélation du
présumé scandale financier, il y a deux
semaines. Selon son avocat, il est allé aux
États-Unis quelques jours pour rencontrer l’une
de ses filles au Massachusetts.
« Mais à ma connaissance, il n’est pas
allé en GrandeBretagne », a ajouté
Jeffrey K. Boro. Un reportage de Global News a
récemment dit qu’Earl Jones aurait
été vu dans un avion en direction de
Londres.
Earl Jones, âgé de 67 ans, est
soupçonné d’avoir monté une
chaîne de Ponzi dans laquelle une cinquantaine
d’investisseurs auraient perdu entre 30 et 50 millions.
Jusqu’à maintenant, aucune accusation n’a
été portée contre lui.
Le week-end dernier , sa famille a publiquement
exprimé sa douleur et sa honte face à la
présumée fraude.
La famille d’Earl Jones brise le
silence - Martin Croteau
L’une
des filles du financier déchu affirme avoir
été elle-même escroquée
La femme et les deux filles d’Earl Jones se disent
anéanties à l’idée qu’il puisse
être à l’origine d’une fraude de 30
à 50 millions. Dans un communiqué
diffusé hier après-midi, Maxine Jones
ainsi que ses filles, Kimberly et Kristin, ont
exprimé leur « profond regret » pour
la souffrance que le financier déchu a
causée.
PHOTO FOURNIE PAR LA
FAMILLE NELLES
Earl Jones, au centre, sa femme,
Maxine, à gauche, en compagnie de membres de la
famille Nelles, dont Wendy (au centre),
elle-même victime de la fraude.
Après 10 jours de silence, la famille d’Earl
Jones a exprimé sa « douleur », son
« chagrin », sa « honte » et son
« indignation » face à la
présumée fraude, qui touche une
cinquantaine d’investisseurs. Les trois femmes jurent
qu’elles n’ont rien à voir avec le
stratagème, se disant elles-mêmes «
trompées » par le financier déchu.
« Le Earl Jones que nous avons connu était
un mari at tent ionné, un père et un
grand-père af fectueux ainsi qu’un membre
respecté de sa collectivité, ont-elles
déclaré. Le Earl Jones qui s’est
révélé à nous, tout
récemment, est un homme dont nous pouvons
à peine croire qu’il existe. »
Earl Jones a escroqué sa propre fille, apprend-on
dans le communiqué. Kristin Jones, 34 ans, est la
conjointe d’Ivan Velan, le fils du président
d’une importante entreprise de robinetterie
industrielle. Le couple se dit touché par
l’arnaque mise au jour le 10 juillet et craint de ne
jamais recouvrer ses fonds.
Le frère d’Earl Jones, Bevan, a a f f i r
mé la sema i ne dernière qu’il avait lui
aussi été escroqué.
La femme et les filles d’Earl Jones disent qu’elles
ignoraient tout de ses activités
professionnelles. Elles promettent de collaborer avec
les autorités au cours de l’enquête.
Earl Jones, qui n’a pas été vu depuis deux
semaines, n’est visé par aucun mandat
d’arrêt. Sa famille souhaite qu’il « se
présente et qu’il donne une explication ».
Mais le communiqué reste muet sur l’endroit
où il se trouve.
«
Si elles sont si intéressées à
collaborer à l’enquête, elles pourraient
dire qu’elles n’ont pas vu Earl Jones dans les deux
dernières semaines, mais elles ne l’ont pas fait
», constate Kevin Curran, fils d’une victime et
organisateur de deux rencontres des investisseurs.
« C’e s t donc d i r e qu’e l - les savent
peut-être où il se trouve »,
poursuit-il.
Peter Kent, dont la mère pourrait avoir perdu
toutes ses économies dans l’arnaque, dit croire
à la sincérité des excuses de la
famille.
« Je me sens mal pour sa famille, dit-il, car je
connais plusieurs de ses membres. Mais je me sens encore
plus mal pour les victimes, pour ces personnes
âgées qui risquent d’être mises
à la rue, qui ont recours aux banques
alimentaires.
L’origine du communiqué reste nébuleuse.
Le relationniste Jonathan Goldbloom a été
embauché pour publier la déclaration. Par
qui a-t-il été embauché ? «
Par leurs avocats » , a-t-il d’abord
affirmé. « Par la famille », a-t-il
dit une demi-heure plus tard.
Jonathan Goldbloom n’a pas voulu dire qui sont les
avocats de la famille ni où se trouve la femme
d’Earl Jones.
Maxine Jones et ses deux filles refusent de
répondre aux questions des médias.
Affaire Norbourg : Un vrai crime
- Ariane Krol
Il ne
suffit pas de protéger la réputation des
marchés. Il faut d’abord penser aux individus qui
y investissent leur avenir.
Les victimes de Norbourg en avaient gros sur le coeur
cette semaine, à l’annonce de la
libération conditionnelle de Vincent Lacroix.
Plusieurs n’en reviennent pas que les crimes qui lui
sont reprochés ne soient pas
considérés comme violents. Ils savent de
quoi ils parlent. Les crimes économiques ont des
conséquences brutales sur ceux qui les subissent.
En septembre 2005, Michel Vézina a dû
reprendre son ancien métier de
débosseleur. Un boulot exigeant, où l’on
manipule des produits chimiques et où l’on doit
travailler debout, à genoux et au sol. Quarante
heures par semaine. Plus maintenant. À 70 ans, il
n’en a plus la force. Il effectue des menus travaux
comme des contrats de peinture, une quinzaine d’heures
par semaine. Pas le choix. Tout l’argent de sa retraite
a disparu dans le scandale Norbourg.
Des cas comme le sien, il y en a beaucoup. Cette
gigantesque fraude de 115 millions de dollars a
frappé quelque 9200 personnes, dont un grand
nombre de retraités. La plupart ne sont pas
sorties sur la place publique pour raconter leurs
déboires. Plusieurs sont minées par la
honte, comme si elles étaient responsables de ce
qui leur arrive, alors que leurs placements n’avaient
rien de téméraire.
Quelques
investisseurs, heureusement, ont pris la parole au
procès ou dans les médias. On se souvient
de cette retraitée de 61 ans, forcée de
s’exiler dans une autre région pour prendre un
emploi à 9$ l’heure: sa tension artérielle
et son taux de cholestérol ont grimpé en
flèche, et elle s’est mise à faire du
diabète. Et ce conseiller financier de
Québec, qui avait lui aussi des problèmes
de tension artérielle. On parle ici de
séquelles bien tangibles, aussi concrètes
que celles laissées par une agression physique.
À 66 ans, Réal Ouimet est obligé de
travailler à temps plein lui aussi, comme
responsable de la sécurité à Ski
Bromont, « Heureusement que j’ai la santé.
Mais combien de temps ça va durer? », nous
a-t-il lancé. Aussi longtemps que
nécessaire, c’est ce que nous lui souhaitons.
Sauf qu’il touche au coeur du problème. Ce n’est
pas seulement de l’argent qu’on a volé aux
épargnants, mais de précieuses
années de vie active. Des années de repos
bien mérité, durant lesquelles ils ne
devraient pas avoir à s’échiner, au risque
de leur santé. Et on ne parle même pas de
toute la colère, l’angoisse et la détresse
psychologique qu’engendre cette situation.
Le crime économique n’est pas une infraction
abstraite. C’est un délit qui a des impacts
humains très graves. Il faut en prendre
conscience. Ça ne freinera pas des gens comme
Vincent Lacroix, qui n’a jamais manifesté grand
sympathie pour les victimes. Les dirigeants, les corps
policiers et les divers systèmes de surveillance,
par contre, doivent se sentir interpelés.
Il ne suffit pas de protéger la réputation
des marchés. Il faut d’abord penser aux individus
qui y investissent leur avenir. Et pour limiter le
nombre de victimes, il n’y a pas 36 solutions. Il faut
miser sur la prévention, et intervenir
rapidement. L’affaire Norbourg nous montre qu’il y a
encore beaucoup de travail à faire de ce
côté-là.
Ne tirez pas sur le juge
Que nous soyons choqués d’apprendre que Vincent
Lacroix déménage ses sacs verts dans une
maison de transition, après avoir purgé le
sixième de sa peine, ne tient pas de
l’extraordinaire. Si le mot justice peut
s’interpréter de façon différente pour
chacun, un dénominateur commun nous réunis
tous: celui qui a commis une faute doit payer pour sa faute.
Au-delà de ces grands principes qui nous animent, il
y a le système que l’on s’est donné. Si
Vincent Lacroix est transféré en maison de
transition au sixième de sa peine, c’est que
quelqu’un quelque part, à qui on avait donné
la responsabilité de légiférer, a cru
bon qu’un accusé puisse retrouver une
semi-liberté après avoir purgé le
sixième sa peine. S’il y a quelque chose à
changer, c’est le système des libérations
conditionnelles. Et ça, ne le demandez pas au juge.
AndréG. Lavoie Blainville
Vincent Lacroix est libéré
sous cautionnement - Christiane Desjardins
Lacroix,
qui est en faillite, affirme qu’il n’a plus d’argent, ni
au Québec ni ailleurs.
Vincent Lacroix attendra son procès criminel pour
fraude dans le confort bien relatif d’une maison de
transition. Au terme d’une audience qui s’est tenue
pendant la journée d’hier en Cour
supérieure, et qui a mené à de
tortueuses réflexions, le juge Richard Wagner a
accepté de mettre en liberté le fondateur du
tristement célèbre Norbourg.
Pendant neuf mois, Vincent Lacroix
ne pourra sortir de la maison de transition où il
vivra que pour aller faire du bénévolat
entre 9h et 16h.
« Il faut se garder de condamner l’accusé
à ce stade, même si l’infraction est
très sérieuse », a dit le juge, en
s’appuyant sur la présomption d’innocence. Le juge
Wagner se retrouvait devant un dilemme, à cause du
« chevauchement des instances pénale et
criminelle », ce qu’il a d’ailleurs relevé
à quelques reprises au cours de l’audience. «
C’est le monde à l’envers… C’est censé
être la règle que le procureur
général dispose des accusations avant. On
doit vivre avec ça », a-t-il dit, en faisant
allusion au fait que Lacroix, qui n’a toujours pas de
dossier criminel, a été jugé dans un
procès pénal intenté par
l’Autorité des marchés financiers avant de
subir un procès criminel. « Si le
procès criminel avait eu lieu avant, M. Lacroix
aurait eu une liberté sous cautionnement »,
a-t-il signalé. Ce que faisaient d’ailleurs valoir
les avocats de l’accusé, Marie-Hélène
Giroux et Clemente Monterrosso.
Procès criminel
Rappelons que Lacroix doit avoir un procès criminel
avec cinq coaccusés en septembre, sous 200
accusations de fraude, de complot et de blanchiment
d’argent, dans le cadre de l’affaire Norbourg. Mais
voilà, il a déjà été
déclaré coupable de 51 accusations en
décembre 2007, au terme du procès
pénal que lui a intenté l’Autorité
des marchés financiers, également pour
l’affaire Norbourg. Il a purgé le sixième de
sa peine de huit ans et demi de prison, ce qui le rend
admissible à une semi-liberté
conditionnelle.
En principe, il devait jouir de cette semi-liberté
depuis le 29 juin dernier. Seul obstacle : il n’avait
jamais demandé sa mise en liberté dans son
dossier criminel, étant donné qu’il
était déjà en prison en juin 2008,
quand les accusations ont été portées
contre lui. Maintenant qu’il pourrait jouir d’un certain
élargissement, cette libération est
essentielle.
Lacroix,
qui a beaucoup maigri depuis son incarcération, a
expliqué ce que signifiait cette
semi-liberté. « On m’a proposé une
stratégie communautaire entre le sixième et
le tiers de ma peine. Faire du bénévolat
auprès des défavorisés, pour me faire
prendre conscience des conséquences et me faire
voir la pauvreté », a-t-il
résumé. Pour les neuf premiers mois de cette
libération, Lacroix sera en maison de transition
fermée, c’està-dire qu’il ne pourra sortir
que pour aller faire du bénévolat entre 9h
et 16h. Les neuf mois suivants, il serait en maison de
transition régulière. Au bout de ces 18
mois, il aurait purgé le tiers de sa peine de huit
ans et demi, et normalement il obtiendrait sa vraie
liberté.
Évidemment, c’est sans compter une
éventuelle condamnation dont il pourrait
écoper au terme de son procès en septembre.
La confiance du public
Le procureur de la Couronne Serge Brodeur s’est vivement
opposé à la mise en liberté de
Lacroix, hier, au motif que cela minerait la confiance du
public dans l’administration de la justice. Me Brodeur a
fait témoigner un unique témoin, le policier
de la GRC Yves Roussel, qui a enquêté sur
Norbourg en 2005. Lacroix avait fondé cette
société en 1998. Il a rappelé que les
fraudes de Lacroix consistaient en 112
détournements de fonds qui totalisaient environ 100
millions de dollars. On compte 9000 victimes, pour la
plupart de petits épargnants, qui ont
été floués entre 2002 et 2005.
L’enquêteur, qui a rencontré Lacroix à
plusieurs reprises, a signalé que ce dernier
était toujours loquace, qu’il admettait ses gestes,
mais se justifiait en se présentant lui-même
comme une victime, notamment d’un « trou de 20
millions » avec l’achat des fonds Évolution.
Lacroix, qui est en faillite, affirme qu’il n’a plus
d’argent, ni au Québec, ni ailleurs. Il dit
être en contact de façon
irrégulière avec son épouse,
pharmacienne. C’est son père, lui aussi en
faillite, qui est venu signer les papiers de la caution au
palais de justice, en fin de journée, hier. Le juge
a exigé un dépôt de 5000$ et un
engagement à hauteur de 50 000$. La Couronne veut
examiner le jugement avant de décider si elle
interjettera appel.
Les victimes sont atterrées - Catherine
Handfield
«
Avec la sentence bonbon qu’a reçue Lacroix, on peut
s’attendre à ce que d’autres fraudeurs soient
intéressés à faire comme lui !
»
Michel Vézina a travaillé au garage, hier.
La journée a été pénible pour
ce débosseleur de 70 ans qui a dû retourner
sur le marché du travail après avoir
été fraudé par l’ex-PDG de Norbourg,
Vincent Lacroix.
Le fondateur de Norbourg, au
moment où il a reçu la sentence de son
procès pénal, en janvier 2008. Les fraudes
de Vincent Lacroix totalisent environ 100 millions de
dollars, pour 9000 victimes.
« Ça n’a pas de bon sens, a soufflé M.
Vézina, qui a perdu 310 000$ avec sa femme dans les
fonds Évolution. Nous sommes complètement
atterrés. Il a mis tant de monde dans la
misère et il s’en sort comme ça ? C’est
impensable. »
La libération conditionnelle de Vincent Lacroix a
suscité la colère des investisseurs
floués par l’homme d’affaires. Les victimes jointes
hier par La Presse ont toutes affirmé avoir perdu
confiance dans le système judiciaire
québécois qui, selon elles, est beaucoup
trop clément envers les fraudeurs financiers.
« Bernard Madoff, aux États-Unis, a
écopé de 150 ans de prison. Lacroix ne
méritait pas 150 ans, mais au moins 15 ou 20 ans
fermes », a poursuivi M. Vézina, la gorge
serrée par l’émotion.
Wilhelm B. Pellemans, chirurgien de Laval, a
déploré la lenteur avec laquelle les
fraudeurs sont traduits en justice au Québec. Il
s’est écoulé deux ans entre le début
du procès et la libération de Vincent
Lacroix.
Or, les
9200 investisseurs floués par l’homme d’affaires
attendent depuis août 2005 qu’on fixe une date pour
l’audition de leur recours collectif. « Les bandits
ont des privilèges que les victimes n’ont pas
», a conclu Wilhelm B. Pellemans, le
requérant principal du recours.
M. Pellemans, qui a perdu une somme « dans les sept
chiffres » dans le scandale de Norbourg, s’en est
également pris au raisonnement du juge Richard
Wagner. Il trouve « bizarre » que le magistrat
ait invoqué la présomption d’innocence pour
justifier la libération conditionnelle.
« M. Wagner devrait se souvenir que l’un des ses
collègues a déclaré Vincent Lacroix
coupable d’une grande partie des crimes qui lui sont
reprochés », a lancé M. Pellemans,
avec une pointe d’ironie. Réal Ouimet, autre
investisseur floué, ne mâchait pas ses mots
pour décrire son appréciation du
système de justice. « Maudites lois de fou!
a-t-il laissé tomber. Il n’y a pas de
règlements, rien! »
M. Ouimet, âgé de 66 ans, a perdu 310 000$
dans l’affaire Norbourg. Pour survivre, l’ancien directeur
du Service de police de Bromont travaille aujourd’hui
à titre de directeur de la sécurité
à la station de ski Bromont.
Réal Ouimet craint que les victimes comme lui se
multiplient. « Avec la sentence bonbon qu’a
reçue Lacroix, on peut s’attendre à ce que
d’autres fraudeurs soient intéressés
à faire comme lui ! » a-t-il conclu.
Belle démocratie !
Haut-le-coeur
Un principe arbitraire
Un problème politique
Un drôle de message
« C’est une grande victoire pour la
démocratie. » Tels sont propos tenus hier par
Me Marie-Hélène Giroux, avocate de Vincent
Lacroix, après que le juge ait remis l’homme en
liberté. Après avoir entendu cette
déclaration à la radio, je vous avoue que
j’ai failli être la cause directe d’un carambolage
monstre. Est-ce que je suis à ce point naïve?
Je ne comprends pas, S.V. P., expliquez-moi ! Les juristes
viennent nous dire que les lois régissant notre
pays sont ainsi faites et que le juge n’a fait que les
appliquer. Bien sûr, nous devons vivre avec nos
lois. Mais la société est composée
majoritairement de messieurs et madames Tout-le-monde qui
n’ont pas la chance d’avoir un bagage juridique
avancé. Pour eux, comme pour moi, Vincent Lacroix
est un criminel, qui a détruit des familles
entières et causé des ravages
indescriptibles autour de lui. Ces victimes directes et
indirectes vont vivre encore des années
emprisonnées dans une situation financière
catastrophique. Ces gens n’auront pas le droit à ce
passage en maison de transition où toutes les
dépenses sont payées. Ils n’auront pas le
droit de choisir de faire du bénévolat, car
ils devront se rendre au McDonald passer le balai et
ramasser les déchets au salaire minimum pour payer
leurs comptes ! Car vous savez que s’ils ne paient pas
leurs comptes d’Hydro-Québec, notre
société d’État va leur couper
l’électricité. Belle démocratie,
n’est-ce pas Me Giroux? Je fais partie des milliers de
gens qui ont eu un hautle-coeur en apprenant que Vincent
Lacroix est libéré après quelques
mois de prison. Si vous me donniez l’occasion d’avoir son
compte en banque des dernières années contre
ces quelques mois de prison, je la saisirais sur-le-champ.
Sa libération est scandaleuse et totalement
méprisante à l’endroit des milliers de
personnes qui ont vu leurs épargnes de toute une
vie s’envoler à cause de ce bandit. Selon un
sondage réalisé par la voie de l’internet,
85% des gens sont contre la libération de Vincent
Lacroix. Nous avons un gros problème en ce qui a
trait à la perception de la justice. Le sacro-saint
principe de présomption d’innocence doit être
revu et surtout corrigé. Les gens en ont plus que
marre du système actuel. Il n’y a que le Parti
conservateur qui semble avoir la volonté politique
de s’y attaquer en enlevant les pires aberrations. Il faut
se rappeler que la police arrête ceux qu’elle croit
être coupables, pas des innocents. Puis, au moment
du procès, la société fait une
concession et considère ces gens innocents. Il lui
revient de prouver la culpabilité de
l’accusé. Ce système est arbitraire. Tout le
monde crie au scandale à la suite de la
libération de Vincent Lacroix. Le juge Richard
Wagner n’avait pourtant pas le choix. Il doit se conformer
à un code de justice de type gruyère,
toujours plus favorable aux criminels qu’aux victimes.
Nous somme le seul pays au monde à libérer
les bandits quand ils ont purgé un sixième
de leur peine et à leur imposer très souvent
des sentences bonbons. Cela doit se régler au
niveau politique. Le juge Richard Wagner vient d’envoyer
un drôle de message aux citoyens floués:
« Allez manifester dans les rues pour faire valoir
votre point de vue... » La crédibilité
de ce supposé système de justice vient de
faire un sérieux pas en arrière. Un peu plus
et le juge nous invitait à nous faire
nous-mêmes justice. Huit ans de prison
effacés en quelques mois...
PHOTO PATRICK
SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE
Plusieurs investisseurs se sont
dits outrés de la libération sous
cautionnement de Vincent Lacroix, qui doit être
jugé dans un procès criminel en septembre.
Norbourg Rejet d’un recours collectif PATRICK
SANFAÇON
Le recours collectif
déposé par les victimes du scandale
Norbourg contre la Caisse de dépôt et de
placements du Québec a été
rejeté par la Cour supérieure, hier. La
juge Dominique Bélanger a estimé que ce
recours collectif, mené par Réal Ouimet,
poursuivait « la même finalité
» qu’une requête judiciaire
déjà autorisée et nommée
Pellemans. La juge Bélanger a souligné que
Réal Ouimet était membre du recours
Pellemans, et ne pouvait donc entreprendre à son
tour une poursuite. Dans le recours déposé
le 25 août 2008, M. Ouimet reprochait à la
Caisse d’avoir fait preuve de « négligence
» dans le dossier Norbourg. M. Ouimet est un
ex-policier à la retraite et a perdu 280 000$
dans les Fonds Évolution. Rappelons que la Caisse
détenait 80% de Capital Teraxis qui assurait la
gestion des Fonds Évolution. Le 23
décembre 2003, la Caisse a vendu ces fonds
à Norbourg qui a pris le contrôle de Fonds
Évolution.
Recours collectifs: le bon et le moins
bon - YVES BOISVERT
Bien
souvent, les avocats spécialisés dans le
domaine sont les premiers, parfois les seuls
bénéficiaires directs des recours
collectifs.
Nous avons tous été frappés par la
manchette, la semaine dernière : les banques
devront verser 200 millions aux détenteurs de
cartes de crédit du Québec.
C’est la plus grosse somme jamais accordée dans un
jugement de recours collectif au Québec (il y a eu
des règlements pour des sommes plus
élevées).
Mais si je vous disais qu’on a… « oublié
» 50 ou 70 millions sur la table des banques?
Le recours, en effet, ne visait que les cartes de
crédit. Quand un détenteur de carte faisait
une transaction à l’étranger, on lui
facturait des frais auxquels il n’avait pas consenti. Eh
bien, les cartes de débit bancaires fonctionnaient
selon le même principe: on facturait au client des
frais chaque fois qu’il faisait un retrait en devises
étrangères.
Cette pratique a été jugée
illégale dans le cas des cartes de crédit,
parce que non prévue au contrat, et donc contraire
à la Loi sur la protection du consommateur.
Il y a fort à parier que le juge Clément
Gascon, qui a rendu cette décision historique,
aurait appliqué le même raisonnement quant
aux cartes de débit. Comme pour les cartes de
crédit, les consommateurs n’étaient jamais
appelés à accepter ces frais cachés,
même pas en petits caractères.
Depuis le dépôt de ce recours, les banques
ont modifié leurs contrats pour inclure ces frais…
légalement. Cela fait plus de trois ans. Il est
donc maintenant impossible de les poursuivre pour les
frais facturés avant la modification des contrats :
il y a prescription.
Pourquoi les avocats qui ont déposé la
poursuite n’ont-ils pas inclus les cartes de débit,
en plus des cartes de crédit? On ne peut pas courir
tous les lièvres. Et puis, comme dit l’avocat Bruce
Johnston, qui vient de remporter cette énorme
victoire, on n’avait pas toute l’information au moment de
déposer la poursuite.
Voilà bien le talon d’Achille des recours
collectifs : la précipitation dans laquel le i ls
sont intentés. Voyez ce qui est ar rivé
cette semaine : dépôt d’une demande
d’autorisation de recours collectif (car il faut
rencontrer certains critères) dans le cas des tests
de dépistage du cancer erronés.
Normalement, si une seule personne avait voulu poursuivre
le gouvernement, l’avocat aurait monté son dossier
pendant plusieurs mois. Mais ici, la poursuite arrive une
semaine après que la nouvelle est sortie.
Pourquoi ?
Parce qu’avec les recours collectifs, c’est premier
arrivé, premier servi. Le premier avocat qui
dépose le recours est celui qui plaidera la cause
au nom de tous.
L’idée du recours collecti f est de réunir
des actions d’un groupe large et
indéterminé, dans des cas où,
souvent, la poursuite individuelle ne vaudrait pas la
peine ou serait compliquée. On ne va donc pas
permettre la multiplication des recours collectifs,
puisque c’est un outil de mise en commun.
Voilà ce qui entraîne parfois une forme
d’improvisation contrôlée… et des mauvaises
surprises. On poursuit, et après on fait la
recherche. Et encore, on en a souvent plein les bras avec
une partie du dossier.
Au total, le recours collectif, dans le cas des cartes de
crédit, a réussi à accomplir ce
qu’aucun organisme réglementaire du gouvernement
n’avait même tenté : obtenir une condamnation
des banques à rembourser 200 millions. L’Office de
la protection du consommateur prétendait depuis
toujours que la LPC provinciale s’applique aussi aux
banques, soumises à une loi fédérale.
Mais il n’avait pas osé s’y essayer en cour.
C’est donc un outil complémentaire fort
intéressant, un contrepoids juridique très
valable que le recours collectif.
Mais en même temps, les règles du recours ont
ici permis aux banques de s’en tirer pour des dizaines de
millions de dollars en évitant le procès sur
les cartes de débit, recours maintenant impossible.
On c r i t ique évidemment les avocats
spécialisés dans le domaine, vu que bien
souvent, ils sont les premiers, parfois les seuls
bénéficiaires directs des recour s col lec t
i f s . Parfois, le juge condamnera une
société à payer des centaines de
milliers de dollars, représentant des pertes de
quelques dollars par personne. Ces gens-là ne
verront pas la couleur de ces dollars – pas directement,
du moins. Les avocats, eux, seront payés, et
très bien.
C’est exact, mais en même temps, ces bureaux
spécialisés « investissent »
dans des recours collectifs des sommes colossales, quitte
à n’être payés que des années
plus tard – s’ils l’emportent.
On peut arguer que leur pratique, critiquable à
bien des égards, est un outil de régulation
sociale très pertinent. Quand les organismes
gouvernementaux ne peuvent pas ou ne veulent pas faire
leur travail, une simple initiative individuelle peut
redresser des torts collectifs et « punir »
les abus – que la démarche soit inspirée par
l’appât du gain ne change rien au résultat.
Cette procédure, vieille de 31 ans au
Québec, n’est toutefois pas sans faiblesses, on
vient d’en avoir un exemple.
Chronique pas méchante sur la justice
- YVES BOISVERT
Avec ce
nouvel organisme, n’importe qui peut, moyennant 20$,
soumettre son cas à un comité qui
décidera de donner le dossier à un avocat
d’expérience. Pour la première fois, donc,
le Barreau crée une sorte d’obligation morale
à ses membres, qui ont le monopole de la
représentation des personnes devant les tribunaux,
pour qu’ils contribuent à rendre des services
juridiques pro bono.
Pour faire changement, disons donc deux ou trois choses un
peu encourageantes sur l’accès à la justice.
C’est sans doute le plus grave problème de la
justice : elle coûte trop cher, même pour
régler des problèmes simples.
Il y a tout de même des indices d’une
évolution des mentalités et de la
réalité.
Il y a deux semaines, le Barreau du Québec a
annoncé la création de Pro Bono
Québec ( probonoquebec. ca). Les avocats qui
agissent pro bono le font pour le bien public,
gratuitement.
Depuis la création de l’Aide juridique, il y a 35
ans, cette vieille tradition semble avoir
décliné au Québec. Il s’en fait
toujours, mais c ’est au gré des avocats et des
bureaux. Au Canada anglais, et surtout aux
États-Unis, on a structuré le concept et ,
dans certains bureaux, c’est une obligation. Le barreau
américain estime que chaque avocat devrait
consacrer au moins 50 heures par année à du
travail pro bono.
Avec ce nouvel organisme, n’importe qui peut, moyennant
20$, soumettre son cas à un comité qui
décidera de donner le dossier à un avocat
d’expérience. On a déjà en banque des
engagements de 13 000 heures de la part de divers avocats
au Québec.
Pour la première fois, donc, le Barreau crée
une sorte d’obligation morale à ses membres, qui
ont le monopole de la représentation des personnes
devant les tribunaux, pour qu’ils contribuent à
rendre des services juridiques pro bono. C’est
déjà ça.
La même journée, le bâtonnier
Gérald R. Tremblay a annoncé le lancement
d’un guide pour aider les gens à se
représenter seuls devant les tribunaux. Oui, le
barreau qui aide les gens sans avocat. Il se passe quelque
chose… An née aprè s a n née , on
voit augmenter le nombre de personnes qui se
présentent sans avocat devant la cour. En
matière familiale, dans certains palais de justice,
c’est dans une cause de divorce ou de garde d’enfants sur
deux.
Au lieu de faire comme on l’a longtemps fait,
c’est-à-dire passer le phénomène sous
silence ou déplorer le choix (souvent forcé
!) des gens qui ne se paient pas un avocat, cette fois, on
en prend acte.
Le guide est publié par la Fondation du barreau et
il est franchement très bien fait. Mais non, ce
n’est pas un truc pour rabattre tout le monde vers les
bureaux d’avocats. On vous dit comment chercher de la
jurisprudence, on vous conseille sur la
préparation, on vous explique toutes les
étapes à suivre pour se représenter
seul, on démystifie quelques termes du jargon
juridique (du subpoena à l’affidavit)…
C’est gratuit et vous pouvez en faire la demande en vous
rendant sur le site fondationdubarreau.qc. ca.
Autre site remarquable, qui répond à la
plupart des interrogations juridiques courantes :
Éducaloi (educaloi.qc.ca).
Que ce soit sur le moyen de contester une contravention,
les droits de garde ou les droits des personnes
âgées, on y trouve une information de haute
qualité et écrite clairement.
L’accès à la justice commence par
l’information juridique, et en voilà de la bonne.
Tout cela est bien, ma is évidemment insuffisant
pour rendre la justice accessible au commun des
justiciables. Que faut-il faire ?
Il faut s’attaquer à ce qui coûte trop cher
et qui , bien souvent , ne ser t à rien. La
paperasse, les interrogatoires superflus, les actes de
procédure redondants… Tout ce qui fait que, si vous
voulez réclamer 35 000$ pour une affaire banale (le
maximum des petites créances étant de
7000$), vous courez le risque d’en dépenser le
tiers… la moitié… ou la totalité en frais
d’avocats.
Là où les juges gèrent les causes
dès l ’ ent rée, pa r la médiation ou
en dirigeant le trafic judiciaire, on constate une
surprenante diminution des coûts et des
délais. C’est la voie de l’avenir… pas assez
empruntée.
La semaine dernière, un peu dans cette veine,
l’Assemblée nationale a adopté la Loi 9,
« pour prévenir l’utilisation abusive des
tribunaux et favoriser le respect de la liberté
d’expression et la participation des citoyens aux
débats publics ».
C’est ce qu’on a appelé la loi contre les
poursuites-bâillons. On pourra demander à un
juge de rejeter d’emblée une poursuite faite dans
le but de nuire et, éventuellement, de punir son
auteur. Le but est de « favoriser un meilleur
équilibre dans les forces économiques des
parties ». Qui est contre ça ?
On se souvient du bruit qu’on fait quelques poursuites de
sociétés contre des citoyens qui
s’opposaient à leurs proj ets , ces
dernières années. C’est l’inspiration de
cette loi. Malheureusement , ce n’était que
l’illustration de la facilité
générale avec laquelle les gens qui en ont
les moyens peuvent abuser de la procédure et
écraser des opposants sans être punis.
En commission parlementaire, la ministre de la Justice du
Québec, Kathleen Weil, a été
incapable de fournir des données pour
démontrer qu’il y a un problème particulier
quant à la liberté d’expression des groupes
de citoyens. Mais comme tout le monde est pour la vertu,
l’opposition a voté avec enthousiasme et la loi a
été adoptée.
Elle a du bon, mais il y a bien plus de gens ordinaires et
anonymes qui sont écrasés par des actions en
justice abusives ou qui sont incapables de redresser un
abus que de groupes de citoyens bâillonnés.
Espérons donc qu’on saura donner un sens large
à ces dispositions – qui ne visent pas que la
protection de la participation au débat public,
mais qui y font constamment référence.
Je serais cependant étonné qu’avec cette
seule petite loi les tribunaux élargissent
soudainement la notion d’abus : il faut en faire, de la
procédure, pour réussir à «
abuser » au sens de la loi…
Mais on a dit que cette chronique-ci ne serait pas
méchante pour la justice, alors on va dire que
ça ressemble à un progrès.
Vie privée Facebook plie devant Ottawa
- Hugo de GrandPré
Facebookmodifiera
d’ici
un an certains paramètres de son site web de
réseautage pour se plier aux
préoccupations de la Commissaire à la vie
privée du Canada.
Jennifer Stoddart s’est dite
satisfaite de la collaboration de Facebook et estime
que les nouvelles mesures, qui s’appliqueront sur tout
le réseau, donc partout dans le monde,
protégeront mieux ses 200 millions
utilisateurs.
La commissaire Jennifer Stoddart a annoncé
à Ottawa hier matin que le géant du
réseautage avait entre autres accepté de
forcer les fournisseurs de jeux et de quiz sur son site
à obtenir un consentement plus complet des
utilisateurs avant de recueillir leurs renseignements
personnels et ceux de leurs « amis ».
Facebook expliquera aussi plus clairement dans sa
politique de confidentialité la différence
entre la désactivation d’un compte et sa
suppression. La suppression permet d’effacer
complètement les données personnelles
contenues sur les serveurs de l’entreprise. Une telle
option est déjà offerte, mais Mme Stoddart
souhaitait la rendre plus explicite.
Jennifer Stoddart s’est dite satisfaite de la
collaboration de l’entreprise et estime que les
nouvelles mesures, qui s’appliqueront à la
grandeur du réseau, donc partout dans le monde,
protégeront mieux ses 200 millions utilisateurs,
leur donnant entre autres une plus grande mainmise sur
la protection de leurs informations confidentielles. Il
s’agissait de la première enquête par un
organe gouvernemental sur la planète, a-t-elle
souligné.
Mme Stoddart a néanmoins tenu à rappeler
aux quelque 10 mi l l ions d’uti l isateurs canadiens
que ce sont eux qui sont d’abord et avant tout
responsables de se protéger sur le web. «
L’utilisateur doit constamment tenir compte du fait
qu’une fois qu’il met quelque chose en ligne, c’est
très souvent là pour
l’éternité, a-telle mis en garde. Donc il
faut qu’il cherche à savoir ce qu’on fait avec
ses renseignements personnels. »
La
commissaire répondait à une plainte
déposée le 30 mai 2008 par la Clinique
d’intérêt public et de politique
d’internet du Canada, de l’Université d’Ottawa.
Elle avait rendu public son rapport le mois dernier,
dans lequel elle soulignait que certaines de ses
préoccupations étaient restées en
suspens. Elle avait alors donné 30 jours
à l’entreprise pour y trouver des solutions.
Tant elle que Facebook et la Clinique se sont dits
satisfaits de l’issue des négociations. «
Chez Facebook, nous croyons qu’avoir une bonne
protection de la vie privée, c’est bon pour les
affaires, a indiqué à La Presse Debbie
Frost, directrice des communications de l’entreprise.
Ça donne confiance aux gens qui utilisent
Facebook et ça leur permet de partager de
l’information dans un environnement dans lequel ils se
sentent en sécurité. »
« Dans l’ensemble, nous sommes très
contents, a quant à lui déclaré
l’avocat permanent de la Clinique de
l’Université d’Ottawa, Tamir Israel. Nos deux
préoccupations principales étaient que
nous voulions plus de transparence et plus de
contrôle pour les utilisateurs. Plusieurs des
changements que Facebook propose répondent
à ces objectifs. »
L’entreprise de réseautage pourrait mettre
jusqu’à un an à mettre en place certains
des changements annoncés. La nouvelle
plateforme destinée aux fournisseurs de jeux et
de quiz sera complexe à mettre au point, a fait
remarquer Jennifer Stoddart. Cette plateforme devrait
entre autres compor ter une demande d’autorisation
plus détaillée quant au type
d’information personnelle requise. Tant la commissaire
que les représentants de la Clinique de
l’Université entendent continuer à
suivre le dossier.
Par ailleurs, Mme Stoddart doit publier un autre
rapport dans les semaines à venir sur d’autres
sites de réseautage comme Twitter, par exemple.
Il s’agit du rapport d’une analyse amorcée
cette fois-ci à sa propre initiative.
Facebook et vous ARIANE KROL
La menace
de poursuite convaincra-t-elle le réseau
d’amender ses pratiques? C’est loin d’être acquis.
Le site de réseautage social Facebook suscite
encore la controverse. Et cette fois, c’est le Canada
qui le met sur la sellette. La société
californienne contrevient aux exigences
fédérales en matière de protection
des renseignements personnels, dénonce la
commissaire à la protection de la vie
privée. Lamenace de poursuite convaincra-t-elle
le réseau d’amender ses pratiques ? C’est loin
d’être acquis.
La commissai re Jenn i fer Stoddart dénonce deux
lacunes importantes. D’abord l’accès aux
renseignements personnels des utilisateurs par les
développeurs qui offrent des jeux, des
questionnaires et d’autres applications sur Facebook
(FB). Ensuite la conservation de ces renseignements
après qu’un usager eut quitté le
réseau.
Les utilisateurs de FB savent qu’en installant une
application, ils permettent à l’entreprise qui
l’offre de consulter leur profil. Ce que plusieurs
ignorent, c’est qu’ils donnent en même temps
accès aux profils de leurs amis… qui ne seront
jamais informés de la visite de ces tierces
parties. Une contradiction flagrante avec notre Loi sur
la protection des renseignements personnels et les
documents électroniques, dans laquelle le
contrôle, la connaissance et le consentement
jouent un rôle central.
Le Canada a aussi des règles pour encadrer la
conservation des renseignements personnels. Et la
façon dont Facebook gère les comptes
désactivés et ceux des usagers
décédés n’est pas satisfaisante,
juge Mme Stoddart. Elle n’est pas la seule. Beaucoup
d’ex-membres s’indignent de ne pas avoir plus de
contrôle sur les informations qu’ils ont
affichées en ligne.
La
commissaire a demandé plusieurs changements.
Par exemple, qu’un développeur ait seulement
accès aux informations dont il a besoin pour
faire rouler son application. Et uniquement sur le
profil de l’usager qui l’installe – et non sur ceux de
tous ses amis, à leur insu. FB a refusé.
L’entreprise a donc reçu un ultimatum de 30
jours, après quoi le commissariat pourra la
poursuivre en Cour fédérale. Mais on
sent que le coeur n’y est pas. Ce n’est pas un
problème de juridiction. FB a beau être
américaine, ses 12 millions d’utilisateurs
canadiens justifient amplement une intervention
fédérale. Sauf que ce n’est pas dans la
culture de la maison. Le commissariat traîne
rarement les contrevenants devant les tribunaux,
préférant de beaucoup s’entendre avec
eux.
L’organisme espère donc que les
problèmes se régleront d’eux-mêmes
avec la prochaine politique de vie privée de
FB, promise pour bientôt. « Nous croyons
que nos nouvelles mesures vont répondre
à toutes les préoccupations du
commissariat », a répondu l’entreprise.
Rien n’est moins sûr. Le nouveau système
présenté récemment par FB ne fait
aucune mention de mécanismes informant
l’utilisateur des renseignements qu’un
développeur consulte dans son profil et de
l’usage qu’il en fait, comme le réclame la
commissaire.
Toutefois, l’entreprise n’a rien à gagner d’une
poursuite qui braquera les caméras du monde
entier sur ses pratiques de confidentialité. Et
elle le sait. Il est donc possible qu’elle fasse des
changements qui, sans répondre à toutes
les demandes de la commissaire, soient assez
significatifs pour la dissuader de recourir aux
tribunaux. Ce sera à surveiller dans un mois.
Facebook
contrevient à la loi - Louise Leduc
RENSEIGNEMENTS PERSONNELS
Facebook, ce site permettant aux
internautes de retrouver ou de se fairedes amis,
contrevientsousquatre aspects à la Loi canadienne
sur la protection des renseignements personnels, conclut
la commissaire à lavieprivéeduCanada.
Facebook, c’est gros, c’est loin et c’est au-dessus de
tout? Loin de là.
La commissaire à la vie
privée, Jennifer Stoddart, a statué hier
que le site de réseautage internet Facebook
contrevient à quatre aspects de la loi
canadienne sur la protection de la vie privée.
Elle a aussi reconnu la collaboration de la direction
de Facebook pour remédier à la
situation.
C’est à la suite d’une plainte en 2008
émanant d’étudiants de l’Université
d’Ottawa que la commissaire Jennifer Stoddart s’est
penchée sur le cas de Facebook.
Le principal problème relevé par le
Commissariat vient du fait que Facebook permet trop
facilement à des tiers – des développeurs
d’applications comme des jeux, des questionnaires ou des
petites annonces – d’avoir accès aux
renseignements personnels des usagers.
« Ceproblème est tout saufbanal, car il y a
près d’un million de développeurs dans le
monde, qui proviennent de plus de 180 pays », a
fait remarquer Elizabeth Denham, commissaire adjointe.
Selon l e Commissariat, Facebook viole aussi la loi
quant à la désactivation et la suppression
du compte – dont la politique est mal expliquée
–, quant aux comptes des utilisateurs
décédés (qui peuvent être
conservés par Facebook à des fins de
commémoration) et quant aux renseignements
personnels des non-utilisateurs. Ainsi, non seulement
Facebook conserve-t-il indéfiniment les
données personnelles de ses membres, mais le site
peut en plus dévoiler pas mal d’informations ou
des photos (sur « le mur » ou dans «
les actualités ») concernant des gens qui
ne sont même pas inscrits.
« Il est évident que les enjeux relatifs
à la vie privée sont une
préoccupation centrale pour Facebook, mais on
note tout de même de graves lacunes à cet
égard », a relevé hier la
commissaire Jennifer Stoddard.
Le Commissariat ne déresponsabilise pas pour
autant les internautes. « Ultimement, même
la politique de confidentialité la plus
complète et les outils de protection les plus
poussés ne suffisent pas si les utilisateurs n’y
portent pas attention », a déclaré
Elizabeth Denham, commissaire adjointe.
Nouvelles mesures
Ré a g i s s a nt au r a ppor t , Facebook a fait
savoir que de nouvelles mesures de
confidentialité seraient bientôt
ajoutées à son site, mesures qui devraient
régler les problèmes soulevés par
la commissaire. Facebook se dit au demeurant très
ouvert à continuer de travailler avec la
commissaire, comme il l’a fait – de l’avis même du
Commissariat – pendant toute l’enquête.
Oui, le site est gros, oui, c’est du virtuel, mais
Facebook ne peut se permettre d’ignorer les
doléances du commissaire, croit Michael Geist,
professeur de droit à l’Université
d’Ottawa (qui n’a rien eu à voir avec la plainte
faite par les étudiants de la même
université). « Facebook est une grande
entreprise qui tient à sa réputation,
alors je doute qu’elle aimerait se retrouver sous le
coup d’un ordre de la cour ou d’une amende. Pour
Facebook, le Canada, c’est quand même 12 millions
d’utilisateurs, ce qui n’est pas négligeable.
»
Michael Geist rappelle que Google a lui-même pris
très au sérieux les critiques d’atteinte
à la vie privée quand a été
lancé le service Street View, qui permet aux
internautes de visualiser et de parcourir virtuellement
les villes grâce à des caméras.
Sur le fond, M. Geist rappelle que Facebook n’en est pas
à sa première critique et que oui,
à plusieurs égards, le site a tout de
l’Hôtel California de la chanson des Eagles
« où l’on entre facilement, mais
d’où l’on ne peut pas sortir ».
Vincent Gautrais, professeur à la faculté
de droit de l’Université de Montréal, note
lui aussi que Facebook « a intérêt
à collaborer avec la commissaire », d’une
part parce que la confiance des usagers est capitale
dans ce type de réseau et d’autre part parce que
les exigences formulées par la commissaire sont
tièdes à plusieurs égards.
Vincent Gautrais relève que plusieurs des 11
questions étudiées se sont soldées
par l’ajout de quelques lignes au consentement que doit
offrir l’utilisateur. Ce faisant, « les gens ne
sont pas mieux protégés, mais ça
devient légal ».
Enfin, VincentGautrais rappelle que la
négociation avec Facebook se fait dans le
contexte d’une loi canadienne « qui n’a pas
beaucoup de mordant et qui ne prévoit que des
amendes ridicules ».
Un avertissement pour Twitter et cie
FACEBOOK ET PROTECTIONDE LAVIE PRIVÉE
Un défenseur du droit à la vie
privée a dit s’attendre à ce que les
sites de réseautage soient plus soucieux de
l’utilisation qu’ils font des informations
personnelles, maintenant que Facebook doit s’assurer
de mieux protéger ses membres au Canada, sous
peine d’être poursuivi en justice.
Selon David Fewer, de la Clinique
d’intérêt public et de politique de
l’internet du Canada, Facebook est actuellement
surveillé, mais les sites MySpace, LinkedIn et
Twitter devraient tous sérieusement
réfléchir à leurs pratiques.
La commissaire à la protection de la vie
privée du Canada a conclu qu’en gardant
indéfiniment les informations personnelles de
ses utilisateurs – même après que des
membres eurent fermé leur page personnelle –,
Facebook ne respectait pas la loi canadienne sur le
respect de la vie privée.
Le sujet n’est pas passé inaperçu.
Hier, des membres de Twitter, dont plusieurs ont des
pages sur Facebook, ont écrit des messages
à ce propos, exhortant les utilisateurs
à revoir les réglages de leurs
informations personnelles.
La
commissai re Jenn i fer Stoddart a donné un
mois à la société
américaine Facebook pour que les lacunes
concernant la vie privée qu’elle a
relevées soient résorbées,
à défaut de quoi l’affaire pourrait se
rendre en Cour fédérale du Canada afin
que ses recommandations soient imposées.
M. Fewer, dont l’organisation est à l’origine
de la plainte déposée contre Facebook,
est d’avis que la question de la vie privée ne
doit pas être considérée comme
étant propre au Canada.
Et selon lui, le monde du réseautage personnel
sur l’internet ne peut plus continuer comme avant,
depuis l’intervention de la commissaire à la
protection de la vie privée. M. Fewer croit que
l’approche de ces sites face à la protection de
la vie privée de leurs membres n’est pas
adéquate.
Entre-temps, le site Facebook a assuré qu’il
allait bientôt proposer de nouvelles options qui
élimineront les lacunes relevées par la
commissaire.
FACEBOOK ET VOUS
« LOLA » EST
DÉBOUTÉE - Caroline Touzin
L’ex
d’un riche homme d’affaires entend interjeter appel et
ira jusqu’en Cour suprême s’il le faut ELLE EST
DEVENUE LE SYMBOLE D’UNE CAUSE: CELLE DES CONJOINTS DE
FAIT. MAIS HIER, « LOLA », ANCIENNE COMPAGNE
D’UN RICHE HOMME D’AFFAIRES QUÉBÉCOIS, N’A
PAS
« Lola » ne touchera pas une pension
alimentaire pour ellemême de 56 000 $ par mois.
Elle ne recevra pas une somme forfaitaire de 50 millions
de dol lars. Mais surtout , cette ex-conjointe de fait
d’un riche homme d’affaires a échoué
à invalider des dispositions du Code civil du
Québec qu’elle jugeait « discriminatoires
».
Au Québec, le tiers des
couples préfèrent vivre en union de fait
plutôt que se marier. Si « Lola »
avait eu gain de cause, le jugement aurait eu des
répercussions considérables dans la
province.
Si elle avait eu gain de cause, l’impact aurait
été majeur au Québec, où le
tiers des couples vivent en union de fait. À cet
égard, le Québec est largement en
tête de toutes les provinces canadiennes.
« Lola », 34 ans, ne s’avoue toutefois pas
vaincue. Elle portera la cause en appel et ira jusqu’en
Cour suprême s’il le faut, selon son avocate, Me
Anne-France Goldwater. C’est d’ailleurs un autre
ex-copain de « Lola » , Herbert Black, qui a
déboursé les honoraires d’avocats et le
coût des expertises requises, des frais totalisant
1,5 million jusqu’à présent.
« Lola », une mère de famille
d’origine brésil ienne qu’on ne peut identifier,
a ainsi été déboutée, hier
matin, dans un volumineux j ugement de la juge Carole
Hallée de la Cour supérieure. « Lola
» contestait la constitutionnalité des
dispositions du Code civil du Québec ne
permettant pas aux conjoints de fait d’obteni r les
mêmes droits que les conjoints mariés. Or,
la juge Hallée a tranché: il n’y a pas de
discrimination. La magistrate a insisté sur
l’objectif du législateur de respecter le libre
choix de se marier ou non.
« Les conjoints de fait au Québec ne font
l’objet d’aucune marginalisation, d’aucun stigmate, ni
d’aucun préjugé. Dans notre
société, l’union de fait représente
un choix de vie tout aussi légitime et
accepté que le mariage. Il n’y a en
l’espèce aucun désavantage
préexistant », écrit la juge dans
son jugement d’une soixantaine de pages.
Selon la situation juridique des conjoints de fait au
Québec, peu importe la durée de leur
cohabitation, les conjoints de fait n’ont ni droits, ni
devoirs, ni obligations respectives l’un envers l’autre.
Cela signi fie qu’ils n’ont aucun recours alimentaire
l’un contre l’autre, ne peuvent partager le patrimoine
familial et ne sont régis par aucun régime
matrimonial légal. Et c’est ce que la cause de
« Lola » a échoué à
changer.
« Lola » prétendait aussi que seul le
gouvernement fédéral devrait
définir le mariage et ses obligations au Canada.
La juge Hallée n’a pas retenu cet argument non
plus. « Si l’argument de la requérante
devait être retenu, écrit la juge, il
aurait pour effet de modifier le par tage des
compétences entre le Parlement
fédéral et les provinces. »
Les
avocates de « Lola » , Me Anne-France
Goldwater et Me Mar ie-Hélène Dubé,
ont accuei l l i le jugement « avec
déception » . « La requérante
a voulu établir que tous les conjoints qui ont
vécu dans une union durable – mariés ou
non – méritent la même reconnaissance et la
même protection lorsqu’ils sont confrontés
à une rupture », ont-elles souligné,
hier.
« Lola » a rencontré «
Éric » au Brésil dans les
années 90 alors qu’elle avait 17 ans. Ils se sont
fréquentés périodiquement
jusqu’à ce qu’elle emménage avec lui au
Québec, en 1995. Malgré des
difficultés éprouvées dès le
début de leur relation, ils ont eu trois enfants
ensemble et ont fini par se séparer
définitivement en 2001.
« Ni gagnant ni perdant »
Les avocats d’« Éric », Me Pierre
Bienvenu et Me Suzanne Pringle, ont pour leur part
été « impressionnés par la
rigueur de l’analyse et le raisonnement convaincant
» de la juge Hallée. « Notre client a
été entraîné contre son
gré dans un débat constitutionnel. Il est
évidemment satisfait du résultat, mais
notre client est avant tout un père dans ce
dossier. À titre de parent, il n’y a aujourd’hui
ni gagnant, ni perdant », a dit Me Bienvenu. Le
souhait le plus ardent d’« Éric » est
de fermer ce chapitre et de « restaurer l’harmonie
de sa famille », a ajouté son avocat.
C’est par choix personnel, parce qu’il « ne croit
pas à l’institution du mariage », que le
riche homme d’affaires ne voulait pas épouser sa
compagne. Et aussi parce qu’il ne voulait pas mettre son
entreprise en péril. La mère reçoit
une pension alimentaire de 411 000 $ par an pour ses
enfants. « Éric » met
également à sa disposition un chauffeur,
une maison de 2,5 millions de dollars ainsi qu’un budget
de 500 000$ pour la rénover, mais il en reste le
propriétaire. Cela n’est pas remis en question
ici. « Lola » s’est adressée aux
tribunaux pour recevoir une pension alimentaire pour
elle-même de 56 000$ par mois ainsi qu’une somme
forfaitaire de 50 millions de dollars. Elle voulait
aussi le partage de la valeur du patrimoine familial.
« Lola » demandait au tribunal de modifier
la politique publique du Québec à
l’égard des conjoints de fait, alors qu’«
il n’appartient pas au tribunal de
légiférer », rappelle la juge
Hallée. « S’il est loisible de
débattre la question de la meilleure politique
publique pour les conjoints de fait, l’arène
politique demeure le forum approprié pour un tel
débat », écrit-elle.
« L’impact de cette décision est important.
Elle reconnaît l’objectif du législateur de
respecter le libre choix de se marier ou non ainsi que
le caractère non discriminatoire des dispositions
du Code civil du Québec sur les droits et
obligations découlant du mariage » ,
souligne pour sa part le procureur Me Benoît
Belleau, qui représente la procureure
générale du Québec dans cette
cause.
Le party, euh, la partie n’est pas finie -
Patrick Lagacé
Cette
histoire qui a défrayé les manchettes
l’hiver dernier implique beaucoup de bling-bling. Des
gens riches, des millions, des fêtes
décadentes, des voyages à travers le
monde, du succès en brochette.
« Lola » demandait
une pension alimentaire mensuelle de 56000$ ainsi
qu’une somme de 50 millions à son ancien
conjoint.
Mais oubliez les devinettes sur l’identité du
riche homme d’affaires qu’est ce « Éric
». Oubliez le jetset. Oubliez la vie des gens
riches et célèbres. Oubliez une avocate
de la requérante, Anne-Marie Goldwater,
flamboyante et incendiaire, qui a paradé sa
cliente dans les médias comme une
attachée de presse de Loft Story.
Oubliez tout ça, et ça donne une
chronique un peu moins tape-à-l’oeil, je m’en
excuse profusément auprès des lecteurs
qui cherchent un peu de distraction en ces jours
pluvieux. Ça donne une chronique sur des
principes de droit un peu compliqués.
En droit, devant le juge, tout le tapage
médiatique et les millions en jeu ne sont qu’un
bruit de fond. La juge Carole Hallée, de la
Cour supérieure, devait trancher: lequel de
deux droits – le droit alimentaire d’un(e)
exconjoint(e) et la liberté de choix (de se
marier) – prime.
À la fin, la juge Hallée a suivi
à la lettre l’arrêt Walsh de la Cour
suprême, qui a statué en 2002, dans une
affaire de partage des biens entre anciens conjoints
de fait néo-écossais, en faveur de la
liberté de choix. La liberté de choix a
primé, dans son jugement.
Notons qu’ailleurs au Canada, selon les provinces, un
( e) conjoint(e) de fait, advenant une
séparation, est admissible à une pension
alimentaire, comme si elle ou il était
marié (e).
C’est ce que réclamait « Lola », au
fond, en contestant la constitutionnalité du
régime québécois qui encadre les
conjoints de fait : le statut de femme mariée.
Sans l’être. La juge Carole Hallée a dit
non
Ce n’est pas une grande surprise. Il y a quelques
mois, mon collègue Yves Boisvert y allait d’une
prédiction: la juge Hallée n’allait pas
« marier » de force un million de
Québécois.
« Ce qu’on i nvoquait, dit Raymonde LaSalle,
avocate en droit familial, c’est qu’en vertu de
l’article 15 de la Charte des droits et
libertés, les conjoints de fait sont victimes
de discrimination, parce qu’ils n’ont pas les
mêmes droits que des couples mariés.
»
Si un
couple marié se sépare, on partage
toutes sortes de choses. Le patrimoine acquis pendant
le mariage: maison, REER, fonds de pension, biens,
actifs divers. Le conjoint désavantagé
financièrement peut réclamer une pension
alimentaire pour lui (mais plus souvent pour elle).
Si des conjoints de fait – 34% des couples au
Québec – se séparent, c’est très
différent. On ne partage pas –
généralement – ni les REER, ni le fonds
de pension, ni la maison. Ce sont essentiellement les
enfants, si le couple en a, qui font l’objet de
débat. À moins qu’ils n’en aient convenu
autrement, entre eux, préalablement.
Le chum (mais plus souvent la blonde) n’a pas le droit
de réclamer une pension pour lui (ou elle),
comme « Lola » le faisait en contestant la
constitutionnalité du régime
québécois. Si le chum (ou la blonde)
était ontarien ou albertain ou
néo-écossais, il (ou elle) le pourrait.
Ce qui inquiète Me LaSalle, c’est que dans le
cas où des séparations de conjoints de
fait dérapent, audelà des guerres
civiles entre examoureux, ce sont les enfants qui
risquent de souffrir de la différence de niveau
de vie entre papa (qui vit dans une grosse maison,
disons) et maman (qui vit dans un 4 et demi, par
exemple).
Morale de cette histoi re, Mesdames (puisque c’est le
plus souvent vous que ces différences de
niveaux de vie affligent): parlez argent avant de
faire des enfants. On jase mariage (civil ou
religieux), contrat d’union civile ou de vie commune
avant de faire des enfants. Pas après.
Reste que la partie n’est pas finie. Me Goldwater va
porter la cause en appel, en Cour suprême. La
question de la discrimination envers les couples non
mariés n’est pas insignifiante.
Au fond, LA leçon de l’affaire « Lola
», c’est peut-être qu’être un couple
en union de fait ayant des enfants, c’est hasardeux.
Choisir ce régime, c’est l’équivalent
d’acheter une maison sans la faire inspecter.
Et c’est ce que « Lola » a fait, quand
elle a rencontré « Éric »,
quand elle a eu ses enfants.
Elle n’est pas la seule.
Une étude au secours des conjoints
de fait - Caroline Touzin
« Lola » n’est pas la seule à
défendre la cause des conjoints de fait au
Québec. Dans une étude publiée
cette semaine, un professeur de droit de
l’Université McGill propose un «
compromis » pour améliorer leur sort :
les conjoints de fait ayant des enfants ensemble qui
décident de se séparer devraient avoir
une « obligation alimentaire » l’un envers
l’autre.
PHOTO DANIEL ROLAND,
ASSOCIATED PRESS
Québec devrait adopter une obligation de verser
une pension alimentaire au conjoint de fait qui
obtient la garde de l’enfant, en plus de la pension
déjà versée à l’enfant,
recommande le professeur Robert Leckey dans une
étude sur le droit de la famille publiée
cette semaine par l’Institut de recherche en
politiques publiques.
« Le cas de " Lola" est exceptionnel, indique le
professeur, mais beaucoup de femmes vivant dans des
conditions plus modestes auraient pu voir leur vie
changer si " Lola" avait gagné. » Selon
le professeur Leckey, la juge Carole Hallée a
pris une « bonne décision » du
point de vue légal en déboutant «
Lola ». « Considérant les
précédents de la Cour suprême,
c’était prévisible », dit-il.
Toutefois, ce serait au législateur de revoir
la question des conjoints de fait pour adopter une
« saine politique publique », selon le
chercheur.
L’écart économique se creuse dans un
couple qui a de jeunes enfants. C’est souvent la femme
qui cesse de travailler pour s’occuper de la
progéniture. Dans un cas de séparation,
la dépendance économique de la femme
s’aggrave alors, explique le professeur de McGill.
C’est l’argument qu’a défendu la
Fédération des associations de familles
monoparentales et recomposées du Québec
( FAFMRQ) à titre d’intervenant au
procès de « Lola ». « Le
jugement du tribunal perpétue une grave
injustice. En ne reconnaissant pas
l’égalité de traitement entre les
enfants nés hors mariage et ceux nés de
parents mariés, le Code civil crée deux
catégories d’enfants basées sur le
statut civil de leurs parents », s’est
indignée Sylvie Lévesque de la FAFMRQ.
Sans faire référence à ce cas
précis, les enfants nés hors mariage qui
iront vivre chez leur mère en cas de
séparation se retrouvent souvent dans une
situation économique moins favorable ; la
mère ayant généralement – encore
aujourd’hui – un revenu inférieur au
père, ajoute Mme Lévesque.
Me Pratte insiste sur l’importance de la réputation
de Mulroney
COMMISSION
OLIPHANT
— L’avocat de Brian Mulroney a demandé au
commissaire Oliphant de garder en tête l’importance
de la réputation de son client au moment de
rédiger son rapport. Me Pratte a fait cette demande
au cours de sa plaidoirie finale devant la commission
Oliphant chargée de faire la lumière sur les
relations d’affaires de l’ancien premier ministre avec
Karlheinz Schreiber, qui a terminé hier une
étape importante.
PHOTO ADRIAN WYLD, LA
PRESSE CANADIENNE
Devant le commissaire Oliphant,
l’avocat de Karlheinz Schreiber, Me Richard Auger, a
réitéré la version de son client
selon laquelle une entente de lobbying a
été conclue entre Brian Mulroney et lui
quelques jours avant que ce dernier ne quitte son poste
de premier ministre. Ce qu’a catégoriquement
rejeté l’avocat de M. Mulroney.
« Je sais ce qu’un rapport d’enquête publique
peut faire dans la vraie vie à des honnêtes
citoyens. Même des grands serviteurs de
l’État, quand on en présente une image
injuste ou incomplète, se font stigmatiser. Ils ont
de la difficulté à trouver ou à
garder un emploi. Ils sont insultés dans des
hôpitaux ou dans des supermarchés. Vous devez
le vivre vous-même ou voir des gens que vous aimez
passer à travers pour savoir ce que ça veut
dire dans la réalité », a dit
l’avocat, qui a représenté Jean Pelletier
devant la commission Gomery sur le scandale des
commandites.
Me Pratte, qui a réclamé du juge une
approche équilibrée et équitable
envers Brian Mulroney, a reconnu à plusieurs
reprises que son client avait commis une erreur en
acceptant des dizaines de milliers de dollars de la part
de Karlheinz Schreiber. Il a toutefois affirmé
qu’il n’avait commis aucune faute ou geste illégal,
soit avant ou après avoir quitté son poste
de premier ministre.
Il a demandé au commissaire Jeffrey Oliphant de
considérer que M. Mulroney avait déjà
payé cette erreur très cher, dont en
étant « déclaré persona non
grata par le premier ministre, qui a dit à son
gouvernement, ses collègues du cabinet, aux membres
du parti, le parti pour lequel M. Mulroney a
travaillé pour plus de 50 ans, qu’il a
dirigé pendant 10 ans, qu’ils ne pouvaient pas
communiquer avec lui ».
M. Oliphant a répondu qu’il était
parfaitement conscient de l’impact que son rapport pouvait
avoir sur la réputation des personnes
impliquées dans la commission d’enquête.
Il a par
ailleurs qualifié la tâche qui l’attendait
d’« éléphantesque ». Pour
rédiger cette partie du rapport, qui est attendue
d’ici au 31 décembre prochain, il devra
réviser plus de 4800 pages de transcriptions, en
plus des milliers de pages fournies en preuve documentaire
au cours des quelque 30 jours de témoignage, par la
trentaine de témoins qui ont défilé
devant lui.
Les avocats de deux autres parties ont fait leurs
représentations finales au cours de cette
dernière journée de la partie des travaux de
la commission. Cette partie porte sur les faits touchant
la relation d’affaires entre MM. Mulroney et Schreiber. La
partie II, qui commence dans quelques jours, porte sur les
règles d’éthique qui devraient être
imposées aux titulaires de charge publique.
L’avocat de Karlheinz Schreiber, Richard Auger, a ouvert
la marche en remettant en doute la
crédibilité du témoignage de M.
Mulroney. « La preuve de M. Mulroney sur les
questions clés de cette enquête n’est
appuyée par aucun témoin crédible ou
document la corroborant », a dit l’avocat.
Me Auger a réitéré la version de son
client selon laquelle une entente de lobbying a
été conclue entre Brian Mulroney et lui
quelques jours avant que ce dernier ne quitte son poste de
premier ministre. L’avocat de M. Mulroney a
catégoriquement rejeté cette
possibilité.
Robert Houston, l’avocat de Fred Doucet, l’ancien bras
droit de Brian Mulroney devenu lobbyiste, a quant à
lui fait valoir que son client n’avait pas
été rémunéré 90 000 $
quelques semaines après son départ du
gouvernement pour la signature d’une entente de principe
entre Ottawa et la compagnie allemande Bear Head,
représentée à l’époque par M.
Schreiber.
L’homme aux trois enveloppes brunes
- ALAIN DUBUC
Brian Mulroney
s’est comporté d’une façon qui n’est pas digne
de la fonction de premier ministre d’un grand pays.
Même si la commission présidée par le juge
Oliphant, qui porte sur les sommes versées par l’homme
d’affaires Karlheinz Schreiber à Brian Mulroney,
termine à peine ses audiences, même si elle est
loin d’avoir produit son rapport, une conclusion saute
déjà aux yeux.
L’ex-premier
ministre
Brian Mulroney.
Malgré tous ses efforts, malgré une longue
déposition bien scénarisée, l’ancien
premier ministre ne réussira pas à
rétablir son image ternie et à convaincre la
population que, dans ses tractations avec M. Schreiber, il a
été un homme au-dessus de tout soupçon.
Dans la meilleure des hypothèses – c’est-àdire
en tenant pour acquis que la version de M. Mulroney soit tout
à fait exacte, qu’il ait dit toute la
vérité, et rien que la vérité –,
cette vérité est dévastatrice. Dans la
meilleure des hypothèses, le dossier est accablant pour
M. Mulroney.
À partir de ce qu’il a admis, directement ou non,
spontanément ou non, les gestes qu’il a faits dans
cette affaire montrent qu’il n’a pas fait preuve de prudence,
qu’il a manqué de jugement, et qu’il semble être
dénué des réflexes éthiques les
plus élémentaires. Il s’est comporté
d’une façon qui n’est pas digne de la fonction qu’il a
occupée, celle du premier ministre d’un grand pays.
Premièrement, au moment où il s’apprête
à quitter des fonctions, avec un horaire
extrêmement chargé, un premier ministre ne prend
pas le temps de recevoir un lobbyiste à la
réputation douteuse, sinon nauséabonde, comme le
montrera la suite des événements. La prudence la
plus élémentaire aurait dû amener M.
Mulroney à garder ses distances.
Deuxièmement, un ancien premier ministre, redevenu
récemment simple citoyen, ne rencontre pas ce
même lobbyiste dansune chambred’hôtel. Et quand
celui-ci lui offre de l’argent, en échange de services
à venir dont la nature reste toujours
désespérément confuse, il y aurait eu une
seule chose à faire, et c’est de sortir en courant.
Troisièmement, quand il a vu que ce paiement
était en « cash », 75 000 $ en billets de
1000 $ dans une enveloppe, tous les signaux d’alarme auraient
dû se déclencher. M. Mulroney a dit
hésiter avant d’accepter l’enveloppe. Mais il a dit oui
une deuxième fois et une troisième fois. Dans le
folklore de notre société, les enveloppes
garnies sont associées à l’évasion
fiscale et aux activités illicites. M. Mulroney ne
pouvait pas ne pas le savoir.
Quatrièmement, M. Mulroney a voulu cacher ses relations
avec M. Schreiber, quelqu’un, disait-il, avec qui il avait au
plus pris un ou deux cafés.
Cinquièmement, quand on dispose de sommes importantes,
toute personne sensée les confie à une
institution financière. M. Mulroney les a mises dans
des coffres-forts, ce qui prête flanc à des
soupçons de dissimulation. Surtout quand on apprend que
cet argent a été déclaré au fisc
seulement cinq ans plus tard, quand M. Schreiber
menaçait d’en révéler l’existence.
Sixièmement, grâce à d’habiles
négociations de son avocat avec le fisc, dont il dit ne
pas avoir connu la teneur, M. Mulroney a réussi
à ne payer des impôts que sur la moitié de
la somme. Un ancien premier ministre devrait payer ses
impôts au complet.
Si l’image de M. Mulroney est ternie, si les gens ont du mal
à le croire, ce n’est pas à cause d’un
quelconque acharnement médiatique. C’est à cause
des faits.
C’est d’une tristesse infinie. M. Mulroney a été
un excellent premier ministre. Il a fait de grandes choses: le
libre-échange, la TPS, des efforts sincères
envers le Québec. Mais au lieu de passer à
l’histoire comme l’homme des grandes réformes, on se
souviendra de lui comme de l’homme aux grosses enveloppes.
La volonté de ne pas savoir - YVE S BOISVERT
C’est un
spectacle gênant, à la fin. Je dis spectacle mais
je n’entends pas par là qu’il y a le moindre plaisir
à voir se confondre en balivernes un ancien premier
ministre qui, à bien des égards, a eu beaucoup
de mérite.
Brian Mulroney a quitté la salle mercredi et on pouvait
voir les miettes de son histoire traîner par terre.
Trouvez-vous qu’on vous a traité équitablement,
M. Mulroney? a demandé le commissaire.
Vraiment, oui, a répondu M. Mulroney, qui a
salué d’une poignée de main quelques procureurs.
Certains ont trouvé la scène complaisante. Je
l’ai trouvée dévastatrice. On venait très
méticuleusement de détruire la version de
l’ancien premier ministre et on lui demandait de confirmer que
tout avait été fait dans les formes.
Vous avez aimé la ciguë, M. Mulroney? –
C’était délicieux! On le voit mal, après
ça, aller se plaindre devant les tribunaux, comme l’a
fait Jean Chrétien après la commission Gomery.
Le juge Jeffrey Oliphant n’a pas le même
caractère et le contexte était moins hostile que
dans la commission Gomery. Et pourtant, autant le passage de
Jean Chrétien devant le commissaire Gomery a
été grinçant, autant il n’en est rien
sorti de tellement dommageable pour lui.
Tout au contraire, devant le juge Oliphant, il n’y a eu aucun
sarcasme, aucune pointe, aucune balle de golf, que des
échanges courtois, parfois même de l’humour.
Mais quel patient et méthodique travail de
déconstruction. Richard Wolson, le procureur de la
commission, est intraitable.
L’ancien premier ministre replaidait sans cesse les
mêmes arguments, répétait les mêmes
lignes, évitait les questions. Me Wolson reprenait
calmement.
Vous siégez à des conseils d’administration, M.
Mulroney, vous côtoyez des hommes d’affaires...
J’imagine que si quelqu’un a 225 000$, vous ne lui
conseilleriez pas de le laisser dormir dans un coffre-fort ou
un coffret de sûreté pendant six ans, sans
intérêt, ce ne serait pas une très bonne
stratégie financière, n’est-ce pas?
Et M.
Mulroney de répondre avec une blague: bien, l’an
dernier (avec la faillite de certaines institutions
financières et le krach boursier), c’en aurait
été une... Mais la blague tombe à plat.
Et puis, dans les moments difficiles, cette réticence
d’admettre les faits les plus évidents. Car bien
sûr, ces faits viennent étouffer son histoire,
mieux vaut ne pas les reconnaître.
Comme par exemple, le fait qu’il n’a finalement
déclaré que 112 500$, et non 225 000$. Il
pouvait le faire, tout était parfaitement légal:
en vertu des programmes du fisc, une personne peut faire une
divulgation volontaire après un certain nombre
d’années et ne déclarer que la moitié des
revenus qu’elle a « omis » de déclarer
quand c’était le temps. La logique est que ce
système incitera certains contribuables à
déclarer des revenus qu’autrement le fisc n’aura jamais
vus.
Légal, donc, mais difficilement conciliable avec la
version selon laquelle il n’a payé l’impôt que
quand il a encaissé l’argent de Schreiber, qui
n’était qu’une série d’avances. Les versements
ont eu lieu en 1993-1994. L’impôt a été
déclaré en 2000. Mais comme s’il avait
été omis dans ses déclarations de 1993,
1994, 1995. Était-ce omis ou encaissé
tardivement? Il y a évidemment un argument technique
voulant que M. Mulroney se soit trompé sur les
règles d’imposition des avances tout simplement : il
viendra.
M. Mulroney a donné instruction à ses avocats de
ne pas déduire les 45 000$ de dépenses qu’il
aurait pu réclamer pour son travail pour Schreiber et
ainsi réduire ses impôts. S’il y a un doute,
qu’il soit résolu en faveur du fisc, a dit M. Mulroney.
Cela ne l’a pas empêché de ne payer de
l’impôt que sur la moitié des sommes. Est-ce bien
ce qu’il appelle « payer tous ses impôts » ?
Légalement, certes.
Quand l’avocat Wolson tente de lui faire dire qu’il a dû
payer environ 50% des 112 500$ déclarés, M.
Mulroney dit qu’il n’en a « aucune idée ».
C’est son avocat fiscaliste qui s’en est occupé.
Comment se fait-il qu’il a déclaré des revenus
pour 1995? Aucune idée. Mais d’où votre avocat a
pris cela? Aucune idée.
M. Mulroney a laissé l’expert régler son
problème d’impôt et préfère ne rien
savoir. Sur ce sujet, mieux vaut qu’il n’ait pas trop
d’informations. À qui, comment et combien a-t-il
donné quand il a « dispersé » ces
225 000$? Ne s’en souvient plus: à la famille
élargie et immédiate après 2000. Tout le
reste est oublié.
C’est un spectacle gênant, à la fin. Je dis
spectacle mais je n’entends pas par là qu’il y a le
moindre plaisir à voir se confondre en balivernes un
ancien premier ministrequi, à biendes égards, a
eu beaucoup de mérite.
Il y a les enveloppes, bien sûr. Il y a aussi,
même s’il veut les oublier, les minimiser, ces
rencontres fréquentes avec Schreiber, pendant son
mandat de premier ministre, un homme douteux à sa face
même. Mais il y a surtout, aujourd’hui, cette histoire
légaliste et invraisemblable.
Et il y a cette phrase tellement énorme,
répétée comme un mantra ou comme une
prière pendant ses cinq jours de témoignage:
« Je n’ai jamais rien fait de mal dans ma vie sachant
que c’était mal. »
J’aimeraispouvoir endire autant, mais je ne me croirais pas.
Mulroney n’a payé des impôts que
sur la moitié des sommes
L’ancien
premier ministre n’a déclaré l’argent
reçu qu’une fois Schreiber arrêté
OTTAWA— BrianMulroney a décidé de
déclarer les sommes reçues de Karlheinz
Schreiber au fisc lorsque l’homme d’affaires germano-canadien
a été arrêté à Toronto en
1999. M. Mulroney a alors joint l’un des meilleurs avocats
fiscalistes au Québec, Wilfrid Lefebvre, de la firme
Ogilvy Renault, et lui a confié son dossier.
Le résultat a été abordé hier
à la commission Oliphant, et qualifié de «
très bon marché » par le juge Jeffrey
Oliphant lui-même. Cinq ans après avoir
reçu quelque 225 000$ en trois paiements de 75 000$
comptant étalés sur deux ans, M. Mulroney n’a
payé des impôts que sur la moitié de ces
sommes, soit 37 500$, et sur une période de trois ans.
L’avocat de l’ancien premier ministre, Guy Pratte, a
multiplié les objections hier, tandis que celui de la
commission, Richard Wolson, s’est aventuré sur ce
terrain glissant dans la dernière partie de son
contre-interrogatoire qui aura duré trois jours. Me
Pratte a entre autres fait valoir que cette entente avait
été conclue par un avocat en préservant
l’anonymat de son client, comme c’est la norme dans des
procédures semblables.
Le commissaire Oliphant a tenté de le rassurer. «
Je ne suis pas critique envers M. Mulroney, M. Wolson non
plus, a-t-il souligné. Une entente a été
conclue avec les gens du fisc tant au fédéral
qu’au provincial, et voici le résultat de l’entente.
Point final. »
Lorsqu’il avait témoigné au comité
parlementaire de l’éthique, Brian Mulroney n’avait pas
précisé qu’il avait joui d’une telle entente. Il
avait même laissé le député
bloquiste Serge Ménard lui dire qu’il avait
été « généreux avec le fisc
». Il avait alors plaidé qu’il avait
déclaré ses dépenses comme des revenus,
quitte à payer plus d’impôts, pour éviter
toute ambiguïté.
Le
témoin a maintenu cette version des faits, hier. Il a
été difficile pour MeWolson d’obtenir plus de
détails. Il a entre autres tenté de savoir
pourquoi l’ancien premier ministre s’était
prévalu du programme de divulgation volontaire,
normalement réservé aux contribuables qui ont
omis de déclarer certaines sommes. M. Mulroney
prétend que les milliers de dollars reçus
étaient des acomptes pour des services à rendre,
et qu’ils ne devaient être déclarés au
fisc qu’une fois le mandat terminé.
C’est l’arrestation de son partenaire d’affaires sur un mandat
d’Interpol qu’il l’a convaincu d’agir, a-t-il dit pour la
première fois devant la commission, hier. « Il
était très clair pour moi que Karlheinz
Schreiber allait créer un problème
d’impôts pour Brian Mulroney, a-t-il dit. Et une
personne accusée en Allemagne pour corruption,
pots-de-vin, fraude et évasion fiscale n’était
pas un enfant dans cette ligue. Alors, j’ai senti que
c’était le début d’une menace, c’est comme cela
que je l’ai perçu, et j’ai pensé qu’il serait
inapproprié pour moi de maintenir une association
formelle avec lui. »
Quant à la procédure suivie, a-t-il
répété à plusieurs reprises, il
ignorait tout des démarches entreprises par son avocat
fiscaliste, puisqu’il ne s’est pas mêlé du
dossier.
L’avocat de Karlheinz Schreiber, Richard Auger, prendra le
relais du contre-interrogatoire ce matin. Il sera suivi par
une demi-douzaine de brefs témoignages, dont celui de
deux fonctionnaires du ministère fédéral
duRevenu, qui seront appelés à clarifier
certaines questions fiscales restées en suspens.
Vu son état de santé, Karlheinz Schreiber ne
pourra vraisemblablementpas témoignerdemain, comme
prévu. Il a dû être opéré
d’urgence à la vésicule biliaire, la semaine
dernière, et il est présentement en
convalescence chez lui. Par contre, son avocat pourrait quant
à lui devoir plaider une requête visant à
laisser son client sous le coup d’une assignation à
comparaître, assurant ainsi qu’il ne soit pas
extradé vers l’Allemagne par le ministre de la Justice.
Rob Nicholson a promis de garder l’homme d’affaires au pays le
temps que la commission chargée de faire la
lumière sur ses liens commerciaux avec Brian Mulroney
aurait besoin de lui.
COMMISSION OLIPHANT : Charest n’a aucun souvenir
d’avoir rencontré Schreiber
— Jean Charest a
affirmé n’avoir aucun souvenir d’avoir rencontré
Karlheinz Schreiber ni d’avoir travaillé dans le dossier
Bear Head, malgré des preuves introduites à la
commission Oliphant qui semblent indiquer le contraire.
C’est ce qui ressort d’une transcription d’une entrevue
préliminaire d’environ deux heures menée par les
avocats de la commission le 9 mars 2009 à
Montréal. Le document a été
déposé hier matin en preuve.
Les procureurs de la commission ont questionné M. Charest
sur une série de rencontres relativement au projet
d’usine de véhicules blindés dans l’est de
Montréal, et remontant aux quatre mois de
l’été 1993, lorsqu’il était ministre de
l’Industrie et tentait sa chance pour devenir chef du Parti
progressiste-conservateur.
L’uned’elles, entreJeanCharest, l’ancien ministre responsable de
la région de Montréal, Jean Corbeil, le lobbyiste
et bon ami de Brian Mulroney, Fred Doucet, et l’homme d’affaires
germanocanadien Karlheinz Schreiber, aurait eu lieu le 26
août 1993, soit la veille du premier paiement de 75 000$
à 100 000$ par M. Schreiber à Brian Mulroney dans
une chambre d’hôtel de l’aéroport de Mirabel.
Or, dans chacun des cas, Jean Charest n’a pas nié
qu’elles aient pu avoir lieu. Il s’en est par contre tenu
à cette seule réponse: « No recollection
» (aucun souvenir).
« Je ne me souviens pas d’avoir eu aucune relation avec M.
Schreiber, a-t-il dit. Il est possible que je l’aie
rencontré, parce que je rencontre plusieurs personnes.
[…] Mais je n’ai pas de souvenir d’une rencontre avec M.
Schreiber sur ce sujet. »
Il a été plus catégorique par rapport
à d’autres notes de l’agenda de M. Schreiber, qui
semblent indiquer des rendez-vous avec Jean Charest les 13, 16,
17 et 21 juin 2003. La première date était le jour
où il a perdu la couronne conservatrice aux mains de Kim
Campbell, a-t-il noté. Quant aux trois autres : «
À ce point-là, j’étais incertain face
à mon avenir. Donc il aurait été inhabituel
pour moi de mener n’importe quel type d’affaires
gouvernementales. »
Les avocats de
la commission n’ont pas abordé la question du
financement de sa course à la direction. Lors de sa
première djournée de témoignage,
Karlheinz Schreiber a déclaré avoir donné
30 000$ en argent comptant à son frère, Robert
Charest, quelques jours avant le vote.
L’explication de Mulroney mise en doute
La commission Olipha nt doit dét e r miner pourquoi
Brian Mulroney a reçu entre 225 000$ et 300 000$
comptant de Karlheinz Schreiber dans les mois qui ont suivi
son départ du poste de premier ministre.
Après sept semaines, elle a donc terminé hier,
en matinée, ses audiences publiques dans le cadre de la
première partie de son mandat : la recherche des faits
de l’affaire. Karlheinz Schreiber pourrait toutefois
être appelé à témoigner de nouveau
le 3 juin. La commission doit aussi entendre à cette
date une requête visant à déterminer si
elle a toujours besoin de lui. Le ministre de la Justice, Rob
Nicholson, a accepté de surseoir à son
extradition pour qu’il puisse témoigner. Plus rien, en
principe, ne s’opposerait à son extradition vers
l’Allemagne, où il est accusé de corruption,
d’évasion fiscale et de fraude, et contre laquelle il
lutte au Canada depuis 10 ans.
Parmi les témoins ayant défilé à
la barrehier, l’ex-ambassadeurFred Bild a remis en doute la
version des faits de M. Mulroney, à l’effet qu’il a
rencontré des dirigeants chinois à l’automne
1993 pour leur parler de son idée de convaincre les
Nations unies d’acheter des véhicules blindés de
Thyssen, la compagnie allemande représentée par
Karlheinz Schreiber.
M. Bild a déclaré qu’il n’avait jamais entendu
parler de ces démarches, bien qu’il ait
été en poste à la même
époque. Or, selon lui, il est certain qu’il en aurait
eu vent, vu leur caractère hautement sensible et
inhabituel.
Un autre témoin, Christiane Sauvé de Revenu
Canada, a déclaré qu’il n’était pas rare,
en 2000, pour des contribuables se soumettant au programme de
divulgation volontaire pour des impôts payés trop
tard, de recevoir un rabais de 50%. Il a été
révélé cette semaine que M. Mulroney
n’avait payé de l’impôt que sur 50% des milliers
de dollars qu’il a admis avoir reçus de Karlheinz
Schreiber. I l a déclaré ces paiements six ans
plus tard, au moment où l ’ homme d’a f fai res
germano-canadien a été arrêté
à Toronto.
COMISSION OLIPHANT : UNE JOUTE ORATOIRE
MUSCLÉE
LES OMISSIONS
DE BRIAN MULRONEY LORS D’UN INTERROGATOIRE MENÉ EN 1996
ONTMEUBLÉ LA PREMIÈRE JOURNÉEDU
CONTREINTERROGATOIRE DE L’ANCIEN PREMIER MINISTRE DEVANT LA
COMMISSIONOLIPHANT. LAQUESTION AU COEUR DU DUEL D’HIER: M.
MULRONEY AURAIT-IL DÛ RÉVÉLER, IL
OTTAWA — L’avocat principal de la commission Oliphant a
laissé entendre hier que Brian Mulroney avait
tenté de cacher ses relations commerciales avec
Karlheinz Schreiber lors d’un interrogatoire auquel ont
procédé les avocats du gouvernement en 1996.
Le contre-interrogatoire mené par Me Richard Wolson
s’est ouvert hier matin, à la commission Oliphant, sur
un air de duel entre le témoin, l’ancien premier
ministre du Canada, et ce procureur dont la fermeté a
épaté la galerie lors du témoignage de
Karlheinz Schreiber, il y a quelques semaines.
Dès le début, les deux hommes ont croisé
le fer sur les intentions de Brian Mulroney lors de cet autre
interrogatoire, qui a eu lieu dans le cadre de la poursuite en
diffamation intentée par Brian Mulroney contre Ottawa,
en 1995. M. Mulroney reprochait à la GRC et au
ministère de la Justice de l’avoir accusé, dans
une lettre envoyée aux autorités suisses,
d’avoir tenté de frauder le gouvernement avec la
complicité de Karlheinz Schreiber. Le dossier s’est
soldé par une entente à l’amiable et le
plaignant a obtenu un dédommagement de 2,1 millions.
Me Wolson a commencé par faire admettre à M.
Mulroney que cet interrogatoire ne portait pas uniquement sur
Airbus, mais également sur Bear Head et sur MBB
Helicopters. « Ça pourrait, en effet, être
exact, a convenu Brian Mulroney. Mais je mentionnerais en
passant que, dans mon esprit, c’était concentré
sur Airbus, et je pense aussi dans l’esprit de tous les
Canadiens. »
Puis, le procureur et M. Mulroney ont débattu de la
question de savoir si, oui ou non, ce dernier avait
tenté de cacher le fait qu’il avait reçu, dans
les mois précédant l’exercice, 225 000$ en
espèces en trois versements dans des hôtels de
Montréal et de New York.
À la question de savoir s’il était «
resté en contact avec Karlheinz après avoir
quitté le poste de premier ministre », M.
Mulroney avait alors répondu: « De temps en
temps, pas très souvent. Quand il passait par
Montréal, il m’appelait. Nous prenions une tasse de
café. Je pense, une fois ou deux. »
« La nouvelle, si quelqu’un la rapportait,
n’était pas que vous aviez bu une tasse de café
avec cet homme, a protesté Me Wolson hier.
C’était que vous étiez entré dans une
relation commerciale avec lui, où il vous a payé
en argent comptant dans une chambre d’hôtel. »
« Vous
n’avez donné à la personne qui vous interrogeait
qu’une partie de l’histoire, a-t-il ajouté. La partie
que vous n’avez pas donnée, c’est quand vous prenez
l’argent [...]. Pourquoi pas ? Pourquoi n’avez-vous pas
donné toute l’histoire ? »
Brian Mulroney a donné la même réponse
qu’il avait donnée la veille à son avocat.
« On ne m’a posé aucune question aussi simple que
celle-ci: "Avezvous eu une relation commerciale quelle qu’elle
soit avec M. Schreiber ?" La réponse aurait
été oui. »
M. Mulroney, lui-même avocat, a fait valoir que, dans le
cadre d’un interrogatoire avant défense au
Québec, il n’avait pas à divulguer
volontairement des informations si on ne lui avait pas
posé de questions précises.
« Je pense que vous avez raison, vous n’avez pas
à vous lancer dans des discours lors d’interrogatoires
», a concédé Richard Wolson.
Le procureur a toutefois ajouté que, « lorsqu’on
vous demande: "Est-ce que vous avez gardé contact avec
M. Schreiber après avoir quitté le poste de
premier ministre?" et que vous [répondez] que vous
l’avez vu deux fois pour une tasse de café, et que vous
soulignez ce qui est arrivé quand vous avez bu ce
café, incluant le fait qu’il vous a dit qu’il a
embauché [Marc] Lalonde et qu’il vous dit qu’il pense
à intenter des poursuites... Vous devriez être
exhaustif et [...] dire: oui, j’ai eu une relation avec lui...
»
Mais Brian Mulroney a maintenu sa version des faits. Il a
même ajouté que le procureur du gouvernement,
l’avocat montréalais Claude-Armand Sheppard,
l’interrompait continuellement dans ses réponses.
« N’importe qui ayant une quelconque expérience
en cour ou dans le système judiciaire et qui lit cette
transcription, la première chose par laquelle il sera
frappé – et je dis cela en tout respect – est la
manière complètement décousue de cet
interrogatoire », a-t-il lancé.
La commission d’enquête Oliphant est chargée
d’expliquer pourquoi M. Mulroney a reçu des sommes
d’argent dans des chambres d’hôtel deMontréal et
deNew York, dans les mois qui ont suivi son départ du
poste de premier ministre. M. Schreiber affirme que
c’était pour que M. Mulroney fasse du lobbying au
Canada pour le projet Bear Head de la société
allemande Thyssen. M. Mulroney prétend qu’il devait
plutôt convaincre les dirigeants internationaux de la
valeur des véhicules blindés de Thyssen.
Le cont re - i nter rogatoi re de M. Mulroney se poursuit
aujourd’hui et mardi.
COMMISSION OLIPHANT : Mulroney a hésité
à être payé en espèces
L’ancien
premier ministre a raconté en détail la
première rencontre qu’il a eue avec Schreiber
« J’ai hésité (à accepter de
l’argent comptant) parce que c’était ma première
sortie depuis que j’avais quitté mes fonctions de
premier ministre et c’était la première fois que
cela m’arrivait. »
— Brian Mulroney affirme avoir « hésité
» quand Karlheinz Schreiber lui a offert une enveloppe
d’argent comptant de 75 000 $ en août 1993 pour retenir
ses services afin de promouvoir un projet de fabrication de
véhicules blindés légers.
L’ex-premier
ministre
Brian Mulroney a répondu hier aux questions du
procureur principal de la commission Oliphant, Richard
Wolson.
Mais l’ancien premier ministre n’a pas eu la même
hésitation lorsque le controversé homme
d’affaires germanocanadien lui a remis d’autres enveloppes
d’argent comptant à l’occasion de deux rencontres
subséquentes.
Au quatrième jour de son témoignage devant la
commission Oliphant, hier, l’ancien premier ministre a
raconté en détail la première rencontre
qu’il a eue avec Karlheinz Schreiber après avoir
quitté le pouvoir en juin 1993.
Cette rencontre d’une trentaine de minutes s’est
déroulée dans un hôtel de Mirabel,
à la demande de M. Schreiber, le 27 août 1993. M.
Schreiber avait choisi ce lieu pour rencontrer M. Mulroney
parce qu’il s’apprêtait à prendre un vol en
direction de l’Allemagne.
M. Mulroney a indiqué qu’il n’avait pas encore de
résidence permanente à Montréal et qu’il
avait loué un chalet à l’Estérel, dans
les Laurentides, dans l’intervalle. Mirabel se trouvait donc
sur son chemin de retour à la maison.
Deux pol ic iers accompagnaient M. Mulroney pour assurer sa
sécurité, ce qui est chose courante pour un
ancien premier ministre qui a quitté le pouvoir. Les
agents n’étaient pas présents dans la
pièce durant la rencontre.
« J’ai hésité ( à accepter de
l’argent comptant) parce que c ’était ma
première sortie depuis que j’avais quitté mes
fonctions de premier ministre et c’était la
première fois que cela m’arrivait. J’aurais dû
lui dire que je serais prêt à lui offrir mes
services, mais que j’avais besoin d’être payé par
chèque. Malheureusement, je ne l’ai pas dit. C’est la
genèse de mes problèmes d’aujourd’hui. C’est mon
erreur », a dit M. Mulroney.
« Quand vous avez hésité, vous l’avez fait
parce que c’était votre instinct », lui a alors
demandé le procureur principal de la commission,
Richard Wolson.
« J’ai hésité parce que j’ai certainement
eu l’impression que c’était inhabituel », a
répondu M. Mulroney.
Selon l’ancien premier ministre, Karlheinz Schreiber a alors
affirmé: « Je suis un homme d’af fai res i
nternat ional . Je transige uniquement en argent comptant.
»
M. Mulroney a alors affirmé qu’il était courant,
à cette époque, que des entreprises
européennes tentent d’influencer des décisions
des gouvernements en offrant des cadeaux.
« Il était connu que les entreprises
européennes avaient une approche différente, en
brassant des affaires à l’échelle
internationale, que des entreprises nord-américaines.
J’étais au courant, de manière
générale, que les pratiques n’étaient pas
identiques » , a dit M. Mulroney.
Il a ajouté qu’aucun autre homme d’affaires d’envergure
internationale ne lui avait remis de l’argent comptant comme
l’a fait M. Schreiber à trois reprises dans trois
hôtels différents, deux dans la région de
Montréal et l’autre à New York.
Durant cette première rencontre à Mirabel,
survenue un mois après que M. Mulroney eut
démissionné de son poste de premier ministre, M.
Schreiber a d’abord informé M. Mulroney qu’il avait
retenu les services de l’avocat Ian Scott pour intenter une
poursuite contre le gouvernement fédéral parce
que le projet visant à construire une usine de
construction de véhicules blindés légers
au Cap-Breton, également connu sous le nom de Bear
Head, avait échoué.
« Je
lui ai dit qu’il avait le droit de le faire dans un pays
démocratique comme le nôtre. À ce
moment-là , j e croyais que la rencontre sera it de
courte durée », a expliqué M. Mulroney.
Selon M. Mulroney, M. Schreiber lui a alors offert de
promouvoir les intérêts de l’entreprise
allemande Thyssen à l’étranger. Il lui a
montré une brochure des produits de cette entreprise
avant de lui remettre une enveloppe d’argent comptant.
M. Mulroney a indiqué avoir pris l’enveloppe dans ses
mains et repris la route avec les policiers en direction de
son chalet loué. Une fois rendu chez lui, il a
compté les billets contenus dans l’enveloppe avant de
les mettre dans un coffre-fort appartenant à sa femme
Mila.
Selon M. Mulroney, M. Schreiber ne lui aurait pas
donné d’instructions précises au sujet de son
mandat durant la première rencontre, mais l’ancien
premier ministre a dit avoir pris sur lui la tâche de
tester l’intérêt des Nations unies et d’abord
des cinq membres permanents du Conseil de
sécurité de l’ONU – la Chine, la Russie, la
France, les États-Unis et la Grande-Bretagne –
d’acheter des véhicules légers de Thyssen pour
les missions de paix de l’ONU.
L’argent dans un coffre-fort
Quant aux deux autres rencontres qu’il a eues avec M.
Schreiber – le 17 ou 18 décembre 1993 à
l’hôtel ReineÉlizabeth à Montréal
et le 8 décembre 1994 à l’hôtel Pierre
à New York –, M. Mulroney a indiqué qu’il ne
s’attendait pas à recevoir d’autres paiements. Il n’a
pas cru bon à l’époque de déposer
l’argent dans un compte en banque. Il a déposé
la somme remise à Montréal dans le coffre-fort
de sa résidence. La somme remise à New York a
été déposée dans un coffre-fort
dans cette ville.
Pourquoi n ’ a - t-i l j ama i s déposé tout
cet argent à la banque ? a demandé Richard
Wolson. Brian Mulroney a indiqué que cela ne lui
avait jamais eff leuré l’esprit et qu’avec le recul,
il s’agissait d’une erreur.
Les r encontres avec M. Schreiber ont été
organisées par l’entremise de Fred Doucet, ancien
proche collaborateur de M. Mulroney.
Plus tôt en matinée, M. Mul roney a i
ndiqué avoi r rencontré à deux reprises
M. Schreiber durant son dernier mois au pouvoir à
titre de premier ministre, en juin 1993.
Malgré tout, M. Mulroney a tenté de nouveau de
minimiser les liens qu’il a eus avec M. Schreiber avant de
quitter le pouvoir.
Jeudi, M. Mulroney a soutenu qu’il avait entretenu des
« relations périphériques » avec
cet ex-marchand d’armes international. Hier matin, il a
utilisé cette même expression, mais en
précisant qu’elle n’avait rien de condescendant.
Mais le procureur principal de la commission, Richa rd
Wolson, s’est demandé comment M. Mul roney pouvait
utiliser une telle description quand il avait pris le temps
de rencontrer M. Schreiber à deux reprises en juin
1993 – le 3 juin à son bureau de la colline
parlementaire et le 23 juin à la résidence
d’été du premier ministre, deux jours avant
son départ du pouvoir – alors qu’il s’apprêtait
à quitter ses fonctions.
« Vous aviez un horaire très chargé en
juin 1993, mais vous aviez réussi à garder du
temps pour vos relations périphériques
», a lancé M. Wolson. Des photos officielles
ont d’ailleurs été prises à l’occasion
de ces deux rencontres.
M. Mulroney a simplement acquiescé à cette
remarque.
La
demi-grossesse de M. Mulroney
Ce que je crois,
c’est qu’une bonne raison d’accepter de l’argent comptant est
généralement de ne pas le déclarer à
l’impôt, même quand on fait des millions.
Je commence par des excuses. Dans ma chronique d’hier, je n’ai
pas rendu fidèlement le témoignage de Brian
Mulroney, en 1996, au sujet de ses liens avec Karlheinz
Schreiber.
La question de savoir si M. Mulroney a dit la
vérité au cours de ce témoignage est une
des interrogations au coeur de la commission
d’enquêteOliphant. Il en a été question hier
et, une fois de plus, M. Mulroney a dit qu’il avait donné
des réponses parfaitement honnêtes pendant cet
interrogatoire sous serment. On en jugera.
Il a reproché aux médias (dont moi) d’avoir sorti
de son contexte ou déformé un passage clé
de ce témoignage, celui où il dit « I had
never had any dealings with Mr Schreiber ».
J’ai traduit incorrectement ce passage comme voula nt dire qu’il
n’a jamais eu affaire à M. Schreiber. M. Mulroney signale
qu’il parlait au plusque-parfait dans le contexte d’un
interrogatoire sur l’affaire Airbus. Il fallait donc comprendre,
dit-il, qu’il n’avait jamais eu affaire à M. Schreiber en
rapport avec l’affaire Airbus.
Mais pour autant, on peut difficilement croire qu’il a
été transparent sur le sujet de ses relations.
Voici des extraits de l’interrogatoire, mené par l’avocat
Claude-Armand Sheppard, qui représentait le gouvernement,
le 17 avril 1996. La traduction est de moi (mais on peut lire la
transcription complète de cette journée à
www. cbc. ca / fifth/ moneytruthandspin/transcript_ april17.
pdf).
Question : « Avez-vous maintenu le contact avec M.
Schreiber après avoir cessé d’être premier
ministre ? »
Réponse : « Bien, de temps en temps, pas
très souvent, quand il passait par Montréal, i l
m’appelait . Nous al l ions prendre un café, je crois,
une ou deux fois. Et il me disait qu’il continuait à
pousser sur son projet ( Bearhead), qu’il tentait de convaincre
le nouveau gouvernement. »
M. Mulroney ne parle pas de ses visites dans des chambres
d’hôtel ni du fait qu’il avait un mandat pour veiller aux
intérêts de M. Schreiber contre des avances de 225
000$. Quand il le rencontre au Reine-Élizabeth, c’est
pour parler politique et affaires, 30, 40 minutes. On sait
maintenant qu’il y a eu un versement.
Plus loin, l’interrogatoire de 1996 se poursuit et M. Mulroney
parle de l’affaire Airbus. On sait que M. Mulroney poursuivait
le gouvernement fédéral et la GRC à hauteur
de 50 millions, pour les allégations non fondées
à son sujet contenues dans une demande d’entraide aux
autorités suisses. En particulier, on alléguait
que M. Mulroney avait reçu des commissions
secrètes de l’avionneur (le gouvernement s’est
excusé et la GRC a clos son enquête après
des années en disant qu’il n’y avait aucune preuve de
cela). L’interrogatoire servait à préparer la
défense du gouvernement dans cette poursuite de M.
Mulroney.
« Ce qui me préoccupait, dit M. Mulroney en 1996,
dans la mesure où je n’avais jamais entendu parler du
sujet d’Airde possibles transactions entre M. Schreiber et lui
uniquement au sujet d’Airbus. On en jugera également.
C’est
peut-être clair pour Brian Mulroney, mais ça ne
l’est pas pour tout le monde.
Même en admettant l’interprétation de M. Mulroney,
il n’a pas été complètement honnête
sur la nature de ses relations avec M. Schreiber. Quand on lui
demande, en 1996, s’il a continué à voir M.
Schreiber après avoir quitté le 24, Sussex, il dit
qu’il l’a vu de temps en temps, une ou deux fois, en allant
prendre le café.
En 1996, le jour de cet interrogatoire, selon ce que dit M. bus
de ma vie, ce qui me préoccupait étaient les
faussetés extraordinaires et les injustices qui me
mettaient en cause. (...) Comment cela pouvait-il arriver au
Canada ? (...)
« Et le fait que M. Schreiber ait pu ou pas avoir des
transactions d’affaires (business dealings) de quelque sorte que
ce soit n’était pas ma principale... Ma principale
préoccupation. Je n’avais jamais eu aucune transaction
avec M. Schreiber ( I had never had any dealings with Mr
Schreiber). »
Pour M. Mulroney, il est clair que cette phrase n’est pas
générale, mais réfère directement
à Mulroney maintenant, il était pourtant sous
contrat avec M. Schreiber: il a un mandat pour veiller à
ses affaires et il a reçu 225 000 $.
Il dira qu’on ne lui a pas posé toutes les questions
qu’il fa l lait . Ne doit-on pas di re toute la
vérité, selon le serment d’usage ?
Comme a dit l’auteur William Kaplan à la commission, d’un
premier ministre, on s’attend à plus de transparence.
M. Mulroney nous dit que cet argent était une simple
avance. Or, l’avance n’est imposable que quand elle est
encaissée. Ce n’est que cinq ans plus tard, et dans la
même année, qu’il a subitement encaissé
l’argent de Schreiber, qui dormait sans intérêt
dans des coffres-forts ou de sûreté.
Étonnant, non ?
Difficile à croire, oui. Comme j’ai grand peine à
croire à cette histoire internationale tellement floue
où M. Mulroney va d’un président mort à
l’autre pour faire la promotion d’une flotte de chars
blindés de fabrication allemande aux couleurs de l’ONU.
Le voici dans quatre pays qui fabriquent eux-mêmes des
chars. Mais Mitterrand trouve son projet « génial
».
M. Mulroney a fini la journée par ces paroles: «
J’ai fait une erreur significative, M. le commissaire, je la
regrette et je l’ai payée très cher. Mais dans ma
vie, je n’ai pas encore rencontré un Canadien qu i , dans
le cours d’une vie active et occupée, n’en a pas commis.
»
C’est vrai, M. Mulroney, on en commet tous. Mais ce que je
crois, c’est qu’une bonne raison d’accepter de l’argent comptant
est généralement de ne pas le déclarer
à l’impôt, même quand on fait des millions.
C’est d’habitude le but de « l’erreur de jugement »
qui consiste à accepter des billets au lieu des
chèques. Une faute qui serait pardonnée depuis
longtemps si elle avait été avouée.
Les cas de demi-grossesse sont très rares, M. Mulroney.
Mulroney
s’en prend aux médias
Les critiques
à l’endroit des journalistes étaient
présentes dans presque tous les aspects du
témoignage de l’ancien premier ministre, hier.
OTTAWA— La deuxième journée de témoignage
de Brian Mulroney devant la commission Oliphant a
été marquée par ses critiques virulentes
de la responsabilité des médias dans le calvaire
qu’il dit endurer avec sa famille depuis le début de
l’affaire Airbus.
Brian
Mulroney a éclaté en sanglots, hier devant la
commission Oliphant, en tentant de décrire les effets
qu’avait eus sur sa famille et lui la lettre de demande
d’assistance que la GRC a envoyé aux autorités
suisses en 1995.
Les critiques à l’endroit des journalistes
étaient présentes dans presque tous les aspects
de son témoignage, hier. Ainsi, ces « grands
enquêteurs », comme il en a désigné
certains d’un ton ironique et amer, ont mal
interprété ses propos en écrivant qu’il
avait nié avoir entretenu des relations d’affaires avec
Karlheinz Schreiber, dans un témoignage en 1996, et ils
se sont trompés en disant qu’il avait payé ses
impôts en retard.
Pour cet ancien premier ministre, l’émotion a atteint
son comble lorsqu’il a éclaté en sanglots en
tentant de décrire les effets qu’avait eus sur sa
famille et lui la lettre de demande d’assistance que la GRC a
envoyée aux autorités suisses en 1995. Le
gouvernement canadien, qui a dû par la suite payer un
dédommagement de 2,1 millions à Brian Mulroney,
l’accusait d’avoir reçu des pots-devin pour l’achat de
34 appareils Airbus par Air Canada en 1988.
Sanglots
«M. le commissaire, Nicolas avait 10 ans. Et
il...» a-t-il tenté d’articuler, mais sans y
parvenir. Son avocat Guy Pratte, qui a terminé son
interrogatoire de deux jours hier, venait de lui demander:
«C’est évident que ce n’est pas facile pour vous.
Alors je vais juste vous demander si vous sentez qu’il est
approprié de décrire plus en détail
l’impact sur votre famille.»
Quelques minutes plus tard, l’équipe de communications
de l’ancien premier ministre a publié un
communiqué de presse pour dire que c’était la
vue de deux journalistes qui enquêtent activement dans
son dossier depuis plusieurs années, en train de rire
dans l’assistance, qui l’avait mené à ainsi
perdre la maîtrise de luimême. Les deux
journalistes en question, l’un de CBC, l’autre du Globe and
Mail, ont nié cette accusation.
Au cours de cette seconde journée de témoignage,
M. Mulroney a entre autres expliqué pourquoi il avait
déclaré cinq ans plus tard les 225 000$ en
argent comptant qu’il admet avoir reçu dans des
chambres d’hôtel de Montréal et de New York, dans
les mois qui ont suivi son départ du poste de premier
ministre. M. Mulroney s’était alors prévalu du
programme de divulgations volontaires, qui permet à des
contribuables qui ont omis de déclarer certains revenus
de rectifier le tir par la suite. Une enquête du Globe
and Mail et de CBC avait révélé cette
information en 2007.
Selon le
témoin, il ne s’agissait pas d’une erreur, encore moins
d’une omission. Le temps était simplement venu pour lui
de déclarer comme revenus les sommes versées par
Karlheinz Schreiber qui, selon lui, étaient des
acomptes ( retainers) pour services à rendre. Il n’a
pas précisé pourquoi ces sommes étaient
devenues à ce moment précis sujettes à
une déclaration d’impôt. Il n’a pas, non plus,
répété ce qu’il avait
déclaré devant le comité parlementaire de
l’éthique, en décembre 2007, à savoir que
c’est l’arrestation de Karlheinz Schreiber, en 1999 à
Toronto, qui l’avait convaincu de le faire.
La question-clé
« J’ai payé mes impôts quand ils sont
devenus dus et exigibles. Donc, je vois parfois des choses
dans les médias qui disent que j’étais en retard
pour mes impôts... Je connais quelqu’un qui serait en
désaccord avec cela », a néanmoins tenu
à préciser M. Mulroney.
Quant à son interrogatoire dans sa cause de diffamation
contre le gouvernement, en 1996, et dans lequel il n’a pas
mentionné les paiements en question, il s’est
défendu d’avoir induit les procureurs du gouvernement
en erreur. « Personne ne m’a posé la
question-clé », a-t-il souligné.
L’existence de ces paiements a été
révélée dans le Globe andMail
après cet interrogatoire et donc après le
règlement à l’amiable avec le gouvernement
fédéral.
Mais « encore ce matin, dans un quotidien canadien
majeur, je me fais reprocher par un chroniqueur politique
d’avoir induit la cour en erreur par rapport à cet
élément en particulier », a encore une
fois ajouté l’ancien premier ministre.
« C’est ce contre quoi nous devons nous battre...
» a-t-il conclu, s’adressant au commissaire Jeffrey
Oliphant.
Les audiences de cette commission d’enquête
chargée de faire la lumière sur ses relations
commerciales avec l’homme d’affaires Karlheinz Schreiber se
poursuivent aujourd’hui, à 10h30, avec le
contre-interrogatoire de M. Mulroney par l’avocat principal de
la commission, Richard Wolson. À lire aussi, en page
A11, la chronique de Vincent Marissal :
La causerie de M. Mulroney - YVES
BOISVERT
Mais il a
très peu parlé de l’affaire. Quelle affaire,
déjà? Ah oui ! pardon, les enveloppes, cet
Allemand, oui, bien sûr.
C’est moins le témoig nage de Bria n Mul r oney qu’ u ne
sorte de causerie au coin du feu. L’ancien premier ministre
raconte plus qu’il ne dépose. Le propos est
émaillé d’anecdotes plaisantes, de blagues
d’autodérision suivies de vantardise contenue sur fond
d’exploits internationaux…
On jurerait que Brian Mulroney a repris la tournée de
promotion de ses Mémoires, brutalement interrompue par
cette malheureuse affaire.
Quelle affaire, déjà? Ah oui ! cette crapule
allemande qui jouait les hommes d’affaires. Les dollars dans des
enveloppes, les chambres d’hôtel. Oui.
Mais rapidement, M. Mulroney balaie cette mouche et reprend le
récit de ses aventures.
Un long plaidoyer pro domo, comme il se doit. Il n’est pas tant
destiné à séduire le commissaire
qu’à re-sculpter sa propre statue dans l’histoire
canadienne. Laissez-moi vous dire qui est Brian Mulroney, sa
vie, son oeuvre. Ne me réduisez pas à ces
misérables transactions… Ce n’est pas moi, ça !
Il nous a expliqué comment fonctionne l’ONU, il nous a
dit qu’il a été un des trois hommes politiques
étrangers remerciés officiellement par le
chancelier allemand Helmut Kohl après la
réunification, il nous a raconté des anecdotes (
Brian Mulroney adore les anecdotes) sur Pierre Trudeau, sur sa
femme Mila, sur des grands de ce monde, il a blagué…
Mais il a très peu parlé de l’affaire. Quelle
affaire, déjà ? Ahoui ! pardon, les enveloppes,
cet Allemand, oui, bien sûr. Quand il l’a connu, il
n’était pas un fugitif de la justice allemande, mais un
homme d’affaires avec un projet potentiellement créateur
d’emplois pour la NouvelleÉcosse : une usine de chars
légers. Il cherchait l’appui des gouvernements, rien de
mal à ça.
Comme il n’y avait rien de mal à recevoir de l’argent de
lui, une fois qu’il avait quitté le poste de premier
ministre.
Si seulement il avait exigé des chèques, nous n’en
serions pas là.
À cause de cette erreur, il le concède, «
des gens raisonnables peuvent entretenir des soupçons
légitimes » sur la nature de cette transaction:
trois versements de 75 000$ en espèces ( Karlheinz
Schreiber dit 300 000$ en versements de 100 000$).
Erreur grave mais essentiellement technique, nous dit-il en
somme. Car rien d’illégal ou d’incorrect n’a
été commis. Même Schreiber ne prétend
pas qu’il s’agissait de pots-de-vin. Seulement des avances pour
faire avancer le projet d’usine de chars – lui dit au Canada,
Mulroney dit à l’international.
Oui, mais pourquoi alors cet entêtement à cacher
les transactions, qui remontent à 1993 et 1994, a
demandé son avocat, Guy Pratte.
Parce qu’il
était encore sonné par les allégations
concernant l’affaire Airbus. En 1995, le gouvernement canadien
alléguait dans une lettre confidentielle aux
autorités suisses que M. Mulroney avait empoché
des pots-de-vin sur la vente d’avions à Air Canada, en
1988. M. Mulroney, informé de la requête
policière, avait poursuivi le gouvernement, qui
s’était excusé et avait payé ses frais en
1997. La GRC a par la suite dit que l’enquête était
terminée et que M. Mulroney n’était pas en cause.
Mais sa famille et lui sont « marqués pour la vie
», a-t-il dit, et on n’a pas de peine à le croire.
Alors, admettre cette transaction privée risquait de
soulever de nouveaux doutes et il ne voulait pas.
L’explication est peu crédible, car M. Mulroney ne l’a
pas cachée seulement au public. Il ne l’a
déclarée à l’impôt que cinq ans
après le fait, quand les enquêtes journalistiques
risquaient de la faire éclater au grand jour.
Il nous reste aussi à obtenir des explications
crédibles sur le fait qu’en 1996, interrogé sous
serment dans le cadre de sa poursuite contre le gouvernement, il
a dit n’avoir jamais eu affaire avec Schreiber. On sait que ce
n’est pas vrai.
Pour l’essentiel, le témoignage est identique à
celui livré au comité des Communes en 2008. En
plus personnel et en plus facile encore.
Pourquoi ? Pa rce que M. Mulroney a demandé et obtenu
d’être d’abord interrogé par son propre avocat.
C’est une option ouverte à tous dans les règles de
la commission et si personne ne l’a demandé, personne ne
s’est opposé à la demande de M. Mulroney.
L’avantage de cette stratégie est qu’elle permet à
M. Mulroney de camper le décor. Le contexte, comme il
dit. De s’installer confortablement dans un film dont il est le
héros et le réalisateur. C’est mieux que de
commencer sur la défensive, comme une sorte
d’accusé qu’il est sans le titre. Car au fond, c’est le
sujet de cette commission: sa moralité.
Sans compter que cette commission n’intéresse
guère les Canadiens, avec ses références
répétitives à des hommes morts et des vieux
débats d’un autre millénaire. Deux jours
d’interrogatoire ronflant, ponctués de quelques
protestations, auront réussi à
désintéresser ceux qui n’ont pas changé de
poste.
Quand la vraie partie commencera, les gradins seront
dégarnis.
Je suis surpris, donc, que le procureur de la commission,
Richard Wolson, ne se soit pas opposé à cette
demande. Mais comme les règles le permettent, un
débat oiseux aurait pu s’ensuivre. Les procureurs tentent
généralement, avec raison, d’éviter tout
débat qui risquerait de faire dérailler leur
commission. Sur le fond, ça ne changera rien, les vraies
questions vont venir à la fin de la semaine.
On a vu de quoi est capable le procureur Wolson avec Schreiber.
La causerie tire à sa fin. Sur le fond, cependant, rien
n’indique que cette commission découvrira quoi que ce
soit d’important qu’on ne savait déjà avant le
début.
Mais comme aimait à le dire M. Mulroney, c’est à
la fin de la veillée qu’on voit les meilleurs danseurs.
Il se fait tard, justement.
Mulroney quitte la salle avec un large sourire
— Brian Mulroney
a quitté la salle d’audience de la commission Oliphant
avec un large sourire et accompagné de sa femme Mila,
hier, après six jours d’un témoignage qui, au
départ, ne devait en durer que trois ou quatre.
Brian
Mulroney (au centre) a été
contre-interrogé pendant environ quatre heures par
l’avocat de Karlheinz Schreiber, Me Richard Auger (à
droite), hier. À gauche, l’avocat principal de la
commission, Richard Wolson.
À l’invitation du commissaire Jeffrey Oliphant, M.
Mulroney a convenu avant de quitter la barre des témoins
que la commission avait été juste envers lui.
« C’est précisément ce que je pense,
monsieur le commissaire, a-t-il dit. Tant vous que l’avocat
principal de la commission, Richard Wolson, et ses
collègues et d’autres membres du groupe m’ont
traité de manière très juste et avec
beaucoup de respect. »
Ces propos détonnent par rapport à ceux qu’avait
tenus un autre ancien premier ministre, Jean Chrétien,
lorsqu’il avait été contraint de témoigner
devant une autre commission d’enquête, la commission
Gomery. M. Chrétien était par la suite parvenu
à faire annuler certaines conclusions-clés du
rapport du commissaire John Gomery, au motif qu’il avait
entretenu une apparence de partialité à son
endroit. M. Mulroney est représenté par le
même cabinet d’avocats que M. Chrétien.
M. Mulroney a été contreinterrogé pendant
environ quatre heures par l’avocat de Karlheinz Schreiber, hier.
Me RichardAuger a tenté par plusieurs moyens de
discréditer la version des faits fournie par le
témoin. Il l’a placé devant plusieurs
déclarations contradictoires de son ancien porte-parole,
Luc Lavoie. Il l’a aussi interrogé sur sa rencontre avec
M. Schreiber dans une chambre de l’hôtel Savoie, à
Zurich, en 1998, rencontre qui s’est tenue à l’initiative
de M. Mulroney pour de simples raisons de « courtoisie
».
M. Mulroney a
aussi expliqué qu’il avait dépensé les 75
billets de 1000$CAN placés dans un coffret bancaire
à New York à partir de la fin de l’année
2000, soit après que sa situation fiscale eut
été régularisée au Canada. Il a
précisé que ces sommes étaient
allées à sa famille « immédiate et
étendue aux États-Unis ». La fille M.
Mulroney, Caroline, s’est mariée en août 2000
avec l’américain Andrew Lapham, fils de l’ancien
éditeur du magazine Harper’s, Lewis Lapham.
Àune question du jugeOliphant, il a aussi convenu qu’il
s’en était servi pour aider ses enfants qui
étudiaient alors aux États-Unis. « Je
pense qu’il y avait à cette époque au moins
deux, sinon trois à New York et au Connecticut »,
a-t-il dit.
C’est une étape cruciale de la commission Oliphant qui
s’est ainsi terminée avec la fin avec son
témoignage. Il ne reste plus qu’une journée
d’audiences: aujourd’hui. Une poignée de fonctionnaires
doivent expliquer des aspects plus techniques de l’affaire.
Karlheinz Schreiber pourrait être appelé à
revenir à la barre, mais on ignore quand. Il est pour
l’instant en convalescence chez lui, après une
opération d’urgence à la vésicule
biliaire, la semaine dernière.
Le commissaire Oliphant doit rendre son rapport avant la fin
de l’année. D’autres audiences seront tenues au
début du mois de juin. Elles ne porteront par contre
que sur les normes d’éthique imposées aux
détenteurs de charges publiques, et sur les
possibilités de les améliorer.
En fin de journée, un fonctionnaire de Revenu Canada a
pris son tour devant le commissaire pour préciser
certaines subtilités de la loi fiscale canadienne. Il a
entre autres indiqué que dans le cas d’un acompte (
retainer) – ce en quoi consistaient les 225 000$ versés
en argent comptant dans des chambres d’hôtel selon Brian
Mulroney – cet argent aurait dû être
déclaré chaque année. Or, l’ancien
premier ministre a attendu six ans pour le faire. Il a alors
utilisé une procédure réservée aux
contribuables qui ont fourni des informations
incomplètes ou erronées dans leur
déclaration de revenus: le programme de divulgations
volontaires.
Qu'est-ce qu'un conflit d’intérêts
?...
Un
véritable code de déontologie
ministérielle et un commissaire à
l’éthique s’imposent au plus vite
De 2000 à 2008, la crainte raisonnable de
partialité a été soulevée dans
plus de 1500 affaires devant la Cour fédérale et
les cours québécoises.
L’auteur est un professeur émérite de droit
public à la retraite de l’Université Laval.
La notion de conflit d’intérêts est l’une des
plus difficile à préciser dans notre droit
public et notre culture politique. Elle est intimement
reliée à l’éthique et demeure d’une
grande actualité.
Elle est actuellement débattue devant la Cour
suprêmedesÉtatsUnis, à l’Assemblée
nationale du Québec et dans les médias.
Les auteurs et la jurisprudence ont défini cette notion
comme s’appliquant aux situations où un
détenteur de charge publique est susceptible de
préférer son intérêt personnel ou
un intérêt auquel il a partie liée
à l’intérêt public. Le Code de
procédure civile et d’autres lois énoncent des
clauses destinées à interdire ou prévenir
Dans l’affaire Caperton v. Massey, la Cour suprême des
États-Unis se demande, en mars 2009, s’il y a conflit
d’intérêts et violation du principe
constitutionnel d’impartialité lorsque que le juge en
chef Benjamin, de la Cour suprême de
VirginieOccidentale, refuse de se récuser dans une
affaire impliquant une entreprise qui a souscrit 3 millions
à sa caisse électorale au moment de sa
récente élection. Le procureur de la poursuite
plaide que l’apparence de conflit suffit selon une tradition
séculaire de la Common law.
En février 2009, deux juges de la County Court de
Pennsylvanie viennent d’être destitués et
condamnés à 87 mois de prison pour fraude
fiscale et corruption. Ces deux juges ont participé au
stratagème suivant: deux de leurs amis ont
contracté avec le County pour la construction et la
gestion d’un centre de détention privé, ces
situations, tant chez les juges que chez tout autre
détenteur de charge publique. L’intérêt
dont il est question ici peut être direct ou indirect,
à caractère financier, professionnel, moral ou
psychologique.
Le
critère retenu par la jurisprudence pour l’appliquer
est celui de la « crainte raisonnable de
partialité ou préjugé ». Cette
crainte raisonnable repose non seulement sur la
réalité concrète mais aussi sur les
apparences. La tradition de notre droit public a tenu à
prévenir les dérapages, la nature humaine
étant ce qu’elle est. Or il y a fréquemment
dérapage lorsqu’une personne publique commence à
considérer qu’il est légitime de faire
coïncider la poursuite d’un intérêt
personnel avec celle de l’intérêt public. avec la
complicité des deux juges qui se chargeaient de
condamner les adolescents à la prison. De 2003 à
2008, l’entreprise gestionnaire de la prison a fait parvenir,
par des voies détournées, plus de 2,6 millions
en pots-de-vin à des entreprises appartenant aux deux
juges ou à leurs épouses. C’est le FBI et le
fisc américain qui ont flairé le pot aux roses.
La Cour suprême de l’État a ordonné de
revoir les dossiers de 2500 condamnations.
Chez nous, cette notion et l’idéal
d’intégrité et d’impartialité qui l’anime
ont beaucoup préoccupé la jurisprudence des
dernières années chez les détenteurs de
fonctions judiciaires et quasi judiciaires. De 2000 à
2008, la crainte raisonnable de partialité a
été soulevée dans plus de 1500 affaires
devant la Cour fédérale et les cours
québécoises. Chez les détenteurs d’autres
charges publiques – ministres et fonctionnaires –, il en a
été évidemment question lors du scandale
des commandites.
Pourquoi ce débat à l’Assemblée nationale
à propos des directives du premier ministre? Y a-t-il
vraiment lieu d’assouplir les règles préventives
des conflits d’intérêts chez les ministres?
Dès 1911, la Cour d’appel écrivait: «
Personne ne doit occuper ce mandat de confiance si son
intérêt personnel peut être en conflit avec
l’intérêt public. » Cela a fait dire
à un auteur « que l’objectif recherché est
avant tout d’éviter qu’un administrateur public soit
placé dans une situation où il pourrait
hésiter entre la primauté de
l’intérêt public et son intérêt
personnel ».
La jurisprudence récente insiste sur la
nécessité de se référer à
une appréciation objective et non subjective des
situations. Le juge Benjamin de Virginie-Occidentale, de
même que les juges Conahan et Ciavarella de la
Pennsylvanie, étaient subjectivement convaincus qu’ils
pouvaient concilier la primauté de
l’intérêt public et celle de leur portefeuille.
Mais là n’est pas le critère!
Le citoyen ordinaire, bien aux faits de la chose publique,
peutil être rassuré quand il apprend que le
ministre, par une entreprise qu’il contrôle directement
ou indirectement, est en relation d’affaires avec son
ministère ou son gouvernement, qu’il s’agisse de
contrats, de permis ou de subventions? Poser la question c’est
y répondre.
La même quest ion peut être soulevée pour
les maires, conseillers municipaux, hauts fonctionnaires,
dirigeants de sociétés d’État ou
d’établissements publics… Vite, un véritable
code de déontologie ministérielle et un
commissaire à l’éthique!
Gatti et le jeu des apparences - Yves
Boisvert
Quand
Arturo Gatti a été trouvé mort, cet
été, le scénario était
écrit d’avance. Un champion de boxe adulé
étouffé par une courroie de sac à
main. Une j eune et belle épouse aux allures de
garce violente et arriviste. Et un héritage de
millions de dollars à la clé.
Un meu rtre dégu isé en suicide : même
la police brésilienne l’a cru pour commencer. Puis,
deux semaines plu s ta rd, la fem me est
relâchée : l’autopsie semble confirmer sa
version. Gatti s’est probablement suicidé.
À Montréal, on est scandalisé. Oui,
il prenait mal la retraite ; oui, il a été
un gros buveur. Mais dépressif ? Alcoolique ?
Suicidaire ? Impossible.
Et puis, bien sûr, les préjugés
classiques sur la justice du Brésil : est-elle
vraiment fiable ? Qui nous dit qu’elle n’a pas
été corrompue ? Et ce testament,
remanié en faveur de la veuve à la
onzième heure…
Tout cela ne sentait-il pas le cover up ?
E h bien ! Si on se fie aux résultats de l’autopsie
dont André Noël a fait état samedi,
rien ne permet de contredire la conclusion de la justice
brésilienne.
CHRONIQUE
I l reste à véri fier si les
médicaments qui provoquent la somnolence que
prenait Gatti (la liste est longue) se trouvaient en
quantité suspecte dans son corps. Il n’est pas
impossible qu’il ait été drogué et
ensuite pendu pendant son sommeil.
Bien des choses sont « possibles » dans la
vie, mais on n’accuse pas quelqu’un parce qu’il est
peut-être le meurtrier. L’analyse de la scène
fait plutôt penser à un suicide. Les proches
refusent d’y croire mais, bien souvent, les proches sont
les plus étonnés quand un suicide survient.
On comprend la famille d’avoir des doutes. Elle a
embauché le médecin légiste le plus
célèbre au x ÉtatsUnis, le Dr Michael
Baden, qu i a n i me u ne ém ission à H BO.
Apparemment, la famille a communiqué directement
avec le salon funéraire pour que Baden fasse son
autopsie en privé. L e directeur du salon a
plutôt appelé le bureau du coroner, et
l’autopsie a eu lieu au Laboratoire de science judiciaire,
en présence de Baden – qui n’a même pas le
droit d’exercer au Québec.
Qu’importe, en sortant de la salle d’autopsie, Baden, qui
n’était que spectateur, a déclaré aux
journalistes que des faits nouveaux avaient
été découverts, notamment que Gatti
avait des blessures qui n’avaient pas été
notées au Brésil. Il semble plutôt que
ces ecchymoses soient banales et puissent s’expliquer par
la querelle qui avait opposé Gatti à sa
femme la veille de sa mort.
Da ns nos médias, on a décrit A ma nda
Rodrigues comme une femme violente, et personne dans le
milieu de la boxe ne semble douter qu’elle soit une
meurtrière.
On a vite
glissé sur le fait que le mort, aussi populaire
fût-il, n’était pas commode lu i non plu s .
D a n s ce t te relation explosive, apparemment, elle
n’était pas la seule à perdre les
pédales.
Il devient douteux, sauf nouvelle preuve, que des acc
usations de meu rtre soient portées. Maintenant
s’engage une bataille pour l’héritage, et avec ce
qu’on a entendu jusqu’à maintenant, ça ne
sera pas joli, joli.
Bûcher des vanités
Il y a un rapprochement à fa i re avec l’a f fa i
re dont Toronto parle depuis trois semaines : l’ancien
procureur général de l’Ontario, Michael Brya
nt, qui est accusé de négligence criminelle
ayant causé la mort et de conduite dangereuse ayant
causé la mor t du cou r r ier c ycliste Darcy Allan
Sheppard.
E ncore là , l’h istoi re est éc rite d’ava
nce, c ’éta it u n Bûcher des vanités
torontois : l’ex-politicien diplômé de
Harvard heurte mortellement avec sa décapotable un
pauvre courrier cycliste et prend la fuite. Il y a une
femme dans la voiture...
Contrairement à l’antihéros du roman de Tom
Wolfe, Bryant n’était pas avec sa maîtresse,
mais avec sa femme. Ils venaient de célébrer
leur 12e anniversaire de mariage en mangeant des
sandwiches libanais. Il n’était pas saoul. Et ils
ont appelé le 911 immédiatement.
Le lendemain du drame, une immense manifestation de
solidarité cycliste a eu lieu au centre-ville de
Toronto. Sheppard, à moitié autochtone, a
été présenté comme la victime
de l’arrogance des automobilistes, mais en fait de
l’argent et du pouvoir.
On apprend ensuite que Sheppard était
complètement ivre ce soir-là. La police
était allée le cueillir peu de temps avant
sa rencontre fatale avec Bryant, quand son ex
s’était plainte de lui au 911. Il avait
été relâché aussitôt. Il
s’était aussi bagarré avec un clochard le
soir même. Il avait quelques incidents violents
à son passif et était recherché en
Alberta depuis six ans pour répondre à 61
accusations de fraude.
Il semble que Bryant ait heurté Sheppard une
première fois avec sa voiture, mais sans le
blesser. Après coup, Sheppard aurait poursu iv i la
déc apot able. L es images de surveillance
vidéo ( Toronto est u ne des villes les plus
surveillées par vidéo au monde) le montrent
accroché à la portière,
côté conducteur. A-t-il une main sur le
volant ? À ce momentlà, la voiture de Bryant
roule à contresens da ns la r ue Bloor, une des
grandes rues du centre-ville. On imagine la panique
générale. On voit ensuite que le cycliste
heurte une boîte postale. Il meurt quelques minutes
plus tard à l’hôpital.
Bref, ça fait un moins bon scénario que la
déchéance méritée d’u n ma
ître du monde, mais ça pourrait bien se
terminer en cas de légitime défense.
Mes excuses
Da
ns ma c h ron ique de sa medi, j ’a i c i t é l ’a
f fa i r e Brashea r : l’agresseu r était Marty
McSorley, Brashear la victime. Par ailleurs, le
procès de Vincent Lacroix est présidé
par le j uge Richard Wagner, non pas Claude, comme je l’ai
écrit.
Un an de probation pour Guy Lafleur
Pour avoir
tronqué la vérité devant la Cour du
Québec dans le but de faire sortir son fils cadet
de prison, Guy Lafleur écope d’une « sentence
suspendue » d’un an, et doit faire un don de 10 000$
à la Fondation Dollard-Cormier, une ressource pour
gens aux prises avec des problèmes de drogue et
d’alcool.
Le teint basané et
vêtu d’un chic complet bleu avec chemise blanche
et cravate rouge, Guy Lafleur était
escorté par plusieurs constables spéciaux
qui empêchaient les journalistes de s’approcher de
lui.
C’est la peine que lui a infligée le juge Claude
Parent, hier après-midi, au palais de justice de
Montréal. Assis entre ses deux avocats, le
célèbre numéro 10 du Canadien a
accueilli la décision sans broncher. Sa femme,
Lise, se trouvait dans la première rangée de
la salle avec des proches. Une « sentence suspendue
» est en quelque sorte une probation au cours de
laquelle la personne doit « garder la paix, avoir
une bonne conduite et se présenter au tribunal
lorsque requis ». Elle n’entraîne aucune peine
de prison, mais agit comme une épée de
Damoclès.
La procureure de la Couronne, Lori Weitzman, demandait une
peine de moins de deux ans à purger dans la
collectivité, alors que Me Jean-Pierre Rancourt
suggérait une amende pour son client. L’absolution,
même conditionnelle, n’était pas possible, vu
que M. Lafleur a été déclaré
coupable d’avoir livré des témoignages
contradictoires, une accusation voisine du parjure
passible d’un maximum de 14 ans de prison.
M. Lafleur en appelle déjà du verdict de
culpabilité. Il est représenté par Me
Gilles Ouimet pour cette procédure. Aussi, M.
Lafleur a intenté une poursuite civile de plus de 3
millions de dollars contre le Procureur
général du Québec.
Après l’audience, M. Lafleur s’est entretenu avec
ses avocats dans un petit local, puis s’est dirigé
vers les greffes pour aller signer les documents d’usage.
Le teint basané et vêtu d’un chic complet
bleu avec chemise blanche et cravate rouge, il
était escorté par plusieurs constables
spéciaux qui empêchaient les journalistes de
s’approcher de lui. Il y avait une foule impressionnante
de journalistes et de cameramans. Il s’est refusé
à tout commentaire. Son avocat, Jean-Pierre
Rancourt, a parlé aux journalistes simplement pour
leur dire qu’il ne ferait pas de commentaire lui nonplus,
vuque la cause est en appel.
Dormir
à l’hôtel
Rappelons que les incidents dans cette affaire sont
survenus le 19 septembre 2007. M. Lafleur
témoignait alors dans le cadre d’une enquête
sous cautionnement de son fils Mark. Ce dernier
était en attente de procès pour
différents incidents survenus avec une petite amie.
En raison de son comportement problématique, le
jeune Lafleur venait de se faire expulser de L’Exode, une
ressource en réinsertion sociale.
De va n t le j uge Ro b e r t Sansfaçon, Guy
Lafleur se disait alors prêt à prendre son
fils Mark sous son aile, s’il était
libéré de prison. Il soutenait que son fils
s’était amélioré dans les mois
précédents, et qu’il avait toujours
respecté les conditions de son couvre-feu lorsqu’il
était venu passer les fins de semaine à la
maison familiale, avec la permission de L’Exode. Environ
trois semaines plus tard, devant un autre juge, M. Lafleur
était cependant contraint d’admettre que Mark
n’avait pas toujours dormi à la maison les fins de
semaine. Avec sa nouvelle petite amie, il était
allé coucher à l’hôtel à
quelques reprises, avec l’accord de M. Lafleur.
En rendant sa décision, hier, le juge Parent a
indiqué qu’il n’y avait pas de circonstances
aggravantes dans le cas de M. Lafleur. Il a agi pour
ravoir son fils. « Ça ne l’excuse d’aucune
façon, mais c’est une circonstance
atténuante » , a conclu le juge.
Comme M. Lafleur en appelle de sa condamnation, il
pourrait demander à la Cour d’appel de suspendre la
peine qui lui a été imposée hier, en
attendant qu’une décision soit rendue.
À la défense de Guy Lafleur -
LYSIANE GAGNON
Cette
complicité paternelle me semble parfaitement
normale, en tout cas bien compréhensible.
Le hockey ne m’a jamais intéressée. J’ai
déjà croisé Guy Lafleur dans une
salle d’attente sans même savoir qui était ce
grand bonhomme que tout le monde semblait connaître.
Alors on ne m’accusera pas de parti pris si je dis que je
trouve odieux le traitement fait à cet homme dont
le seul crime est d’avoir tout fait pour rescaper un
enfant que bien d’autres pères, à sa place,
auraient laissé tomber.
Reconnu coupable d’avoir
livré des témoignages contradictoires
concernant son fils Mark, Guy Lafleur, connaîtra
sa sentence le 18 juin.
Je lisais, mardi dernier, le cri du coeur que cette
affaire a inspiré à Réjean Tremblay,
et je me disais que oui, sur ce sujet, c’est Réjean
qui a raison, parce qu’il parle le langage du coeur et
surtout le langage du bon sens, au lieu de s’enfarger dans
les arguties juridiques et les avocasseries.
L’ancien hockeyeur, on le sait, a été
jugé coupable d’avoir « menti »
à la cour, parce qu’il a omis de préciser
que son fils, dont il s’était porté garant
pour lui éviter la prison, avait passé deux
nuits à l’hôtel avec sa nouvelle copine.
Cette complicité paternelle, pour assurer à
ce garçon un peu d’intimité, pour lui
permettre peut-être de consolider une relation
susceptible de s’avérer bienfaisante et de le
sortir de la délinquance, me semble parfaitement
normale, en tout cas bien compréhensible.
Ce qui ne
l’est pas, c’est le zèle indu de la police qui, au
lieu de s’occuper des vrais dangers qui menacent la
société, a passé des heures à
monter une preuve à coup de factures d’hôtel,
et qui a lancé contre lui un mandat d’arrêt
comme si Lafleur était un gangster sur le point de
prendre la poudre d’escampette. C’est la mentalité
obtuse de la cour qui a rejeté son explication,
pourtant fort sensée : « L’important,
c’était que (mon fils) respecte son nouveau
couvre-feu et qu’il ne consomme pas. » Cet
hôtel était en quelque sorte le prolongement
de la maison, ces deux échappées
étant encadrées par la famille. À qui
ont-elles nui? Y a-til eu agression? Dommage à la
propriété? Passage de drogue? Non. Où
est le crime?
Il y a des gens qui disent que le juge n’avait pas le
choix. Foutaise. On peut choisir entre l’esprit de la loi
et la lettre de la loi. Le mensonge par omission de
Lafleur était une vétille à
côté des horribles fables qu’on entend dans
les tribunaux.
Il y a des gens qui disent que Lafleur ne devait pas avoir
un traitement de faveur. Certes, mais là n’est pas
le problème, puisque c’est le contraire qui s’est
produit! La police aurait-elle mis tant de zèle
à le traquer s’il s’était agi d’une famille
obscure? Le juge se serait-il senti obligé de
prendre la loi au pied de la lettre, si le «
coupable » avait été un pauvre
inconnu, dans un procès non
médiatisé? Guy Lafleur, à 57 ans,
avait un passé sans tache. Il passera le reste de
ses jours avec un casier judiciaire qu’il ne mérite
pas et qui l’empêchera de garder un emploi qui le
force à voyager aux ÉtatsUnis. Et cela, dans
un système judiciaire qui vient d’éviter la
prison à un homme qui a agressé une inconnue
dans le métro en lui fracassant le crâne et
la rouant de coups; deux mois de coma, des handicaps
lourds… une vie détruite, et pas de punition!
Et Lafleur, lui, est puni parce qu’il s’est acharné
à aider son fils ? Comme l’écrit
Réjean Tremblay, « il l’aurait flanqué
à la porte à coups de pied dans le cul en
disant à la société de s’en occuper
qu’il n’aurait pas de casier judiciaire et ne verrait pas
sa réputation salie à la grandeur de
l’Amérique ». Bien dit.
Guy,
oh!
Guy Lafleur! - YVES BOISVERT
C’est comme
ça. Un mensonge bien intentionné par le meilleur
gars au monde, sous serment, devient un témoignage
contradictoire. Ne demandez pas à la justice de dire
que ce n’est pas sérieux.
C’est un peu un désastre humain, cette affaire. Et on
ne pourra pas revenir en arrière. Mais au hockey comme
dans la justice, ça va toujours mieux avec un bon plan
de match.
Et je n’ai pas trop compris le plan de match de l’avocat de
Guy Lafleur, Jean-Pierre Rancourt.
L’affaire est simple. Le fils de Guy Lafleur, qui souffre du
syndrome de Gilles de la Tourette, a de sérieux ennuis
avec la justice. Il est accusé en 2007 de divers
crimes, dont des voies de fait et une agression sexuelle sur
la personne de son ex-copine (il s’est avoué coupable
des voies de fait et a été acquitté de
l’agression sexuelle).
Le jeune homme est remis en liberté et doit suivre une
thérapie, mais ne respecte pas ses conditions. Pour
qu’il demeure en liberté, Guy Laf leur s’engage
à l’accueillir chez lui les fins de semaine. Or, dans
un témoignage sous serment pour convaincre la cour que
tout va bien, Guy Lafleur déclare que son fils a
couché chez lui. On découvre plus tard qu’il a
couché à l’hôtel deux fois.
La preuve est implacable et on décide d’accuser Guy
Lafleur de témoignage contradictoire. On en met : on
fait lancer un mandat d’arrêt, ce qui est totalement
injustifié. Guy Lafleur a dû se livrer à
la police comme un dangereux criminel recherché.
À partir de ce moment-là, l’avocat de Guy
Lafleur part en guerre totale contre la poursuite. Me Rancourt
multiplie les entrevues incendiaires dans les médias,
il est de toutes les tribunes, c’est un scandale, etc.
Mieux : il intente une poursuite de 3,5 millions contre le
Ministère public pour arrestation abusive. Je l’ai dit
: la Couronne a chargé inutilement. Mais Guy Lafleur
n’a tout de même pas passé la nuit en prison. Les
gens injustement condamnés pour meurtre n’obtiennent
pas tous cette somme…
Ce n’est pas tout. Guy Lafleur a tenté d’obtenir
l’arrêt du processus judiciaire pour cause de violation
de ses droits fondamentaux – à cause du mandat
d’arrêt, qui était contraire aux directives du
Ministère public.
Ça n’a pas fonctionné. Il en faut pas mal plus
pour obtenir ce genre de décision. On peut se demander
ce que vaut la poursuite civile maintenant qu’un juge a
estimé que la violation de ses droits était
minime.
Mais le problème est ailleurs : comment pensez-vous
négocier avec la Couronne quand vous lui avez
signifié une poursuite civile de 3,5 millions qui
l’accuse de tous les péchés ?
C’est comme remonter dans une série en tirant de
l’arrière 0-3. Ça se peut. Mais disons que c’est
malaisé.
Car avec une preuve matérielle (facture d’hôtel
du fils) et un témoignage clairement contradictoire, un
procès n’est pas une option très
alléchante. Mieux vaut négocier, que ce soit
dans le cadre du dossier du fils, une accusation
réduite permettant une absolution ou un retrait
d’accusation.
C’est
sûrement la meilleure option que pouvait espérer
Guy Lafleur, car l’acquittement était assez difficile
à obtenir, sauf peutêtre un acquittement de
sympathie.
Mais veut-on d’une justice qui traite mieux les vedettes
sympathiques ?
Facile à dire, je sais. Il faut être deux pour
négocier, certes. Et les parties étaient
manifestement braquées. Mon hypothèse est que 1)
la Couronne a été inutilement vindicative ; 2)
la défense s’y est mal prise pour sauver la mise.
À partir de là, ne restait que le procès.
Le juge Claude Parent n’a pas eu de doute raisonnable. On
aurait bien aimé ce doute, n’estce pas ? Mais il
n’aurait pas été raisonnable, apparemment.
Tout reposait sur l’évaluation de la
crédibilité. Les explications du champion n’ont
pas tenu.
C’est le genre de chose dont la Cour d’appel ne se mêle
pas, sauf grossière erreur, car le premier juge a
l’avantage de voir et d’entendre directement les
témoins. Tout semble irréparable, donc.
Et maintenant ? Guy Lafleur n’est pas passible de 14 ans de
pénitencier, oubliez ça. C’est le maximum
prévu par le Code criminel. Il n’ira pas en prison,
même pas une journée. Peut-être une amende,
peut-être un sursis.
Malheureusement, il n’est pas admissible à une
absolution, vu le maximum prévu pour cette infraction.
Donc, il aura un casier judiciaire avec tous les emmerdements
qui en découlent.
Moi aussi, je trouve le résultat injuste dans le grand
ordre cosmique des choses. Des criminels s’en tirent, des
menteurs par centaines sortent de nos palais de justice en
riant. Pourquoi a-t-il fallu que ça tombe sur un homme
aimable et sympathique ? C’est intéressant, mais c’est
de la métaphysique. C’est comme demander au policier :
pourquoi vous m’arrêtez alors que lui roulait plus vite
? En plus, je suis sympathique par moments.
C’est comme ça. Un mensonge bien intentionné par
le meilleur gars au monde, sous serment, devient un
témoignage contradictoire. Ne demandez pas à la
justice de dire que ce n’est pas sérieux.
Un mensonge mal couvert, puis la grande roue judiciaire qui se
met à tourner, tourner, et tout ce qui doit aller mal
va mal.
Mais Guy, oh! Guy Lafleur, mon idole de jeunesse, autant j’ai
trouvé la poursuite dure, autant je ne suis pas bien
sûr que vous ayez été bien
conseillé.
Guy Lafleur : La loi et l’Ordre - ANDRÉ PRATTE
Le premier
ministre Jean Charest a rapidement fait savoir qu’il
n’était pas question de radier Guy Lafleur de l’Ordre
national du Québec, bien que l’ancien joueur ait
été reconnu coupable d’avoir rendu des
témoignages contradictoires au cours du processus
judiciaire concernant son fils Mark.
« Il a eu une contribution exceptionnelle au
Québec, ce n’est pas vrai que la vie de Guy Lafleur se
résume à un seul événement »,
a expliqué le porteparole du premier ministre. On ne
saurait mieux dire. Souhaitons que les responsables de l’Ordre
du Canada et du Temple de la renommée du ho c ke y feront
preuve d’autant de discernement.
Le crime qu’a commis M. Lafleur ne devrait pas être
banalisé. Les tribunaux sont des piliers de la
démocratie et de la société de droit.
Mentir devant un juge a pour effet d’entraver la bonne marche de
la justice. C’est aussi faire injure à cette institution
fondamentale.
Guy Lafleur n’a pas commis sa faute par appât du gain ou
autre motif condamnable; il voulait sortir son fils de prison.
Mais un crime est un crime; un cambrioleur n’est pas moins
coupable de vol parce qu’il souhaite donner l’argent à sa
vieille mère. Le juge prendra en compte les circonstances
atténuantes (et aggravantes) lorsqu’il déterminera
la peine à imposer.
Cela dit, il n’y
a aucune raison d’ajouter à la peine que la justice
imposera. Seul un crime d’une grande gravité peut effacer
l’oeuvre de toute une vie. Si l’Ordre national du Québec,
l’Ordre du Canada et le Temple de la renommée du hockey
récompensaient uniquement les personnes parfaites, leur
panthéon serait vide.
Guy Lafleur a reçu l’Ordre du Canada en 1980 parce que
« tout au long de sa carrière, il a su s’attirer
l’admiration de tous par sa détermination et son jeu
exemplaire ». Au lendemain de la décision du juge
Claude Parent, la carrière du numéro 10 reste tout
aussi remarquable.
La constitution de l’Ordre du Canada prévoit que son
conseil consultatif « envisage » la
révocation d’un membre si celui-ci a été
condamné au criminel. Il n’y a donc pas d’automatisme. Le
conseil consultatif et la Gouverneure générale,
Michaëlle Jean – qui détient le pouvoir ultime en
ces matières –, conviendront qu’il n’y a aucune commune
mesure entre l e s t émoignages contradictoiresqu’on r
eproche à Guy Lafleur et les gestes commis par les trois
personnes qui se sont vu retirer l’Ordre dans le passé,
Allan Eagleson (fraudes), David Ahenakew (déclarations
racistes) et l’avocat T. Sher Singh (faute professionnelle
grave).
Quant au Temple de la renommée du hockey, les membres
sont choisis pour « leur talent, leur esprit sportif, leur
personnalité, de même que la contribution qu’ils
ont apportée au succès de leur équipe et au
hockey en général. » Encore là, on ne
voit pas en quoi les récents événements
viennent diminuer la valeur des exploits de Guy Lafleur.
M. Lafleur a commis une erreur grave. Toutefois, pour une vaste
majorité de Canadiens, il demeure un grand
athlète, un homme aimable et généreux qui
mérite aujourd’hui autant qu’hier les nombreux honneurs
qui lui ont été conférés.
Les parents
anonymes - Yves Boisvert
Je
répète que je trouve qu’on a été
dur avec Guy Lafleur dans un système de justice
où on laisse passer des déclarations sous
serment grossièrement mensongères sans
sourciller. Mais savez-vous quoi? Les filles impliquées
dans ces événements ont aussi des parents qui
souffrent et qui ont eu très peur de Mark Lafleur.
Si j’avais à choisir entre la just ice et ma
mère, je choisi rais ma mère, disait Camus.
Entre un ordre de la justice et son fils, Guy Lafleur a choisi
son fils, et personne n’a le goût de le blâmer.
Après Réjean Tremblay, c’est maintenant Lysiane
Gagnon qui monte au créneau pour dénoncer cette
terrible injustice.
Certes, Guy Lafleur est allé conduire son fils
lui-même à l’hôtel, même s’il devait
dormir chez lui. Bof. Simple « complicité
paternelle, pour assurer à ce garçon un peu
d’intimité, pour lui permettre peut-être de
consolider une relation susceptible de s’avérer
bienfaisante ».
La réalité est juste un peu moins cute.
On est à la fin de l’été 2007. Mark
Lafleur a 22 ans. Depuis l’hiver, il est accusé de
voies de fait, de menaces de mort et d’agression sexuelle sur
son excopine. Rien de léger.
La victime est une fille avec qui il a commencé
à sortir quand elle avait 14 ans, lui 19. Ils se sont
fréquentés près de trois ans. En 2008,
Lafleur va s’avouer coupable de 14 des 16 crimes qu’on lui
reproche (voies de fait armées, séquestration,
menaces de mort…), sauf les agressions sexuelles, pour
lesquelles il est acquitté.
À l’été 2007, donc, Mark Lafleur a subi
une cure de quatre mois avec succès. Il en entreprend
une deuxième, mais on le met à la porte parce
qu’il refuse de suivre les règlements de cet «
endroit de merde » . Comme il ne respecte pas ses
conditions, on l’emprisonne.
I l devait coucher chez ses parents les fins de semaine et
respecter un couvre-feu strict. Or, deux fois, Guy Lafleur l’a
conduit à l’hôtel avec sa nouvelle copine, une
adolescente de 16 ans.
Vu ce dont il était accusé, vu les conditions
strictes de sa mise en liberté, était-ce une
bonne idée de « réinsertion sociale
» de le conduire à l’hôtel avec une autre
adolescente? Réjean et Lysiane disent oui. Moi, non.
On parle d’un jeune homme qui a de sérieux
problèmes de contrôle, qui vient de sortir de
thérapie et qui a passé des années
à « s’en mettre dans le nez », comme il
disait, sans parler d’alcool, de pot, d’ecstasy et j’en passe.
Mais que ce soit une bonne idée ou pas de le conduire
à l’hôtel pour aller voir sa copine de 16 ans, en
septembre 2007, le jeune Lafleur est détenu. Pour
l’aider à recouvrer la liberté, le père
va témoigner le 19 septembre 2007 et dit à la
cour qu’il le reprendra. Il jure qu’il veille sur lui de
très près, d’ailleurs, dit-il, il a
respecté tous ses couvre-feux et a couché
à la maison chaque fois qu’il le devait.
On vient de voir que c’est faux. Bien entendu que ce n’est pas
le crime du siècle. Tout aussi clairement, des menteurs
s’en tirent tous les jours, sur lesquels on n’enquête
pas du tout – devant les cours criminelles et les tribunaux
civils, des bandits, des policiers, des maris, des
épouses, des gens d’affaires, des experts...
Quelles
qu’aient été les intentions du père, il a
clairement induit la cour en erreur dans son
témoignage. Je trouve assez spectaculaire de lire dans
La Presse que l’idée selon laquelle la preuve
était claire et que le juge n’avait guère le
choix est de la « foutaise ».
Vu les accusations graves qui pesaient sur lui, Mark Lafleur
serait demeuré en prison pour toute la durée du
processus s’il n’avait pu bénéficier d’une
thérapie. On devine que les conditions sont
sévères et la tolérance aux manquements
nulle, sinon le jeu est trop facile.
Quand un père met ensuite sa crédibilité
dans la balance pour lui obtenir une (autre) deuxième
chance, on s’attend à ce qu’il soit sincère.
Évidemment qu’on sympathise avec Guy La f leur.
Peut-être aurais-je fait la même chose que lui.
Mais j’ose espérerque si je l’avais fait, et si je
n’avais pas eu la lucidité de voir que c’était
une connerie (et l’hôtel, et le témoignage), un
ami me l’aurait gentiment signalé.
Au lieu de ça, avocats, journalistes, public, un peu
tout le monde s’est transformé en choeur de pleureuses
et a renforcé Guy Lafleur dans son sentiment
d’injustice. Et allez, Guy, pourquoi pas une poursuite contre
le procureur général!
S’il avait moins d’admirateurs béats et plus d’amis,
peut-être les choses auraient-elles pu tourner
autrement, qui sait.
Mon avis est que cette guimauve de bons sentiments l’a
mené tout droit dans le mur judiciaire.
Je répète que je trouve qu’on a
été dur avec Guy Lafleur dans un système
de justice où on laisse passer des déclarations
sous serment grossièrement mensongères sans
sourciller.
Mais savez-vous quoi ? Les filles impliquées dans ces
événements ont aussi des parents qui souffrent
et qui ont eu très peur de Mark Lafleur. L’un d’eux
s’était muni d’une batte de baseball, au cas où…
Il y a des pères et des mères anonymes qui ont
cherché leur fille mineure et qui n’en dormaient pas
des nuits entières, ces dernières années,
pendant qu’elles étaient avec un jeune homme dont ils
avaient de bonnes raisons de s’inquiéter.
J’ai une pensée pour eux, qui n’ont pas trouvé
que c’était un péché mignon que ce
mensonge judiciaire.
Mais c’est sûr qu’en pensant à eux, ça
fait moins scandale, ça fait moins « y a pas de
justice », j’avoue.
Fallait-il frapper si fort ? - Jean
Hébert
Le mensonge
de Guy Lafleur est-il si grave qu’il faille transformer un
père maladroit en brebis expiatoire ?
La répercussion médiatique d’une affaire
judiciaire sur la réputation d’un accusé peut
assouplir la rigueur de la peine.
L’auteur est avocat.
La justice est unchantier à tout vent. Un
procès commence par une sublimation de la
vérité. Serment oblige : chaque témoin
déclare que sa déposition sera la
vérité, toute la vérité et rien
d’autre que la vérité. Jamais pure, la
vérité est rarement simple. Les perceptions
changent autant que les situations. La vérité
évolue dans une zone d’ombre et de lumière et
le vrai n’est pas toujours vraisemblable.
En cour, la vérité n’est que le
résultat des questions formulées.
Filtrée par la procédure judiciaire, elle
s’éloigne de la rigueur scientifique.
L’interrogatoire d’un témoin ne garantit jamais
l’exactitude d’une scène de vie adossée
à la raideur de la loi. De plus, la mémoire
peut défaillir. Au passage du temps, c’est la
vérité qui s’enfuit.
Le désir inconscient de réconcilier les faits
avec l’intérêt d’une partie peut
également teinter la vérité. Parfois,
le relief du récit y gagne, mais la
vérité y perd.
Éprouvé par les malheurs de son fils, Guy
Lafleur a-t-il, par son mensonge judiciaire, agi en
authentique criminel ? Aurait-il eu simplement un
comportement social dérogatoire ? Avant le
dépôt de la dénonciation, la question
méritait d’être examinée.
Certes, l’accusation (témoignages contradictoires)
portée contre Guy Lafleur échappe à la
courte liste des infractions visées par les mesures
de rechange. Quand même, le pouvoir
discrétionnaire du poursuivant n’empêchait pas
d’apprécier les circonstances du dossier. De plus,
était-ce d’intérêt public de frapper si
fort dans le choix de l’inculpation? La poursuite aurait pu
choisir l’accusation d’entrave à la justice. En
pareil cas, rendu possible, l’octroi d’une absolution
judiciaire aurait épargné à Guy Lafleur
les stigmates d’un casier judiciaire.
Force est d’admettre que, à la suite de son
arrestation abusive, la poursuite civile intentée par
Guy Lafleur n’était pas de nature à favoriser
le recours à une mesure de rechange. Dommage ! Tout
le monde est perdant : l’accusé, bien sûr, mais
la justice également. À en juger par certaines
réactions bien senties, la confiance du public envers
la justice semble ébranlée.
Dans une société démocratique, il
incombe au tribunal d’appliquer la loi. Le magistrat a
conclu sèchement: en rendant témoignage, Guy
Lafleur avait l’intention de tromper la cour. La Cour
d’appel révisera le dossier.
La loi est
dure, mais c’est la loi ! Une peine – Guy Lafleur
connaîtra la sienne le 18 juin – doit sanctionner
l’auteur du « crime ». Soit. Mais, la justice ne
saurait ignorer la détresse qui colore le «
crime ».
Plus intéressant que la technique juridique, il y a
la compréhension des principes de justice.
L’imposition d’une peine a pour objectif essentiel de
contribuer au respect de la loi et au maintien d’une
société juste, paisible et sécuritaire.
Un pr i ncipe fondamental guide l’action du juge: la peine
doit être proportionnelle à la gravité
de l’infraction commise et au degré de
responsabilité de l’accusé. À cette
fin, le juge doit moduler la sanction en tenant compte des
circonstances (aggravantes ou atténuantes)
liées à la perpétration de l’infraction
ou à la situation de l’accusé.
Lorsque les circonstances s’y prêtent, la cour doit
examiner la possibilité d’infliger une peine moins
contraignante que la privation de liberté. Parfois,
à la suite d’un jugement de culpabilité,
l’humiliation publique subie par une personne peut
constituer un facteur d’atténuation de la peine.
À l’égard de l’accusé, les objectifs de
dénonciation et de dissuasion peuvent ainsi
être atteints.
Subjectivement, la certitude d’encourir une peine a souvent
plus d’impact que la sévérité qui
l’accompagne. La répercussion médiatique d’une
affaire j udiciaire sur la réputation d’un
accusé peut également combler l’objectif
d’exemplarité générale et assouplir la
rigueur de la peine.
Enfin, l’inévitable casier judiciaire – surtout les
conséquences qui s’y rattachent – fait partie de
l’aspect punitif de la peine. Le tribunal peut prendre en
compte cet inconvénient majeur pour l’accusé
tenu (aux fins de travail) de voyager hors du pays.
La loi se veut égale pour tous. Hélas, c’est
un voeu pieux… sinon un pieux mensonge. Dans ce registre,
tout compte fait, le mensonge de Guy Lafleur est-il si grave
qu’il faille transformer un père maladroit en brebis
expiatoire .
Au dernier acte d’une singulière affaire de justice,
souhaitons que le juge puisse recoller les morceaux.
La troisième guerre du Golfe
Dix-sept
ans après l’invasion du Koweït par l’Irak, les
hostilités ont repris entre les deux États,
cette fois dans l’arène juridique… au Québec
!
L’avocate Marie-Josée Hogue n’aurait jamais cru se
retrouver prise en plein milieu d’une nouvelle guerre du
Golfe. C’est pourtant ce qui lui est arrivé, en
quelque sorte, lorsque son collègue Marcel Aubut
lui a demandé en août dernier de piloter un
nouveau dossier litigieux. Le client? L’Irak. La partie
adverse? Le Koweït !
Dix-sept ans après
l’invasion du Koweït par l’Irak (notre photo),
voilà que ces deux ennemis jurés se
retrouvent de nouveau dans une lutte sans merci, non pas
sur le terrain des bombes, mais cette fois dans
l’arène juridique.
« Un dossier inusité mais exceptionnel
», dit l’avocate de 46 ans, associée chez
Heenan Blaikie, à Montréal.
Dix-sept ans après l’invasion du Koweït par
l’Irak, voilà que ces deux ennemis jurés se
retrouvent de nouveau dans une lutte sans merci, non pas
sur le terrain des bombes, mais cette fois dans
l’arène juridique.
Et c’est au Québec que ça se passe!
Deux gros bureaux d’avocats se font face dans ce litige.
D’un côté, Heenan Blaikie, pour l’Irak, de
l’autre, Stikeman Elliott, pour le Koweït.
L’histoire remonte à 1991, en Angleterre, quelques
mois après la fin de la première guerre du
Golfe. Pour récupérer des avions saisis
durant l’invasion du Koweït, le transporteur
aérien Kuwait Airways Corporation ( KAC) intente
deux poursuites, une contre Iraqi Airways Company ( IAC),
l’autre contre la république de l’Irak. KAC obtient
des tribunaux anglais des jugements contre IAC totalisant
environ 1 milliard de dollars canadiens. KAC demande aussi
de condamner la République de l’Irak en raison que
cette dernière avait financé IAC. À
l’été 2008, un tribunal anglais lui donne
raison et condamne l’Irak à lui verser environ 84
millions de dollars au motif que le pays ne jouissait pas
de l’immunité étatique dans cette affaire
puisque son comportement était de nature
commerciale au sens de la loi anglaise.
En août 2008, cherchant à faire
exécuter les jugements anglais et à toucher
les sommes que lui devait Bagdad, KAC se présente
cette fois devant les tribunaux du Québec.
Étonnamment, elle obtient, ex parte (une ordonnance
qui est rendue sans que la personne visée par la
requête ( l’intimé) n’en soit avisée
et sans qu’une audience ne soit tenue), l’émission
de saisies avant jugement à l’encontre de deux
immeubles de Montréal appartenant à l’Irak
et plusieurs avions en construction faisant l’objet d’un
contrat entre l’Irak et Bombardier.
De Bagdad à Montréal
C’est là que Marie-Josée Hogue entre en
scène.
Son premier constat est que cette affaire soulève
des questions de droit fort intéressantes. Tout
d’abord, il est extrêmement rare d’obtenir une
saisie avant jugement ex parte. Ensuite, il y a deux
poursuites, une contre l’Irak, l’autre contre IAC, et donc
deux saisies avant jugement... qui portent sur les
mêmes biens. Comment est-ce possible, se demande
alors l’avocate.
«
Assurément, c’est le dossier le plus complexe de
toute ma carrière », dit-elle.
Première chose à faire : faire tomber la
saisie. La stratégie ? L’immunité
étatique. C’est l’argument massue, car si l’Irak
jouit de cette immunité, alors les cours
canadiennes n’ont pas juridiction, et il ne peut donc pas
y avoir de poursuites entreprises contre l’Irak ni de
saisies.
Marie-Josée Hogue se présente donc en
octobre en Cour supérieure pour faire valoir qu’il
existe des différences importantes entre les lois
canadiennes et britanniques en matière
d’immunité des États. Elle obtient gain de
cause devant le juge Paul Chaput, qui annule la saisie.
Bizarrement, c’est le même magistrat qui avait
acquiescé à la requête en août
de saisir les avions destinés à l’Irak.
La déc ision est toutefois portée en appel.
Mais entre le moment où la saisie est
relevée et la demande en Cour d’appel, Bombardier
en profite pour livrer un premier avion, ce qui
soulève l’ire des dirigeants de KAC.
Durant toutes les procédures, Marie-Josée
Hogue travaille en équipe avec quatre ou cinq de
ses collègues. Mais ils sont parfois jusqu’à
10 dans l’équipe lorsque nécessaire. L’Irak
et l’IAC sont les clients officiels mais il y a des
êtres humains en arrière de ces
entités. Qui sont-ils ? Des fonctionnaires dans un
cas, des gestionnaires dans l’autre, qui ont parfois
dû se déplacer à Montréal pour
les interrogatoires.
Le 15 avril, la Cour d’appel tranche encore une fois en
faveur de l’Irak. Le juge en chef du Québec, Michel
Robert, et deux de ses collègues, Allan Hilton et
François Doyon, rejettent en effet l’appel de
Kuwait Airways, confirmant que le gouvernement irakien
bénéficiait d’une « immunité de
juridiction » dans cette affaire.
Ce n’est pas terminé pour autant, car au
début de mai, KAC dépose une demande de
pourvoi à la Cour suprême pour infirmer le
jugement de la Cour d’appel.
Pendant ce temps, la poursuite entamée contre IAC
est toujours pendante. Dans cette action, KAC met aussi en
cause l’Irak en prétendant que les avions en
construction chez Bombardier appartiendraient en
réalité à IAC plutôt
qu’à l’Irak, bien que Bombardier ait produit une
déclaration attestant qu’elle ne détient
aucun bien appartenant à IAC.
Qui a raison? On le saura bientôt, car les parties
ont rendez-vous en Cour supérieure le 8 juin
prochain pour en débattre.
À suivre... Vous avez des commentaires ? Des
questions? Des nouvelles sur la communauté
juridique? N’hésitez pas à me contacter.
Être fou légalement -
YVES BOISVERT
Il faut
généralement avoir la preuve d’une perte de
contact avec la réalité, d’un délire
grave pour convaincre un jury. Les cas sont rares.
Pour commettre un crime aussi horrible et en rire par la
suite, sans doute faut-il être profondément
malade. Mais la folie psychiatrique n’est pas la folie
légale.
Si Francis Proulx a été déclaré
coupable du meurtre prémédité de Nancy
Michaud, mercredi, c’est qu’il ne suffit pas d’obtenir un
diagnostic psychiatrique pour éviter une condamnation
devant la cour criminelle.
Ce qu’on appelait autrefois la « défense de
folie » a changé de nom. On parle maintenant de
« troubles mentaux ». Mais quant à la
définition, les choses n’ont pas tellement
changé depuis 150 ans.
On reconnaît en effet qu’une personne qui ne sait pas
ce qu’elle fait n’a pas pu formuler une intention
criminelle. Elle ne peut donc pas être
déclarée coupable d’un crime. On doit
plutôt l’envoyer en institution psychiatrique pour une
période indéterminée.
Comme tout le monde est présumé sain d’esprit,
l’accusé qui invoque cette défense doit
luimême faire une preuve de ses troubles mentaux. Il
doit démontrer qu’au moment du crime ces troubles le
rendaient « incapable de juger de la nature et de la
qualité » de ses gestes. Ou bien qu’il ne
pouvait pas savoir que ses gestes étaient «
mauvais ».
Autrefois, on disait qu’il était incapable de faire
la différence entre le bien et le mal. On parlait
d’acquittement, alors que maintenant, celui qui convainc le
jury est déclaré « non responsable
».
Mais c’est le jury qui décide, après avoir
entendu les experts. Et c’est le même sens commun qui
s’applique généralement, peu importe les
tournures de phrases des juristes. Est-ce que Proulx savait
ce qu’il faisait ? Était-il conscient de faire
quelque chose de moralement répréhensible ?
Et à cette question ils ont répondu ou i ,
sans g rande surprise.
Sans surprise d’abord parce que la preuve appartient
à l’accusé en la matière et qu’elle
n’est pas facile à faire. Le système (comme
les gens en général) ne veut évidemment
pas qu’il soit facile d’échapper à sa
responsabilité criminelle. Il faut
généralement avoir la preuve d’une perte de
contact avec la réalité, d’un délire
grave pour convaincre un jury. Les cas sont rares.
La
deuxième raison est que la thèse de la
défense reposait sur une preuve scientifique
apparemment très mince : l’effet combiné de
l’antidépresseur Effexor et du syndrome de la
Tourette chez Proulx faisait tomber ses inhibitions.
Même l’expert de dire autant. Bien des cambriolages,
des agressions sexuelles, des introductions par effraction
ont dégénéré en meurtre à
cause d’erreurs de jugement graves du criminel, qui n’avait
pas l’intention d’être un assassin en se levant… mais
qui l’est devenu néanmoins. Pas besoin d’être
sous l’effet des médicaments pour cela, le jury le
sait comme vous et moi.
Et puis, il y a eu cet épisode spectaculaire (vu de
Montréal), comme on n’en voit que dans les films: le
témoin clé de la défense, le psychiatre
Louis Morissette, qui vient avouer avoir menti à la
cour.
Autant, sur le coup, je me suis dit que le procès
était fini dès cet la défense a
déclaré qu’il n’y a « aucune information
valable avec une base scientifique concernant le lien entre
les antidépresseurs et la violence ».
Une autre experte de la défense a avancé que
Proulx n’allait pas chez Nancy Michaud « avec
l’intention de tuer », mais que tout est arrivé
à cause d’un enchaînement de mauvaises
réactions de la part de Proulx.
Bien des meurtriers peuvent en instant, autant je crois
qu’il n’a rien changé au bout du compte. C’est sur un
sujet secondaire qu’il a menti. Il a dit à la cour
avoir écouté l’enregistrement du
contreinterrogatoire de Proulx – alors que la chose
était impossible.
Sa crédibilité a été
ébranlée, puisqu’on a pu avoir l’impression
qu’il disait n’importe quoi pour convaincre le jury qu’il
avait raison, qu’il savait de quoi il parlait.
Mais avant cela, son témoignage lui-même laisse
songeur. Pour lui, la consommation d’Effexor est ce qui a
amené Proulx à tuer Nancy Michaud. Pas
d’Effexor, pas de meurtre. Mais il n’a pu citer une seule
étude, un seul autre cas. Je doute fort que le jury
ait marché dans ses pas mal assurés.
En attendant, je me demande toujours ce qui l’a
poussé à mentir, sinon une poussée
d’orgueil narcissique, lui qui a une brillante
carrière à l’ Institut Philippe-Pinel. C’est
souvent un contradicteur de la thèse dominante, il
est généralement appelé par la
défense, mais c’est un psychiatre compétent
qu’on a vu très souvent témoigner. On ne
risque pas de le revoir de sitôt à la cour.
De son côté, la poursuite a fait entendre un
expert selon qui l’accusé savait très bien ce
qu’il faisait. Et pourtant, il fait à peu près
le même diagnostic que ses confrères, il
reconnaît la gravité de sa situation.
Seulement, même avec de très sérieux
problèmes psychiatriques, on ne passe pas
nécessairement le test de la loi, le test de la
« non-responsabilité ». Ce
verdictlà le redit.
La justice ment
Francis
Proulx a reçu une peine de 25 ans ferme sans
possibilité de libération conditionnelle.
C’est faux.
Au Canada, il existe deux systèmes de justice : la
Cour qui donne des peines relativement convenables, et le
système carcéral qui les réduit sans
que le public en sache un traître mot.
L’auteur est le père de Julie Boisvenu,
assassinée en 2002, et président de
l’Association des familles de personnes assassinées
ou disparues. La conclusion du procès du meu r t r
i e r de Mme Na n c y Michaud est trompeuse. Elle confirme
qu’en matière de sentence, il y a justice et
apparence de justice.
Le Canada a aboli au début des années 70 la
peine de mort. À l’époque, j ’étais
un jeune diplômé universitaire et j’oeuvrais
auprès de travailleurs en difficulté
d’intégration du marché du travail, dont des
criminels récemment libérés de
prison. J’ai applaudi à cette décision du
gouvernement Trudeau d’abolir la peine de mort. pour les
criminels, la réinsertion sociale a
été privilégiée.
Toute la formation des criminologues dans les
universités canadiennes et
québécoises a été
contaminée par le fantasme de la
réhabilitation. Punir est mal, comprendre est bien
et réhabiliter est l’antithèse de
l’incarcération. Pendant 30 ans, ces « logues
» ont été les nouveaux gestionnaires
des systèmes carcéraux canadien et
québécois. Ils ont mis tout en oeuvre pour
faire en sorte que le séjour en prison d’un
criminel soit le plus court possible.
Selon eux, seule la communauté peut
réhabiliter un criminel. On a donc réduit
les sentences au sixième de la peine, on a
imposé des sentences dans la collectivité,
des sentences avec sursis, on a compté le temps
présentenciel en double, on a
privilégié les sentences concurrentes… bref,
le criminel est devenu la victime dans ce système
de valeur. Cette tendance à victimiser les
criminels parce que la justice leur a imposé de
lourdes peines d’incarcération a connu son
paroxysme dans nos systèmes canadien et
québécois
Quarante ans plus tard, et surtout à la suite du
meurtre crapuleux de ma fille aînée aux mains
d’un récidiviste, je suis persuadé que les
Canadiens se sont fait avoir par les politiciens. On
disait à l’époque qu’il était plus
humain de maintenir en vie un criminel que de le condamner
à la potence et qu’il valait mieux remplacer cette
sentence pour la réclusion à vie.
Dans les
années 80, à la suite de l’adoption de la
Charte canadienne des droits et libertés, une
philosophie bizarre s’est installée sournoisement
dans le système carcéral canadien :
l’incarcération étant trop punitive des
libérations conditionnelles.
Parlons de la sentence de Francis Proulx, l’assassin de
Mme Nancy Michaud: meurtre prémédité.
Le juge a imposé une peine de 25 ans ferme sans
possibilité de libération conditionnelle.
C’est faux. Et c’est là que la justice ment.
Proulx, comme tous les criminels au Canada auront droit
après 15 ans de réclusion à une
réouverture administrative de son dossier et il y
aura examen pour vérifier s’il peut
bénéficier d’une libération
conditionnelle entre la 15e et la 25e année de sa
sentence.
Que dire de la sentence de Sylvain Vincent, le meurtrier
d’Yves Couture. Le juge lui a imposé une sentence
de 13 ans sans possibilité de libération
conditionnelle. C’est faux. Après quatre ans, ce
criminel aura le droit à des privilèges qui
lui seront accordés grâce aux pouvoirs du
directeur de prison. Il pourra obtenir des congés
temporaires pour visiter sa famille. Une libération
conditionnelle temporaire sans que la Commission
canadienne en sache un mot.
Voi là pourquoi nous affirmons qu’au Canada, il
existe deux systèmes de justice: la Cour qui donne
des peines relativement convenables, et le système
carcéral qui les réduit sans que le public
en sache un traître mot. Pire, ce système
trompe le public en lui laissant croire que les sentences
des juges seront exécutées, alors que ce
n’est pas le cas.
À quand la dénonciation par nos juges de
cette usurpation d’autorité ? Quand verrons-nous
des députés courageux et imputables
s’élever contre ce vol de pouvoir ?
Il est temps que notre système de justice soit
transparent lorsqu’une sentence est annoncée et
qu’elle soit exécutée selon les
décisions de la magistrature et non d’une
soi-disant philosophie bureaucratique.
Un seul système de justice
(NDE : Tu dis quoi, au juste, là ? Que tu es contre ce
qui a été dit, que tu n'aimes pas te sentir
attaqué, mais à part ça ?...)
Les
services correctionnels ne peuvent faire ce qu’ils veulent
à l’insu des tribunaux et du public
La punition doit viser la réhabilitation puisque
90% des personnes incarcérées se
retrouveront dans la communauté tôt ou tard.
L’auteur est criminologue, oeuvre dans le domaine de la
réinsertion sociale depuis plus de 35 ans et est
directeur général de l’Association des
services de réhabilitation sociale du
Québec, un regroupement de 56 organismes
communautaires à but non lucratif oeuvrant
auprès de personnes ayant des
démêlés avec la justice.
Dans une lettre parue le 29 mai , Pierre-Hugues Boisvenu
voudrait nous faire croire que « la justice ment
», qu’il existe « deux systèmes de
justice » et que les gens comme moi, un «
logue » depuis plus de 35 ans, sont obnubilés
par le « fantasme de la réhabilitation
».
Malgré tout le respect que je voue à M.
Boisvenu et toute la sympathie autour des
événements tragiques de sa vie, je me dois
de dénoncer cette lettre qui contient des
demi-vérités, déforme la
réalité et induit le public en erreur.
Dire que la justice ment quand un tribunal condamne une
personne à l’emprisonnement à
perpétuité sans possibilité de
libération conditionnelle avant 25 ans
relève d’une démonstration de mauvaise foi,
surtout lorsqu’on affirme que les personnes ainsi
condamnées ont droit après 15 ans à
une « réouverture administrative » de
leur dossier.
Cela laisse la fausse impression que les fonctionnaires
des services correctionnels ont tout le loisir d’agir
à leur guise. C’est faux, le processus de
révision est judiciaire, devant un tribunal quoi,
et le fardeau de la preuve repose sur les épaules
de la personne condamnée.
La seule question à l’étude est alors de
permettre ou non de devancer la date
d’admissibilité au régime de mises en
liberté prévues et sous la juridiction de la
Commission nationale des libérations
conditionnelles, laquelle ne sera aucunement
obligée de libérer la personne. Cette
disposition est prévue dans le Code criminel depuis
très longtemps et est connue des avocats et juges
lors du prononcé de la sentence.
L’accusation la plus grave que contient la lettre de M.
Boisvenu veut qu’il existe « deux systèmes de
justice », soit celui des tribunaux et celui des
services correctionnels. C’est faux. Les tribunaux ont la
responsabilité de rendre des verdicts et d’imposer
des sentences et les services correctionnels celle
d’administrer ces sentences dans le respect des lois qui
les régissent. Et les dispositions de ces lois sont
connues des tribunaux au moment de rendre sentence.
Par exemple, le juge sait très bien qu’en imposant
une sentence, disons, de trois ans, cela signifiera que la
personne sera sous le coup de cette sentence pendant trois
ans, mais pas nécessairement
incarcérée pendant tout ce temps. Les
sentences d’emprisonnement prévoient qu’il y aura
une période d’incarcération minimale suivie
d’une période dans la communauté d’une
durée variable, selon les décisions prises
par une commission des libérations conditionnelles.
M. Boisvenu voudrait nous faire croire que les
systèmes correctionnels peuvent faire ce qu’ils
veulent à l’insu et des tribunaux et du public,
alors que cela est impossible dans le cadre
législatif actuel. À moins qu’il ait des
preuves irréfutables que des fonctionnaires violent
sciemment des lois.
En t ant que « logue » , je l’avoue, j’ai
été contaminé. Non par « le
fantasme » dont parle M. Boisvenu, mais bien par un
système de valeurs et de connaissances acquises de
façon empirique qui mettent de l’avant
l’idée qu’une personne a le potentiel de changer et
que ça vaut la peine de l’aider à le faire
tout en tenant compte du risque qu’elle peut
présenter à la sécurité
publique.
Dans ce contexte, punir n’est pas la seule finalité
de la loi et réhabiliter n’est pas son
antithèse. En fait, la punition doit viser la
réhabilitation, puisque, n’en déplaise aux
gens, environ 90% des personnes incarcérées
se retrouveront dans une de nos communautés
tôt ou tard. Est-il mieux qu’elles s’y retrouvent
sans encadrement, ni surveillance et sans accompagnement
pour assurer une réinsertion la plus
sécuritaire possible? Est-ce « victimiser les
criminels » que de vouloir s’assurer qu’ils
réintègrent la société en
maximisant les chances qu’ils ne créent pas de
nouvelles victimes?
Quant aux personnes condamnées à
perpétuité, certaines demeureront
incarcérées jusqu’au moment de leur
décès, et les autres se retrouveront, un
jour ou l’autre, dans leur communauté en tant que
citoyens respectueux des lois, mais soumis jusqu’à
leur décès à un régime de
surveillance et d’encadrement, lequel prévoit un
retour à l’incarcération en cas de
manquement aux conditions de leur mise en liberté.
Il s’agit donc vraiment d’une sentence à
perpétuité, n’en déplaise à
ceux qui voudraient vous faire croire le contraire.
Manuel pour se tirer dans le pied - YVES BOISVERT
Il faut que la
sentence reflète la gravité du crime. Une
sentence est aussi une dénonciation et, oui, une
punition. C’est là qu’il y a un
déséquilibre.
Même à deuxième vue, une peine avec sursis
pour un homme qui a défiguré et handicapé
une femme, c’est un non-sens. Mais c’est un non-sens qui
s’explique largement par la gestion chaotique de ce dossier
par l’avocat de la poursuite.
Considérez un peu la séquence des
événements. Le 13 septembre 2005, il est 19h et
une femme de 55 ans s’en va prendre le métro pour aller
manger chez des amis. Station Snowdon, un inconnu, Peter
Niedzielski, ivre et gelé, lui saute dessus. L’homme de
27 ans projette la femme sur un mur de béton. Il lui
fracasse le crâne. Elle fait un arrêt cardiaque,
passe deux mois dans le coma et est maintenant
défigurée. Elle a un oeil plus haut que l’autre,
a des difficultés d’élocution, marche
péniblement et demeure traumatisée, on s’en
doute.
Trois passants ont voulu l’arrêter, il les a
frappés également.
Niedzielski est arrêté le soir même. Il
comparaît le lendemain. On lui refuse une
libération sous caution.
On est donc le 14 septembre 2005 et l’homme est trop dangereux
pour être mis en liberté. Trois longues
années et demie plus tard, on lui inflige une peine de
prison avec sursis. Que s’est-il passé?
Il s’est passé que l’avocat de la poursuite, Louis
MivilleDeschênes, a joué à la Couronne
avec sa main droite et au travailleur social avec la main
gauche. Voici comment.
Six mois après son arrestation, Niedzielski est
toujours détenu en attente de son procès. Mais
Me Miville-Deschênes accepte, à la suggestion de
la défense, qu’il soit libéré pour aller
suivre une thérapie. On est en mars 2006. La
thérapie va assez bien. On décide de laisser
aller avant de faire le procès. Les mois passent. On
demande une évaluation psychologique, en septembre
2007, dont le résultat n’est pas fameux. On laisse
courir encore pour voir comment les choses évoluent. En
décembre 2007, on décide de repousser encore la
cause, car M. Niedzielski est inscrit à une clinique de
gestion de la colère et est retourné à
l’école.
Nous voici en avril 2008. Niedzielski s’avoue coupable de
voies de fait graves aux dépens de la dame qu’il a
sauvagement agressée, mais également de voies de
fait aux dépens des deux citoyens et d’agression
sexuelle contre la femme venue leur porter secours (il lui a
fait des attouchements).
Et là, l’avocatMiville-Deschênes accepte que la
juge ne prononce la sentence que pour les agressions mineures,
réservant sa sentence plus grave pour une date
indéterminée. Il ne s’en explique pas.
La juge Isabelle Rheault se rend donc à la suggestion
des avocats et inflige une peine avec sursis pour les trois
accusations moins graves, même si le rapport
psychologique n’est pas très encourageant : il s’est
nettement repris en main depuis. On imagine que la Couronne
veut encore voir comment les choses évoluent avant de
décider du dossier principal. ce crime absurde et le
portrait ne pourrait être meilleur pour l’accusé,
qui n’est plus le même homme. Que fait la Couronne, qui
a passé trois ans et demi à voir comment il
évolue ? Elle demande cinq ans de pénitencier.
Remarquez
bien, cinq ans pour des gestes d’une telle violence, c’est
tout à fait dans les normes.
Mais c’est demandé par le même avocat qui a 1)
accepté la mise en liberté ; 2) plaidé
pour un sursis en 2008 malgré un assez mauvais rapport
psychologique ; 3) accepté de remettre et remettre et
remettre encore la cause pour voir évoluer le sujet.
La voilà, l’origine du nonsens. L’avocat Louis
Mivilleune peine de pénitencier de cinq ans. On
comprend la juge Rheault d’être perplexe.
Une autre année passe, après de multiples
remises. Nous voici en avril 2009. Clairement, Niedzielski,
par calcul ou par conviction ou les deux, a changé. Il
a deux boulots, a cessé de consommer, étudie,
suit des séances de thérapie…
L’heure est donc venue de lui infliger une peine pour
Deschênes a été d’une incroyable patience,
il a laissé toutes les chances à cet homme… Et
cet homme lui a donné raison, d’une certaine
manière, puisqu’il semble sur le « droit chemin
», comme ils disent.
Et au bout de cet exercice extraordinaire (tous n’ont pas
cette deuxième chance), que dit l’avocat de la
poursuite? Peu importe tout ceci, on réclame
Cela dit, la sentence, que j’ai écoutée hier (on
n’a pas eu droit à un jugement écrit, comme trop
souvent), souffre d’un grand vice. Elle est fondée
à peu près uniquement sur la
réhabilitation apparemment réussie de
l’accusé. Elle ne tient pas compte suffisamment de la
gravité du geste, désormais très
lointain, difficile à apercevoir dans une montagne de
thérapies et de bonnes intentions. Même si on a
le portrait des séquelles pour la victime.
Non pas qu’il faille venger l’infraction. Il faut cependant
que la sentence reflète la gravité du crime. Une
sentence est aussi une dénonciation et, oui, une
punition. C’est là qu’il y a un
déséquilibre.
Mais la poursuite a travaillé fort pour en arriver
là. Cette cause est à elle seule un petit manuel
sur l’art, pour un procureur, de se tirer dans le pied. Si Me
Miville-Deschênes va se plaindre à la Cour
d’appel de la clémence du tribunal, avant de lui donner
raison, on lui demandera sûrement à quoi il
voulait en venir.
Et je ne suis pas bien sûr qu’il le sache.